Mais Suroth ne serait peut-être pas d’accord. Bien entendu, elle avait revendiqué ces damane au nom de l’Impératrice. Quiconque en aurait possédé le dixième aurait été soupçonné de rébellion, voire accusé sans autre forme de procès. Cela dit, la Haute Dame se comportait comme si les damane lui appartenaient en propre.
Si Suroth refusait, il faudrait trouver autre chose. Pour Bethamin, il était hors de question de perdre une damane parce qu’elle sombrait dans la dépression – ou pour toute autre raison, d’ailleurs !
L’autre commentaire spécial concernait Tessi. Dans son cas, Bethamin ne redouterait aucune objection de Suroth.
Dès qu’elle eut ouvert la porte, la damane illianienne s’agenouilla gracieusement, les mains croisées. Son lit était fait, ses robes de rechange pendaient à une patère, sa brosse et son peigne reposaient à leur place, sur la table de toilette, et le sol venait d’être balayé. Bethamin n’en attendait pas moins. Tessi était propre depuis le début, et elle se remplumait bien, maintenant qu’elle avait appris à vider son assiette. Confiseries exceptées, le régime des damane était très équilibré, car une femme malade représentait une perte de temps et d’énergie. Cela dit, Tessi ne se parerait jamais de rubans pour participer au concours de la plus jolie damane. Même au repos, son visage exprimait une terrible colère. Sauf aujourd’hui, où elle affichait un petit sourire. Préparé pour l’inspection, aurait parié Bethamin. De Tessi, elle n’attendait pas ce genre de manifestation. Pas si vite.
— Comment se porte ma petite Tessi, aujourd’hui ?
— Tessi se porte très bien, répondit l’Illianienne.
Parler convenablement lui était difficile, et sa dernière flagellation pour mutisme remontait à la veille.
Pensive, Bethamin étudia la damane agenouillée – une ancienne Aes Sedai, ce qui éveillait toujours ses soupçons. Fascinée par l’histoire, la sul’dam avait même lu des traductions des multiples langues qui existaient avant la Consolidation. Les anciens dirigeants adoraient régner à grand renfort de cruauté et de caprices. Leur plaisir, c’était de raconter comment ils avaient accédé au pouvoir et de quelle façon ils écrasaient leurs voisins et minaient la puissance de leurs homologues. Parmi ces gens, beaucoup étaient morts assassinés, souvent par leurs propres héritiers ou partisans. Oui, Bethamin en savait long sur les Aes Sedai…
— Tessi est une bonne damane, dit-elle en sortant un sucre d’orge de sa bourse.
Tessi se pencha pour recevoir sa récompense, puis elle embrassa la main de la sul’dam. Mais son sourire chancela – un bref moment, à peine le temps d’avoir englouti sa friandise, et il fut de retour.
Ainsi, on jouait à ce petit jeu ? Feindre la soumission pour tromper une sul’dam n’avait rien de très original. Mais vu le passé de Tessi, elle devait travailler à un plan d’évasion.
Revenu dans le couloir, Bethamin nota sur sa feuille qu’il faudrait intensifier le dressage de Tessi, alourdir ses punitions et la récompenser plus rarement, afin qu’elle se demande si la perfection elle-même serait suffisante pour lui valoir davantage qu’une petite tape sur la tête.
Une rude méthode que Bethamin préférait éviter, mais qui transformait en un rien de temps la plus récalcitrante marath’damane en une damane docile et aimante. Trop docile, parfois, ce qui n’avait pas que des avantages. En principe, briser la volonté d’une damane n’était jamais une très bonne idée. Mais pour oublier son passé, Tessi aurait besoin de courber l’échine sous le poids de l’a’dam. Au bout du compte, elle en serait plus heureuse.
Ayant fini avant Renna, Bethamin l’attendit au pied de l’escalier.
— Donne-la à Essonde quand tu lui rendras la tienne, dit-elle à sa collègue en lui tendant son écritoire.
Comme de juste, Renna accepta cet ordre et fila comme le vent tout en lorgnant la feuille de mission de Bethamin, au cas où il y aurait eu un rapport sur elle. Depuis Falme, ce n’était plus la même personne…
Dès qu’elle eut récupéré son manteau, Bethamin sortit du palais avec l’intention de gagner l’auberge où elle partageait une chambre avec deux autres sul’dam. Juste le temps qu’il faudrait pour prendre quelques pièces dans son coffret. L’inspection terminée, elle n’avait plus rien à son programme. Et pour une fois, au lieu de quémander une autre mission, elle irait acheter quelques souvenirs. Peut-être un couteau de mariage local, si elle en dénichait un sans pierres précieuses sur le manche. Et quelques objets laqués… Aussi beaux que ceux fabriqués dans l’Empire, ils avaient des formes si… exotiques.
Faire des emplettes serait apaisant, et la sul’dam avait bien besoin de décompresser.
Sur l’esplanade Mol Hara, le sol glissait encore après les averses du matin. Dans l’air, une odeur iodée rappela à Bethamin son village natal, au bord de la mer de l’Heyre. Mais ici, il faisait froid, et ce n’était jamais le cas à Abunai. Malgré tous ses voyages, la sul’dam ne s’était jamais habituée à l’hiver. Mais penser au pays ne suffirait pas à la réconforter…
Alors qu’elle se frayait un chemin dans les rues bondées, Renna et Seta occupèrent ses pensées au point qu’elle bouscula des gens et faillit se faire renverser par le premier chariot d’une caravane en route pour sortir de la ville. Le cri de la conductrice l’arrachant à ses pensées, elle s’écarta au dernier moment.
Le véhicule roula à l’endroit où elle se tenait une fraction de seconde plus tôt et la femme au fouet ne lui accorda pas un regard. Ces étrangers n’avaient aucune idée du respect dû à une sul’dam.
Renna et Seta… Quiconque avait été à Falme en conservait des souvenirs du genre qu’on préfère oublier – et dont on ne parle jamais, sauf quand on est ivre mort. Bethamin était dans ce cas, mais son traumatisme n’avait aucun rapport avec le combat contre des héros de légende fantomatiques, l’horreur de la défaite ou les visions délirantes qui étaient apparues dans le ciel.
Combien de fois avait-elle regretté d’être montée à l’étage ce jour-là ? Tout ça pour savoir ce que faisait Tuli, la damane si douée pour tout ce qui concernait les métaux. Mais elle avait regardé dans sa cellule – et vu Renna et Seta tenter de s’arracher l’une à l’autre l’a’dam qu’elles portaient autour du cou. Criant de douleur, titubant à cause de la nausée, elles ne renonçaient pas, du vomi souillant le devant de leur robe.
Dans leur hystérie, elles n’avaient pas remarqué Bethamin – qui s’était empressée de reculer, glacée d’horreur.
Pas seulement parce qu’elle avait vu deux sul’dam soudain confrontées à leur nature de marath’damane. Non, il y avait plus que ça… Quelque chose qui la concernait.
Souvent, elle avait l’impression de voir les tissages des damane – et elle était capable à coup sûr de sentir la présence d’une de ces femmes et de déterminer sa puissance. Beaucoup de sul’dam avaient cette aptitude, sans doute grâce à leur longue expérience du maniement de l’a’dam.
Avoir vu Renna et Seta se débattre contre une vérité insupportable avait modifié sa façon de considérer les choses. Croyait-elle voir les tissages ou les voyait-elle vraiment ? Et quand elle sentait le Pouvoir, était-ce simplement une affaire d’expérience ?