Après avoir ouvert la porte de sa chambre, elle se pétrifia. Son coffret reposait au milieu du lit, couvercle soulevé. Impossible ! La serrure était de très bonne qualité, et la seule clé se trouvait dans sa bourse.
Le voleur était toujours là, occupé à feuilleter son journal. Comment avait-il trompé la vigilance de maîtresse Shoran ?
La surprise ne dura pas. Tout en dégainant son couteau, Bethamin ouvrit la bouche pour appeler à l’aide.
Impassible, l’inconnu n’essaya pas de s’enfuir ni d’attaquer. Simplement, il sortit de sa poche un petit objet qu’il brandit sous le nez de la sul’dam – qui en eut le souffle coupé.
Assommée, elle rengaina son couteau et écarta les bras pour montrer qu’elle ne tenait plus d’arme et ne chercherait pas à en atteindre une nouvelle.
L’objet était une petite plaque d’ivoire au liseré d’or sur laquelle étaient gravés un corbeau et une tour. Regardant mieux le « voleur », Bethamin vit qu’il était blond et jeune. « Plutôt beau », comme avait dit l’aubergiste, n’était pas une notion pertinente. Face à un Chercheur de Vérité, seule une folle se serait référée à des critères esthétiques. La Lumière en soit louée, la sul’dam n’avait rien consigné de dangereux dans son journal.
Pourtant, cet homme devait savoir. Il l’avait nommément demandée. Oui, il savait tout !
— Ferme la porte, dit-il en rempochant son insigne.
Bethamin obéit. Elle aurait voulu s’enfuir ou implorer la clémence de son visiteur, mais devant un Chercheur, on restait simplement là, à trembler de tous ses membres.
Bizarrement, le Chercheur remit le journal dans le coffret et désigna la seule chaise de la chambre.
— Assieds-toi. Inutile que tu sois mal à l’aise.
Très lentement, Bethamin accrocha son manteau à une patère puis s’assit sans se soucier de l’inconfort de ce siège au dossier constitué de barreaux. Tenter de dissimuler ses tremblements aurait été futile. Face à un Chercheur, même un membre du Sang – voire du Haut Sang – aurait eu peur. Cela dit, il restait un mince espoir. L’homme ne lui avait pas ordonné de l’accompagner. Donc, il ne savait peut-être pas, après tout.
— Tu as posé des questions au sujet d’une capitaine de vaisseau nommée Egeanin Sarna, dit le Chercheur. Pourquoi ?
Tout espoir sombra dans le cœur de Bethamin.
— Je cherchais à retrouver une vieille amie, répondit-elle.
Les meilleurs mensonges contenaient toujours une part de vérité.
— Nous étions à Falme ensemble. J’ignore si elle a survécu.
Mentir à un Chercheur était une trahison. Mais elle n’en était pas à son coup d’essai, après sa désertion, à Falme.
— Elle est vivante, lâcha le Chercheur.
Sans quitter Bethamin des yeux – un regard glacial qui donna envie à la sul’dam de remettre son manteau –, il s’assit au bout du lit.
— Elle est devenue une héroïne, capitaine du vert, et se nomme désormais dame Egeanin Tamarath. La récompense allouée par la Haute Dame Suroth… Egeanin est à Ebou Dar, et tu vas renouer les liens qui vous unissaient. Ainsi, tu pourras me rapporter qui elle voit, où elle va et ce qu’elle dit. Absolument tout.
Bethamin dut serrer les dents pour ne pas éclater d’un rire nerveux. Le Chercheur en avait après Egeanin, pas après elle ! Que la Lumière en soit remerciée ! Son « enquête » visait simplement à savoir si Egeanin était encore en vie et si elle devait prendre des précautions. À Tanchico, l’héroïne l’avait laissée partir. Pourtant, depuis dix ans qu’elle la connaissait – de loin –, cette femme s’était toujours montrée très stricte sur le règlement. Elle aurait pu finir par se reprocher cette entorse à ses habitudes, au mépris de ce que ça pouvait lui coûter, mais il n’en était rien. Et le Chercheur était sur la piste d’Egeanin, pas sur la sienne !
