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C’est toi, le crétin, marmonna Lews Therin dans la tête de Rand. Pour venir ici, il faut être un sacré imbécile. Nous devons filer ! Il le faut !

Ignorant son locataire, Rand tira sur ses gants et continua à suivre Rochaid d’un pas mesuré. Sur la place, plusieurs Gardes des Rues suivaient du regard l’Asha’man. En sus de la réputation déjà douteuse des étrangers – tous des trublions au sang chaud – les Murandiens étaient particulièrement mal considérés. En outre, un étranger armé intriguait systématiquement les Gardes. Du coup, Rand se félicitait d’avoir laissé son épée à l’auberge, sous la protection de Min.

La jeune femme était nichée dans un coin de sa tête, sa présence beaucoup plus forte que celle d’Elayne, d’Aviendha ou d’Alanna. De ces femmes-là, il était très vaguement conscient. Min, elle, semblait vivante à l’intérieur de lui.

Alors que Rochaid quittait la place pour s’enfoncer dans la ville, des vols de pigeons s’élevèrent des toits. Au lieu de prendre de l’altitude, comme d’habitude, ces oiseaux se percutèrent les uns les autres et certains, assommés, vinrent s’écraser sur les pavés. Les passants en furent stupéfiés. Idem pour les Gardes qui observaient si intensément Rochaid quelques secondes plus tôt.

L’Asha’man ne regarda pas derrière lui, mais qu’il n’ait rien vu ne changeait rien. Sans avoir besoin de repérer les bizarreries qu’un ta’veren semait sur son passage, il savait que Rand était en ville. Sinon, il n’aurait pas été là.

En suivant Rochaid dans la rue de la Joie – une large avenue divisée en son centre par une rangée d’arbres dénudés à l’écorce grise – Rand eut un petit sourire. L’Asha’man et ses amis se croyaient probablement très intelligents. Ils avaient peut-être même trouvé la carte du nord des plaines de Maredo rangée à l’envers sur une étagère, dans la Pierre de Tear. Ou remarqué le livre sur les cités du Sud remis sur le mauvais rayonnage de la bibliothèque du palais Aesdaishar, à Chachin. Ou un des autres indices laissés volontairement derrière lui par Rand. De petites erreurs qu’un homme pressé aurait pu commettre. Mais deux ou trois du même genre indiquaient franchement la direction de Far Madding. Rochaid et ses complices s’en étaient aperçus plus rapidement que Rand l’aurait cru. Sauf s’ils avaient eu de l’aide… De toute façon, ça revenait au même.

Rand ignorait pourquoi le Murandien était venu le premier. Mais les autres viendraient aussi, il le savait. Torval, Dashiva, Gedwyn et Kisman… Tous là pour finir ce qu’ils avaient commencé à Cairhien. Dommage qu’aucun Rejeté ne soit assez idiot pour se ramener ici. Mais envoyer les renégats était bien moins risqué…

Si possible, Rand entendait tuer Rochaid avant que ses compagnons déboulent. Même ici, où ils étaient tous à égalité, mieux valait renverser les probabilités en sa faveur. Depuis deux jours, Rochaid écumait la ville en demandant des informations sur un « grand type aux cheveux roux ». Comme s’il ne risquait rien, cette andouille paradait dans les rues. Après avoir vu plusieurs hommes correspondant à la description, il continuait à se prendre pour le chasseur, pas pour le gibier…

Nous allons crever ici ! s’écria Lews Therin. Être dans cette ville est aussi dévastateur que la mort !

Mal à l’aise, Rand haussa les épaules. Sur ce point, il était d’accord avec la voix désincarnée, et il serait lui aussi ravi de partir. Mais parfois, le seul choix possible était entre le « mauvais » et le « pire ».

Rochaid était devant lui, presque à portée de main. Rien d’autre ne comptait.

