Bayle s’installerait une paillasse au pied du lit, comme toujours, et tant pis s’il ne dormait jamais dessus ! En revanche, affranchir un so’jhin, le privant ainsi de ses droits et privilèges – dont il se moquait cyniquement –, était le comble de la cruauté.
Pourtant, Egeanin savait qu’elle se mentait à elle-même. En réalité, elle désirait plus que tout épouser l’homme appelé Bayle Domon. Mais elle doutait de pouvoir se résoudre à prendre pour mari une « propriété » affranchie.
— Si ma chérie me l’ordonne, railla Bayle, comment pourrais-je lui désobéir en l’appelant « ma chérie » ?
Egeanin lui flanqua un coup juste sous les côtes. Pas très fort, mais suffisant pour qu’il lâche un grognement. Il fallait qu’il apprenne !
En réalité, les « curiosités » d’Ebou Dar n’intéressaient plus la capitaine du vert. Tout ce qu’elle voulait, c’était se blottir dans les bras de Bayle, sans avoir besoin de prendre de décision. Oui, rester comme ça jusqu’à la fin des temps…
Quelqu’un ayant frappé à la porte, Egeanin repoussa son compagnon. Comprenant pourquoi, il ne protesta pas – au moins une chose qu’il avait saisie. Tandis qu’il tirait sur sa veste, elle s’efforça de lisser les faux plis de sa robe – un désastre après être restée étendue sur le lit, même si elle avait fait attention à ne pas trop bouger.
Le visiteur pouvait apporter une convocation de Suroth ou être simplement un serviteur désireux de se rendre utile. Quoi qu’il en soit, elle ne voulait pas avoir l’air d’une sale gosse qui vient de se rouler dans la poussière.
Hélas, elle n’obtint aucun résultat convaincant. Quand Bayle eut reboutonné sa veste et adopté l’attitude qu’il estimait appropriée pour un so’jhin – Celle d’un capitaine prêt à beugler des ordres, pensa Egeanin, accablée – sa maîtresse lança un « Entrez ! » tonitruant.
La femme qui ouvrit la porte était la dernière qu’elle s’attendait à voir.
Après un coup d’œil prudent dans la pièce, Bethamin referma derrière elle et avança. Puis elle prit une grande inspiration et s’agenouilla, le dos étrangement raide.
La robe bleue aux panneaux rouges semblait fraîchement lavée et repassée. Un contraste agaçant avec la tenue négligée d’Egeanin.
— Ma dame…, commença la sul’dam… Je… Eh bien, je sollicite un entretien avec toi… (Jetant un coup d’œil à Bayle, elle déglutit avec peine.) En privé, si possible…
La dernière fois qu’elle avait vu Bethamin, à Tanchico, dans une cave, Egeanin lui avait retiré un a’dam avant de la laisser partir. Si elle avait été du Haut Sang, ce forfait aurait été suffisant pour que la sul’dam la fasse chanter. Parce que le crime, à coup sûr, était aussi grave que libérer une damane. Haute trahison… Mais si elle racontait cette histoire, Bethamin se condamnerait aussi.
— Il peut entendre tout ce que tu veux me dire, Bethamin, fit Egeanin, très calme.
Au milieu d’une tempête, c’était l’attitude à adopter si on voulait survivre.
— Que veux-tu, Bethamin ?
La sul’dam hésita, comme si elle ne trouvait pas ses mots. Puis tout vint d’un coup :
— Un Chercheur m’a ordonné de reprendre notre… relation, et de lui faire régulièrement mon rapport.
Pour se forcer au silence, Bethamin se mordit la lèvre inférieure. Puis elle regarda Egeanin avec les mêmes yeux implorants qu’à Tanchico.
