Ces créatures ne devaient pas être à moitié aussi terrifiantes qu’il le prétendait.
Bayle sourit et secoua la tête. Il savait ce qu’elle pensait des « prétendues » Créatures des Ténèbres.
— Mieux encore, sur mon bateau, le jeune maître Cauthon avait des compagnons. Des types sûrs, dans notre situation. Tu connais l’un d’eux : Thom Merrilin.
Egeanin en resta coite. Merrilin était un vieil homme très intelligent… et hautement dangereux. Et il était avec les deux Aes Sedai, le jour où elle avait rencontré Bayle.
— Bayle, y a-t-il une conspiration ? Réponds-moi, je t’en prie.
Personne ne disait « je t’en prie » à une « propriété ». Même un so’jhin. Sauf quand on voulait vraiment quelque chose…
Bayle secoua la tête, posa une main sur le manteau de la cheminée et regarda pensivement les flammes.
— Les Aes Sedai ont le complot dans le sang. Elles pourraient conspirer avec Suroth, mais la question c’est plutôt : Suroth pourrait-elle conspirer avec des sœurs ? Je l’ai vue regarder des damane comme s’il s’agissait de chiens pouilleux rongés par les puces. Tu crois qu’elle parlerait à une Aes Sedai ?
Bayle regarda Egeanin, ses yeux débordant de sincérité.
— Je te jure sur la tombe de ma grand-mère que je ne suis pas informé d’un complot. Et même si j’avais entendu parler d’une dizaine de conspirations, je ne permettrais pas à ce Chercheur, ou à n’importe qui d’autre, de te faire du mal. Quoi qu’il puisse m’en coûter.
Le genre de déclaration que tout so’jhin loyal pouvait faire. À vrai dire, Egeanin n’avait jamais entendu parler d’un so’jhin si direct, mais le résultat était le même. Sauf que pour lui, il s’agissait de beaucoup plus que de simple loyauté.
— Merci, Bayle.
Une capitaine devait avoir la voix qui ne tremble pas. En certaines circonstances, ça restait un exploit.
— Trouve maître Cauthon et Thom Merrilin, si tu peux. Il y a peut-être un espoir…
Bayle oublia de s’incliner avant de se retirer, mais elle ne songea pas un instant à lui faire des remontrances.
Pas question que ce Chercheur la coince ! Tout ce qui pourrait l’arrêter était envisageable. Cette décision, elle l’avait en réalité prise avant de libérer Bethamin.
Ramassant le gobelet ébréché, Egeanin le remplit à ras bord. Avec l’intention de se soûler au point de ne plus pouvoir réfléchir.
Mais elle resta immobile, les yeux baissés sur l’alcool, sans jamais le porter à ses lèvres. « Tout ce qui pourrait l’arrêter était envisageable. » Au fond, elle ne valait pas mieux que Bethamin.
Eh bien, tant pis ! Tout était envisageable, en effet.
22
Jailli de nulle part
À Far Madding, le marché Amhara était l’un des trois où les étrangers avaient l’autorisation de commercer. Pourtant, malgré son nom, la grande place dépourvue de boutiques et d’étalages ne ressemblait en rien à un marché.
Quelques cavaliers, une poignée de chaises à porteurs et un carrosse aux rideaux tirés se faufilaient dans une foule assez peu dense mais bruyante et animée telle qu’on pouvait en voir dans n’importe quelle grande ville. Parmi les passants, la plupart étaient enveloppés dans leur manteau à cause du vent mordant venu du lac qui entourait la ville. D’ailleurs, si ces gens se pressaient, c’était plus à cause du froid que d’occupations urgentes. Sur le périmètre de la place, comme pour les autres « marchés internationaux » les hautes maisons de pierre des banquiers voisinaient avec les auberges au toit d’ardoise où descendaient les négociants étrangers et les grands entrepôts sans fenêtres où étaient stockées leurs marchandises. De-ci de-là, des écuries ou une cour à chariots s’intercalaient entre deux de ces bâtiments.
En hiver, les auberges étaient à peine remplies au quart. Toujours plus que les écuries ou les entrepôts, cependant… Au printemps, avec la renaissance du commerce, les négociants de tout poil paieraient trois fois plus cher le moindre espace disponible.
