Les femmes adoraient parler, et en bavardant, elles trahissaient souvent des secrets. Quand elles s’impatientaient, c’était encore pire !
S’il n’entendait pas les dés dans sa tête, Mat aurait juré y capter le « tic-tac » d’une horloge. Quand viendrait le moment de sonner l’heure, ce serait peut-être la hache d’un bourreau qui s’en chargerait. Dans son sommeil, Mat pouvait planifier des batailles. Mais dans le cas présent, ses vieux souvenirs ne l’aidaient pas beaucoup. Il lui fallait un stratège. Quelqu’un qui avait l’habitude de comploter – un esprit bien tordu.
Bref, il était temps d’avoir une petite conversation avec Thom. Et avec Juilin.
Se mettant à leur recherche, Mat fredonna sans y penser une chanson intitulée Je suis tout au fond du puits. Eh bien, c’était une belle image, surtout à la tombée de la nuit, quand il pleuvait à verse.
Comme ça arrivait trop souvent, un autre titre remonta à la mémoire du jeune flambeur. Cette chanson-là était en vogue à la cour de Takedo, en Farashelle, un royaume écrabouillé par Artur Aile-de-Faucon un millénaire plus tôt. Si la musique n’avait presque pas changé, les paroles, en revanche…
Dernière bataille à Mandenhar, voilà comment s’appelait la chanson à l’époque.
Dans les deux cas, ça collait bien aux ennuis de Mat.
20
Des questions de trahison…
En grimpant jusqu’au chenil surpeuplé, tout en haut du palais Tarasin, Bethamin tenait son écritoire bien droite. Parfois, le bouchon de l’encrier sautait, et les taches étaient rudement difficiles à enlever sur les vêtements. Et Bethamin entendait être présentable à toute heure, comme s’il était toujours envisageable de devoir se présenter devant un membre du Haut Sang.
Dans l’escalier, elle ne parla pas à Renna, chargée comme elle de l’inspection d’aujourd’hui. En mission, on n’était pas censée jacasser. Et le devoir, il n’y avait rien de plus important !
D’autres femmes complotaient pour être associées à leur damane favorite. Enregistrant les étranges caractéristiques de l’Altara, elles se creusaient la cervelle pour trouver un moyen d’en tirer avantage. Bethamin, elle, ne pensait qu’à son sacerdoce. Insistant pour avoir à gérer les marath’damane les plus rétives à l’a’dam, elle travaillait deux fois plus longtemps et plus durement que n’importe qui d’autre.
La pluie ayant enfin cessé, un grand silence régnait dans le chenil. Au moins, les damane auraient un peu d’exercice aujourd’hui. Quand elles restaient enfermées trop longtemps, beaucoup souffraient de dépression. Hélas, Bethamin n’était pas affectée à la promenade en ce jour. Renna ne l’était jamais, bien qu’elle ait été jadis la meilleure dresseuse de Suroth – avec tout le respect lié à ce statut. Une femme un peu dure, parfois, mais très compétente. Il fut un temps, tout le monde prévoyait sa très prochaine nomination au rang de der’suldam, et ce malgré son jeune âge. Depuis, les choses avaient changé. Il y avait toujours plus de sul’dam que de damane, mais ça n’expliquait pas pourquoi Renna, depuis Falme, n’avait plus jamais été associée à une damane. Même chose pour Seta, désormais dévouée au service personnel de Suroth.
Autour d’un gobelet de vin, Bethamin ne détestait pas cancaner sur les membres du Sang et leurs domestiques – sauf quand la conversation dérivait sur Renna et Seta. Cela dit, elle pensait souvent à elles.
— Tu commences de l’autre côté, Renna ! ordonna-t-elle. Eh bien, quoi ? Tu veux que je touche de nouveau un mot à Essonde au sujet de ta paresse ?