Les boutiques en pierre grise et les auberges, sur la rue de la Joie, changèrent à mesure que Rand s’éloignait du marché Amhara. Des fabricants d’argenterie remplacèrent les couteliers du tout-venant, puis furent eux-mêmes remplacés par des orfèvres. Dans leur vitrine, les couturières et les tailleurs exposaient des modèles en soie brodée, plus en banale laine. Les carrosses, désormais, arboraient des armes laquées sur leurs portières, et les attelages comptaient plus souvent quatre voire six chevaux que deux. Quant aux cavaliers, bon nombre étaient perchés sur des étalons teariens ou des bêtes d’une qualité équivalente.

Enfin, les chaises à porteurs devenaient plus nombreuses que les piétons et les serviteurs en livrée de couleur dominaient en nombre les négociants des deux sexes aux confortables tenues brodées. De plus en plus souvent, des éclats de verre coloré ornaient les barrettes des hommes, et certains avaient même opté pour des perles ou des pierres précieuses. Mais très peu de mâles dont les épouses pouvaient s’offrir des gemmes se déplaçaient à pied…

Seul le froid et les patrouilles de Gardes – par trois, toujours – ne changèrent pas. Des Gardes, il y en avait moins que sur la place du marché Amhara. Pourtant, dès qu’une patrouille disparaissait de la vue, une autre arrivait. Et dans chaque transversale de la rue de la Joie plus large qu’une allée, un Garde se tenait sur une plate-forme de pierre pour mieux sonder les environs. À ses pieds, deux de ses collègues étaient prêts à intervenir s’il repérait des problèmes. À Far Madding, le maintien de l’ordre n’était pas pris à la légère.

Voyant Rochaid continuer tout droit, Rand fronça les sourcils. L’Asha’man se dirigeait-il vers la place des Conseillères, au cœur même de l’île ? Là-bas, il n’y avait rien, à part le Hall des Conseillères, une série de monuments vieux de plus de cinq cents ans – l’époque où Far Madding était la capitale du Maredo et la banque préférée de toutes les femmes les plus riches du coin. Dans cette ville, pour qu’un homme soit aisé, il fallait que sa femme soit généreuse ou ait eu l’excellente idée de mourir.

Rochaid comptait-il rencontrer des Suppôts des Ténèbres ? Si la réponse était positive, pourquoi avait-il attendu si longtemps ?

Pris soudain de vertiges, Rand vit durant quelques secondes un visage flou danser devant ses yeux. Titubant, il bouscula un passant. Plus grand que lui, en livrée verte, le type blond s’efforça de ne pas laisser tomber son grand panier et écarta Rand sans violence. Sur une joue de son visage hâlé, une cicatrice boursouflée se voyait comme le nez au milieu de la figure. S’inclinant, il murmura des excuses et s’éloigna au pas de charge.

Son équilibre retrouvé, Rand marmonna un juron bien senti.

Tu les as déjà tous détruits, souffla Lews Therin dans sa tête. Maintenant, tu as de nouvelles cibles à abattre. À nous trois, combien de gens aurons-nous tués quand ce sera terminé ?

Ferme-la ! pensa Rand, furieux.

Mais son « locataire » ricana bêtement.

Rand n’était pas troublé par sa rencontre « percutante » avec un Aiel. Ce guerrier du désert n’était pas seul ici. Après avoir appris leur véritable histoire, beaucoup d’Aiels, une fois la Sidération surmontée, s’étaient enfuis. Et un grand nombre, parmi eux, avaient atterri ici, où ils tentaient de suivre le Paradigme de la Feuille sans avoir la moindre idée de ce que ça impliquait, sinon qu’ils devraient être des gai’shain jusqu’à la fin de leurs jours.

Le vertige n’inquiétait pas non plus Rand, et pas davantage le visage flou qu’il avait aperçu à ce moment-là.

Devant lui, un carrosse tiré par six chevaux gris se frayait un chemin parmi les serviteurs et les chaises à porteurs. Des deux côtés de la rue, des clients entraient ou sortaient des boutiques, mais dans tout ça, il n’y avait pas trace d’une veste rouge.