Выбрать главу

En robe grise, une Atha’an Miere était assise au bord d’un petit lit. Ce meuble et la table de toilette prenaient pratiquement toute la place disponible. Plusieurs robes grises pendaient à une patère, et la bizarre chaîne de l’a’dam de la femme était fixée à un crochet, dans le mur. L’emplacement était calculé pour qu’elle puisse atteindre tous les coins de sa prison.

Sur son nez et ses oreilles, les petits trous laissés par ses anneaux n’avaient pas encore eu le temps de guérir. De près, ils ressemblaient à des blessures.

Entendant la porte, l’Atha’an Miere releva les yeux, où brilla d’abord de la peur puis de la perplexité – avec peut-être un peu d’espoir.

Mat referma la porte sans dire un mot.

Je ne peux pas les sauver toutes ! pensa-t-il, rageur. C’est impossible !

Et ça lui déplaisait souverainement.

Les trois cellules suivantes contenaient aussi des femmes du Peuple de la Mer, l’une d’entre elles pleurant à chaudes larmes dans son lit. Dans la cinquième cellule, une blonde dormait à poings fermés.

Mat referma cette porte-là aussi discrètement que s’il venait de voler une tourte sous le nez de maîtresse al’Vere. La blonde n’était peut-être pas seanchanienne, mais il préférait ne prendre aucun risque.

Douze portes plus loin, il soupira de soulagement, se glissa dans la cellule et referma derrière lui.

Teslyn Baradon était allongée sur le dos, les mains croisées sous la nuque. Sans un mot, elle riva les yeux sur Mat, le regardant comme si elle voulait faire des trous dans son crâne.

— Tu as mis un petit mot dans la poche de ma veste, souffla-t-il.

Les murs étant très fins, il entendait toujours les sanglots de l’Atha’an Miere.

— Pourquoi ?

— Elaida veut avoir ces filles au moins autant qu’elle désirait l’étole et le sceptre, répondit Teslyn, toujours sans bouger.

Sa voix restait dure, mais moins qu’avant.

— Surtout Elayne ! Je voulais mettre des bâtons dans les roues de la Chaire d’Amyrlin. La forcer à tirer la langue…

Teslyn eut un rire teinté d’amertume.

— J’ai même drogué Joline avec de la fourche-racine, pour qu’elle ne puisse pas s’en mêler. Et regarde ce que ça m’a rapporté. Joline s’est enfuie, et moi…

Elle tourna la tête vers le bracelet d’argent suspendu à un crochet qui la retenait prisonnière.

Mat s’assit sur le lit, non loin des robes pendues à leur patère. Teslyn connaissait le contenu du petit mot – un avertissement destiné à Elayne et Nynaeve. Il espérait tant le contraire ! Si quelqu’un d’autre avait glissé le billet dans sa poche, ça lui aurait facilité la vie. En plus, cet avertissement n’avait servi à rien, Nynaeve et Elayne sachant très bien qu’Elaida les traquait. Ce petit mot n’avait eu aucune utilité – et Teslyn n’avait pas voulu les aider, mais simplement contrarier Elaida. En d’autres termes, il pouvait filer en gardant bonne conscience.

Par le sang et les cendres !

Il n’aurait jamais dû parler à cette femme. Mais maintenant que c’était fait…

— J’essaierai de t’aider à t’évader, dit-il sans conviction.

Teslyn ne broncha pas et son ton ne changea pas, comme si elle parlait d’un sujet sans importance.

— Même si tu peux m’enlever le collier, je n’irai pas loin – peut-être même pas hors du palais. Et si j’y arrive, aucune femme capable de canaliser ne peut sortir de la ville si elle n’a pas un a’dam autour du cou. Je sais de quoi je parle, puisque j’ai monté la garde devant les portes.

— Je trouverai quelque chose, marmonna Mat en se passant une main dans les cheveux.

Oui, mais quoi ?

— On dirait que tu n’as pas envie de t’évader !

— Ne dis pas de bêtises, souffla Teslyn. Au début, j’ai cru que tu venais me narguer…

Elle s’assit sur le lit, posa les pieds sur le sol et dévisagea Mat.