Sur un socle rond, au milieu de la place, se dressait une statue grandeur nature de Savion Amhara, splendide avec son manteau de fourrure aux plis impeccablement rendus et sa chaîne de fonction autour du cou. Sous le diadème orné de pierres précieuses de Première Conseillère, son visage était… de marbre et sa main droite serrait fermement la poignée d’une épée dont la pointe reposait entre ses pieds, tandis que la gauche pointait un index en direction de la porte de Tear, à un peu plus d’un quart de lieue de là.
Far Madding dépendait des marchands venus de Tear, d’Illian et de Caemlyn, mais le Haut Conseil se méfiait pourtant des étrangers, avec leurs bizarres coutumes corruptrices.
Au pied de la statue, un Garde des Rues au casque en acier, sa veste de cuir couverte de plaques de métal arborant une Main d’Or sur l’épaule, tentait de disperser avec une longue perche un petit groupe de pigeons gris aux ailes noires. Même si aucune n’était connue au-delà des rives du lac, Savion Amhara était une des trois femmes les plus célèbres de l’histoire de Far Madding. En revanche, deux hommes de la ville étaient mentionnés dans tous les manuels d’histoire du monde. Au moment de la naissance du premier, la cité se nommait Aren Mador, et Fel Moreina lors de la venue au monde du second. Mais Far Madding faisait de son mieux pour oublier Raolin Noir-Fléau et Yurian Arc-de-Pierre.
Pourtant, si Rand était en ville, c’était à cause d’eux.
Sur la place, quelques curieux le regardèrent passer, mais personne ne l’étudia longuement. Avec ses yeux bleus et ses cheveux jusqu’aux épaules, nul ne pouvait douter qu’il n’était pas du coin. Ici, les hommes portaient souvent une crinière en queue-de-cheval ou tenue par une barrette qui leur descendait jusqu’à la taille.
La tenue de Rand, cela dit, ne permettait pas de le ranger dans une catégorie sociale – un marchand moyennement prospère, peut-être – et il n’était pas le seul à se balader sans manteau malgré les rigueurs du climat. Les autres « téméraires » étaient des types du Kandor ou de l’Arafel, reconnaissables à leurs tresses ornées de clochettes, ou des hommes et des femmes du Saldaea qui devaient avoir l’impression d’être au printemps, tant les hivers étaient rudes chez eux. Mais rien n’interdisait de penser que Rand venait lui aussi des Terres Frontalières. En réalité, il refusait de se laisser toucher par le froid – le mieux était de l’ignorer comme s’il s’était agi d’un moustique agaçant. S’il se trouvait en position de devoir agir, un manteau risquerait d’entraver ses mouvements.
Pour une fois, sa haute taille n’attirait pas l’attention. À Far Madding, il y avait pas mal de « géants », et très peu d’entre eux étaient du cru. D’ailleurs, Manel Rochaid faisait à peine une main de moins que Rand, qui marchait à une distance respectable derrière lui, laissant des badauds et des chaises à porteurs s’intercaler entre eux – voire dissimuler parfois sa cible. Les cheveux teints en noir avec les herbes fournies par Nynaeve, Rand doutait que l’Asha’man renégat puisse le reconnaître s’il se retournait, mais on n’était jamais trop prudent. Pour sa part, il ne craignait pas de perdre Rochaid. Ici, les hommes portaient des couleurs ternes avec quelques broderies plus vives sur la poitrine et les épaules et ils n’arboraient quasiment aucun ornement. Histoire de ne pas afficher leur opulence, les marchands étrangers optaient pour des tenues sobres et leurs gardes du corps, comme leurs conducteurs de chariot, les imitaient. Avec sa veste de soie rouge, Rochaid se repérait de loin. Traversant la rue tel un roi, il gardait une main sur le pommeau de son épée et son manteau ourlé de fourrure battait dans son dos au gré du vent. Un vrai crétin ! Avec ce manteau et cette épée, il attirait irrésistiblement les regards. Et bien entendu, sa moustache recourbée gominée le désignait comme un Murandien qui aurait dû grelotter comme n’importe quel être humain normal. Quant à l’épée… Un triple crétin, oui !