La capitaine du vert resta imperturbable. Une sacrée tempête, ça… Du coup, son affectation soudaine à Ebou Dar s’expliquait. Pas besoin d’une description pour savoir que c’était le même Chercheur… Et inutile aussi de demander pourquoi Bethamin le trahissait. S’il jugeait ses soupçons justifiés, cet homme ferait subir la question à Egeanin. Tôt ou tard, elle craquerait et lui dirait tout – y compris ce qu’elle avait vu dans cette fameuse cave. Après ça, Bethamin se retrouverait vite avec un nouvel a’dam autour du cou. Pour s’en tirer, elle devait absolument se ranger dans le camp d’Egeanin.
— Relève-toi, et prends un siège. (Par bonheur, il y avait deux fauteuils dans la pièce, même s’ils paraissaient très inconfortables.) Bayle, je crois que c’est une bouteille d’eau-de-vie qui trône sur la commode.
Bethamin tremblait tellement qu’Egeanin dut l’aider à se relever et la guider jusqu’à son siège. Approchant avec des gobelets d’eau-de-vie, Bayle n’oublia pas de s’incliner et présenta même le plateau en premier à Egeanin, comme l’exigeait le protocole. Mais quand il repartit, la jeune femme vit qu’il s’était servi aussi. Gobelet à la main, il regardait la scène comme s’il n’y avait rien de plus normal au monde. Bethamin en resta bouche bée.
— Tu as le sentiment que ta tête est déjà sur le billot, Bethamin, dit Egeanin, mais tu te trompes. Le seul crime que j’aie commis, c’est de t’avoir rendu la liberté.
Ce qui s’appelait jongler avec la vérité… Cela dit, au bout du compte, elle avait, en personne, remis l’a’dam masculin à Suroth. Et parler avec des Aes Sedai n’était pas un crime. Le Chercheur pouvait soupçonner ce qu’il voulait, elle n’était pas une sul’dam chargée de capturer des marath’damane. Au pire, tout ça lui vaudrait une réprimande.
— Tant qu’il ne le sait pas, il n’a aucune raison de m’arrêter. S’il veut savoir ce que je dis ou ce que je fais, raconte-lui. Souviens-toi simplement d’une chose : s’il finit par me tomber dessus, je lui livrerai ton nom. Avant même qu’il m’ait torturée…
Une mise en garde suffisante pour décourager Bethamin de lui jouer un mauvais tour.
Bizarrement, la sul’dam éclata d’un rire hystérique. Et ça dura jusqu’à ce qu’Egeanin la gifle de toutes ses forces.
En se frottant la joue, Bethamin souffla :
— Il sait presque tout, sauf cet épisode, dans la cave…
La sul’dam commença à décrire un incroyable réseau de trahison qui englobait Egeanin, Bayle, Suroth et peut-être même Tuon. Un marigot où on trouvait des Aes Sedai, des marath’damane et des damane anciennes Aes Sedai.
Au fil de son grotesque récit, Bethamin haussa le ton, paniquée. Très vite, Egeanin se mit à siroter son eau-de-vie. Lentement, parce qu’elle était calme – parfaitement maîtresse d’elle-même. Elle…
C’était bien plus qu’une tempête. Elle approchait de récifs, poussée par le vent, et l’Aveugleur d’Âme rôdait dans ce cyclone, prêt à lui voler ses yeux. Après avoir écouté un moment, l’air de plus en plus stupéfié, Bayle vida cul sec son gobelet d’eau-de-vie.
Egeanin fut soulagée de le voir dans un tel état – et bien entendu, elle se sentit coupable de son soulagement.
Cela dit, elle ne voyait pas son homme en meurtrier. Certes très adroit de ses mains, il n’était pas un expert à l’escrime. De toute façon, avec ou sans arme, le Haut Seigneur Turak en aurait fait de la bouillie. D’accord, à Tanchico, elle avait fréquenté deux Aes Sedai, ce qui aurait pu laisser planer un doute. Mais tout ça, c’était de la folie ! Il ne pouvait pas en être autrement. Les deux Aes Sedai ne complotaient rien du tout, et elle les avait rencontrées par hasard. De plus, c’étaient presque des gamines – innocence comprise – bien trop émotives pour mettre en application sa suggestion consistant à égorger le Chercheur dès qu’elles en auraient l’occasion. Dommage, ça…