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— Eh bien ? demanda Bayle. Qu’en dis-tu ?

Massif, solide et fort – le genre d’homme qu’elle préférait depuis toujours –, il se tenait devant le lit, en manches de chemise, les poings sur les hanches et le front plissé. En aucun cas une posture qu’un so’jhin aurait dû prendre en présence de sa maîtresse.

Avec un soupir, Egeanin laissa ses mains retomber sur son ventre. Bayle n’apprendrait jamais à se comporter comme un so’jhin. Pour lui, tout ça, c’était une blague – au mieux un jeu – qui ne tirait pas à conséquence. Parfois, il proclamait même qu’il voulait devenir sa Voix, alors qu’elle lui avait expliqué cent fois qu’elle n’était pas du Haut Sang.

Un jour, elle l’avait fait corriger durement. Après, il avait refusé de dormir avec elle tant qu’elle ne se serait pas excusée. Excusée, oui !

À toute vitesse, elle récapitula ce qu’elle avait distraitement retenu de sa tirade. Toujours la même chose, après tellement de temps. Rien de neuf.

S’asseyant dans le lit, les jambes sur le côté, elle compta les divers points sur ses doigts. À force de le faire, elle n’avait même plus besoin d’y penser.

— Si tu avais tenté de fuir, la damane de l’autre navire aurait brisé tes mâts comme des brindilles. Ils ne t’ont pas arraisonné par hasard, Bayle, et tu le sais très bien. Le premier appel était pour demander si le navire était bien le Faucon-des-Mers. En te poussant sous le vent puis en annonçant que nous voguions vers Cantorin avec un cadeau pour l’Impératrice – puisse-t-elle vivre éternellement – j’ai endormi leur méfiance. Dans toute autre configuration – j’ai bien dit toute – nous nous serions retrouvés enchaînés à fond de cale puis vendus aussitôt arrivés à Cantorin. Sans avoir la chance d’être condamnés à mort – et là encore, j’ai bien dit la chance !

Egeanin leva le pouce.

— Enfin, si tu avais gardé ton calme, comme je te l’avais conseillé, tu n’aurais jamais été mis aux enchères. Tu m’as coûté une fortune…

À Cantorin, beaucoup de femmes partageaient ses goûts en matière d’hommes. L’émulation aidant, le prix de vente avait atteint des sommets.

Obstiné jusqu’au bout, Bayle la foudroya du regard tout en grattant sa barbe de trois jours.

— Je continue à dire qu’on aurait pu tout jeter par-dessus bord. Ce Chercheur n’avait pas de preuves au sujet de ma cargaison.

— Les Chercheurs n’ont pas besoin de preuves, et quand il leur en faut, ils en trouvent – douloureusement, tu peux me croire.

Si Bayle en était réduit à avancer des évidences qu’il avait lui-même admises depuis longtemps, on approchait peut-être du terme de la polémique.

— Quoi qu’il en soit, Bayle, il n’y a aucun mal, tu l’as reconnu, à ce que Suroth détienne ce collier et ces bracelets. On ne peut pas les mettre sur lui sans l’approcher de très près, et rien n’indique que quelqu’un y est parvenu – ou y parviendra un jour.

Egeanin s’abstint de préciser que ça n’aurait aucune importance, même si quiconque réussissait. À dire vrai, Bayle ne connaissait pas très bien la version des prophéties en vigueur de ce côté de la mer du Monde. Pourtant, il clamait haut et fort qu’aucune prédiction ne jugeait indispensable que le Dragon Réincarné s’agenouille devant le Trône de Cristal. En réalité, il faudrait peut-être bien lui passer autour du cou l’a’dam destiné à un mâle, mais l’ancien capitaine ne l’admettrait jamais.

— Bayle, ce qui est fait est fait… Si la Lumière veut bien briller sur nos humbles personnes, nous vivrons longtemps au service de l’Empire.

» À t’en croire, tu connais cette ville. Qu’y a-t-il d’intéressant à voir ?

— Il y a sans cesse des festivals…, marmonna Bayle, grognon.

Il détestait abandonner ses arguties, même quand les marteler ne servait à rien.