Envisageant certaines possibilités et quelques certitudes, Bethamin n’eut plus envie de rire.
— Comment puis-je renouer nos liens ?
Plutôt qu’une amie, Egeanin avait toujours été une vague connaissance. Mais il était trop tard pour le dire.
— De plus, elle fait désormais partie du Sang. Le premier pas devra venir d’elle.
Comme à Falme, une peur panique submergea Bethamin.
— Pourquoi voulez-vous que je l’espionne ? Vous pouvez l’interroger quand ça vous chantera.
La sul’dam se mordit l’intérieur de la joue pour se forcer au silence. Que n’aurait-elle pas donné pour que le Chercheur se charge de tout ! Les gens comme lui étaient la main invisible de l’Impératrice – puisse-t-elle vivre pour toujours – et il avait le pouvoir d’infliger la question à Suroth, voire à Tuon. En cas d’erreur, il le paierait d’une mort atroce, mais avec Egeanin, le risque serait minime. Avant tout parce qu’elle appartenait au Sang inférieur. S’il l’interrogeait fermement…
Réaction très inquiétante, le Chercheur, au lieu d’ordonner qu’elle lui obéisse, dévisagea longuement son interlocutrice.
— Je vais t’expliquer certaines choses, dit-il enfin.
Un nouveau choc pour Bethamin. En principe, les Chercheurs n’expliquaient jamais rien.
— Pour moi comme pour l’Empire, tu n’as aucune utilité si tu péris. Et pour survivre, tu dois savoir à quoi tu te frotteras. Répète un mot de ce que je vais dire, et tu te retrouveras dans un tel enfer que la Tour des Corbeaux te paraîtra un lieu calme et reposant. À présent, écoute et apprends…
» Egeanin a été envoyée à Tanchico avant que la cité tombe entre nos mains. Parmi d’autres objectifs, sa mission consistait à trouver des sul’dam laissées en arrière à Falme. Étrangement, elle n’en a déniché aucune, alors que d’autres émissaires ne sont pas reparties bredouilles – comme celles qui t’ont aidée à revenir vers nous. En réalité, Egeanin a assassiné les sul’dam qu’elle a trouvées. Quand je l’en ai accusée, elle n’a pas pris la peine de nier. Et elle ne s’est pas davantage indignée. Pire encore, elle a frayé avec des Aes Sedai.
Le Chercheur avait lâché ce nom sans la répugnance habituelle, mais d’un ton accusateur.
— Elle est partie de Tanchico sur un bateau commandé par un certain Bayle Domon. Comme il protestait qu’on annexe son navire, elle l’a acheté – lui, pas le bâtiment – et en a fait immédiatement son so’jhin. À l’évidence, il a donc une grande importance pour elle. Détail notable, elle a présenté ce capitaine au Haut Seigneur Turak, à Falme. Intéressé par Domon, Turak l’a maintes fois invité à venir converser avec lui. (Le Chercheur fit une grimace.) Tu aurais du vin ou de l’eau-de-vie ?
Bethamin sursauta de surprise.
— Iona doit avoir une bouteille de la gnôle locale. Une boisson plutôt raide…
Le Chercheur ordonna quand même qu’elle lui en serve un gobelet. Bethamin obéit, soucieuse avant tout qu’il continue de parler, histoire de différer l’inévitable. Elle avait la certitude qu’Egeanin n’avait pas tué de sul’dam. Mais les preuves qu’elle pouvait avancer la condamneraient à partager le sort funeste de Renna et Seta. Si elle avait de la chance – en supposant que ce Chercheur voie son devoir envers l’Empire de la même façon que Suroth.
Pensif, l’homme fit tourner l’alcool dans le gobelet. Bethamin en profita pour aller se rasseoir.
— Le Haut Seigneur Turak était un grand homme, dit-il. Peut-être un des plus grands que l’Empire ait connus. Dommage que son so’jhin l’ait suivi dans la mort. Un comportement honorable, mais qui nous interdit de savoir si Domon appartenait à la bande qui a assassiné le Haut Seigneur.