— Si je veux m’échapper ? Quand j’ai l’heur de leur plaire, les sul’dam me donnent des friandises. Et je me surprends à me languir de ces récompenses ! Pas parce que j’aime les sucreries, mais parce que j’ai su plaire aux sul’dam.

Une larme perla à l’œil droit de Teslyn.

— Si tu m’aides à fuir, je ferai tout ce que tu voudras pour toi, tant qu’il ne s’agit pas de trahir la Tour…

Elle s’interrompit, étudia intensément Mat, puis hocha la tête.

— Rectification : je ferai tout pour toi !

— Je vais réfléchir, promit Mat. Je trouverai peut-être un moyen.

Teslyn acquiesça comme s’il venait de promettre de la sortir de là le jour même.

— Une autre sœur est prisonnière ici. Edesina Azzedin. Il faut qu’elle vienne avec nous.

— Une seule ? Je croyais qu’il y en avait trois ou quatre, toi comprise. De toute façon, je ne suis pas sûr de pouvoir te sauver, alors…

— Les autres ont… changé, dit Teslyn avec un rictus. Guisin et Mylen – je la connaissais sous le nom de Sheraine Caminelle, mais elle ne se fait plus appeler que Mylen – nous trahiraient à la première occasion. Edesina est restée elle-même. Je ne l’abandonnerai pas, même si c’est une renégate.

— Écoute, fit Mat avec un sourire conciliant, j’ai dit que j’essaierais de t’aider, mais faire sortir deux sœurs…

— Il vaudrait mieux que tu partes, coupa Teslyn. Les hommes n’ont pas le droit de venir ici. Si on te surprend ça éveillera des soupçons… Puisqu’on y est, si tu t’habillais plus sobrement, ça ne ferait pas de mal. Dix Zingari soûls se feraient moins remarquer que toi. Allez, file !

Mat partit en marmonnant entre ses dents. Sacrées Aes Sedai ! On propose d’en aider une, et en un clin d’œil, on se retrouve en train d’escalader une falaise, en pleine nuit, afin de faire sortir cinquante personnes d’un donjon. Cette mésaventure était arrivée à un autre homme, mort depuis longtemps, mais Mat s’en souvenait et il la trouvait très adaptée à son cas. Alors qu’il ignorait comment sauver une seule Aes Sedai, on lui demandait d’en secourir deux.

Au pied de l’escalier, il fila vers le couloir… et tomba nez à nez aec Tuon.

— Les chenils des damane sont interdits aux hommes, dit-elle, le regard perçant sous son voile. Juste pour y être entré, tu pourrais être puni.

— Je cherchais une Régente des Vents, Haute Dame…

Mat esquissa une révérence tout en réfléchissant à la vitesse de l’éclair.

— Elle m’a fait naguère une faveur, et je me suis dit qu’elle voudrait peut-être quelque chose à manger. Une pâtisserie, par exemple… Mais je ne l’ai pas vue. Je suppose qu’elle n’a pas été capturée quand…

Mat n’alla pas plus loin. Le masque de rigueur qu’affichait en permanence Tuon fut soudain craquelé par un sourire. Cette fille était vraiment très jolie !

— C’est très gentil à toi… J’apprécie que tu aies des attentions pour les damane. Mais tu dois être prudent. Certains hommes mettent volontiers une damane dans leur lit. (Tuon eut une moue dégoûtée.) Sûrement, tu n’aimerais pas qu’on te prenne pour un pervers.

La rigueur revint au galop. Toute la sévérité d’un juge qui vient d’annoncer une sentence de mort…

— Merci de m’avertir, Haute Dame, souffla Mat, déstabilisé.

Quel genre de type pouvait désirer une femme enchaînée ?

Comme d’habitude, Tuon parut soudain ne plus le voir, à croire qu’il s’était volatilisé. Comme si elle était seule, elle reprit son chemin.

Pour l’heure, la Haute Dame Tuon n’intéressait pas le moins du monde Mat. Une Aes Sedai cachée dans la cave de La Vagabonde et deux autres sœurs portant un a’dam espéraient que ce fichu Mat Cauthon leur sauverait la peau. Dès qu’elle pourrait, il n’en doutait pas, Teslyn annoncerait la bonne nouvelle à Edesina. Trois femmes qui risquaient de s’impatienter s’il tardait trop à les secourir.