— Certains pourraient te plaire… et d’autres non. Tu es… difficile à satisfaire.

Que voulait-il dire par là ? Avant qu’elle puisse le lui demander, Bayle sourit.

— Si on allait voir une rebouteuse ? Ici, elles peuvent célébrer les mariages.

Bayle passa les doigts sur les parties rasées de son crâne – en roulant des yeux vers le haut, comme s’il tentait de les voir.

— Bien sûr, je me souviens de ton sermon sur les « droits et privilèges » de ma position. Un so’jhin ne peut épouser qu’une so’jhin, donc il faudrait que tu m’affranchisses. Que la bonne Fortune me patafiole, tu n’as pas encore vu l’ombre des superbes domaines qu’on t’a promis ! Si je reprends mon ancien métier, nous aurons en un rien de temps de quoi en acheter au moins un !

Egeanin en resta bouche bée. Ça, ce n’était pas une vieille rengaine. Au contraire, elle n’avait jamais rien entendu de tel. Très fière d’avoir la tête bien sur les épaules, elle avait obtenu son grade en faisant montre de sang-froid et d’efficacité – une « louve de mer » endurcie par des batailles navales, des tempêtes et des naufrages. Pourtant, à cette heure, elle se sentait comme un mousse juste avant sa première traversée – paniquée, la tête jouant les toupies et l’œil irrésistiblement attiré par la vigie, en haut du grand mât, comme si une chute vertigineuse vers la mer était un destin inévitable.

— Ce n’est pas si simple, dit-elle, se levant si brusquement que Bayle fut obligé de reculer.

Par la Lumière ! elle détestait être ainsi surprise !

— T’affranchir m’oblige à te fournir un moyen de subvenir à tes besoins, afin que tu sois indépendant.

Quelle logorrhée ! Débiter un tel flot d’inepties, c’était aussi débilitant que ne pas savoir que dire. Désemparée, Egeanin s’imagina sur un pont, et ça alla soudain un peu mieux.

— Dans ton cas, « reprendre mon ancien métier », ça signifie racheter un navire, pas vrai ? Comme tu viens de me le rappeler, je n’ai pas encore de domaine. En outre, je ne peux pas t’autoriser à pratiquer de nouveau la contrebande, et tu le sais très bien.

Ce dernier point était la vérité, tout simplement, et le reste tenait à peine du mensonge. En fait, les années en mer d’Egeanin avaient été des plus rentables. Et si sa fortune aurait semblé pitoyable aux yeux d’un membre du Haut Sang, elle avait de quoi acheter un bateau – à condition que son amoureux soit raisonnable. Un géant des mers, non – un navire moyen, pourquoi pas ?

Bayle lui ouvrit les bras – encore une chose qu’il n’était pas censé faire. Après un moment d’hésitation, Egeanin se laissa enlacer par son amant et posa la tête contre sa poitrine.

— Tout ira bien, chérie, souffla-t-il tendrement. D’une façon ou d’une autre, ça s’arrangera.

— Bayle, tu ne devrais pas m’appeler « chérie », murmura Egeanin.

Par-dessus l’épaule de son homme, elle regarda la cheminée, mais ne parvint pas à la distinguer clairement. Avant de quitter Tanchico, elle avait décidé d’épouser le capitaine Domon. Un de ces « coups de tête » qui avaient fait sa réputation. Un contrebandier, cet homme ? Plutôt cent fois qu’une, mais elle avait les moyens de le forcer à arrêter. À part ça, il était solide, fort et intelligent. En outre il avait toutes les qualités d’un marin accompli, et pour elle, c’était un prérequis. Même si elle ne connaissait rien à ses coutumes…

Dans certaines régions de l’Empire, les hommes menaient le jeu de l’amour, et ils prenaient la mouche si une femme osait faire le premier pas. De plus, Egeanin ignorait tout de l’art de séduire les mâles. Ses rares amants avaient toujours été ses égaux – des types qu’elle pouvait aborder sans complexes et larguer dès qu’une mission ou une promotion se profilaient à l’horizon. Désormais, Domon était son so’jhin. Avoir une liaison avec son so’jhin n’était pas interdit – ni même mal vu – tant qu’on restait discret.