Avant Falme, Renna, très légèrement plus petite que Bethamin, était bouffie d’arrogance. Là, un muscle se contracta sur sa joue, puis elle fit à sa supérieure un sourire obséquieux et fila comme le vent dans l’allée qui séparait les rangées de cellules – en passant une main dans ses cheveux, comme pour s’assurer qu’ils n’étaient pas en désordre.
À part ses plus proches amies, tout le monde rudoyait Renna – au moins un peu – histoire de lui rendre la monnaie de sa pièce. Se comporter autrement revenait à se démarquer du groupe, un risque que Bethamin ne prenait jamais, sauf dans des circonstances très exceptionnelles. Ses propres secrets étaient enterrés aussi profondément que possible et elle ne trahissait jamais ceux dont elle était informée à l’insu de tout le monde. Son seul but, c’était d’être l’incarnation d’une sul’dam parfaite. La perfection absolue, voilà ce qu’elle cherchait pour elle-même et pour la damane qu’elle formait.
Elle se lança dans son inspection, vérifiant que chaque damane était restée propre sur elle et avait bien entretenu sa cellule. En cas de manquement, elle nota quelques mots sur sa feuille de mission, son écriture restant nette et précise même dans ces circonstances. Comme d’habitude, elle ne s’attarda pas, sauf pour distribuer du sucre d’orge aux damane les plus méritantes. Presque toutes celles avec qui elle avait été associée l’accueillirent d’un sourire avant de s’agenouiller. Qu’elles viennent de l’Empire ou soient originaires de ce continent, elles savaient reconnaître une chef dure mais juste. Parmi celles qui ne sourirent pas, il y avait surtout des Atha’an Miere au visage aussi noir que le sien, certaines tentant de dissimuler une colère en réalité visible comme le nez au milieu de leur figure.
Sur ces femmes-là, contrairement à ce qu’auraient fait bien d’autres sul’dam, Bethamin ne prit pas de notes. Elles croyaient toujours résister, mais les demandes de restitution de leurs bijoux faisaient partie du passé et elles s’agenouillaient et parlaient comme il le fallait. Dans les cas les plus difficiles, le changement de nom se révélait toujours utile. Alors qu’être débaptisée éloignait une femme de tout ce qu’elle avait été, les Atha’an Miere répondaient à leur nouveau prénom. À contrecœur, pour le moment, mais ça finirait par passer – comme les regards noirs –, et un jour, elles auraient oublié leur ancienne identité. Un protocole bien rodé et qui n’échouait jamais…
Certaines femmes acceptaient très vite, d’autres tombaient en état de choc dès qu’elles découvraient leur nouveau statut. Un petit nombre résistait inlassablement pendant des mois et quelques-unes passaient d’un jour à l’autre de l’insoumission au fatalisme, puis l’inverse. Criant un soir qu’il devait y avoir eu erreur – enfin, elles n’avaient pas pu rater les épreuves –, elles apparaissaient calmes et résignées le lendemain matin. De ce côté de l’océan, le processus différait un peu dans les détails, mais le résultat final restait le même.
Pour deux damane, Bethamin prit des notes qui n’avaient rien à voir avec la propreté.
Zushi, une Atha’an Miere encore plus grande que Bethamin, aurait vraiment mérité le fouet. Robe froissée, cheveux en bataille, lit défait… Mais ses joues étaient sillonnées de larmes et elle avait recommencé à pleurer dès qu’elle s’était agenouillée. Alors qu’elle n’avait jamais été bien en chair, la robe grise faite pour elle sur mesure pendait lamentablement sur son corps.
Bethamin avait donné son nom à Zushi, et elle s’inquiétait pour elle.
Sur sa feuille de mission, elle suggéra que Zushi soit envoyée dans un endroit, loin du palais, où elle pourrait partager une cellule double avec une damane de l’Empire. Une femme habituée à faire amie-amie avec les nouvelles porteuses de l’a’dam. Tôt ou tard, les larmes se tarissaient…