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Inquiet et troublé, Rand tapa du poing dans sa paume gantée.

Avancer droit devant aurait été idiot. Le meilleur moyen de tomber sur le type et de se faire repérer. Jusque-là, Rochaid pensait qu’il ignorait sa présence en ville – un avantage majeur.

Rand savait où logeait Rochaid – dans une des auberges qui accueillaient les étrangers. Demain, il pouvait se mettre en planque devant, en l’attente d’une seconde chance. Mais les autres risquaient d’arriver pendant la nuit. Il se sentait capable d’en tuer deux en même temps – voire de disposer des cinq à la fois – mais ça ne se ferait pas dans la discrétion. Contre les cinq, il serait blessé, et au mieux, quoi qu’il arrive, il devrait abandonner son épée. Un cadeau d’Aviendha auquel il tenait…

Au pire…

Apercevant le bas bordé de fourrure d’un manteau, à une intersection, Rand courut dans cette direction. Les trois Gardes chargés de surveiller cette rue se redressèrent, et le type perché sur son estrade s’empara de sa crécelle. Un de ses compagnons, en bas, leva son gourdin et l’autre saisit sa longue perche munie au bout d’un système permettant de capturer et de retenir un bras, une jambe… ou un cou. La hampe, revêtue de fer, était à l’abri des coups d’épée ou de hache.

Les trois Gardes foudroyèrent Rand des yeux.

Il leur sourit, hocha la tête puis sonda la rue transversale. Lui, un voleur en fuite ? Non, juste un type qui tentait de rattraper une connaissance.

Un Garde raccrocha son gourdin à sa ceinture et l’autre reposa sa perche.

Rand ne s’intéressa plus aux trois sentinelles. De nouveau, il venait d’apercevoir le manteau et ce qui était peut-être la manche d’une veste rouge.

Une main levée, comme s’il voulait lancer un appel, il se mit à courir, slalomant entre les passants et les étalages des vendeurs des rues. Ces commerçants qui proposaient des épingles, des aiguilles ou des peignes tentèrent d’attirer son attention en beuglant. Ici, peu de gens portaient des habits brodés et en guise de barrettes, les lanières de cuir faisaient fureur pour tenir les cheveux.

Ces rues étroites et sinueuses constituaient un labyrinthe où des tavernes bon marché alternaient avec des bâtiments de trois ou quatre niveaux, souvent occupés au premier par la boutique d’un boucher, d’un coiffeur, d’un fabricant de bougies, d’un potier, d’un rétameur ou d’un tonnelier. Aucun carrosse n’aurait pu y passer et on n’y voyait ni chaises à porteurs ni cavaliers. Des serviteurs lestés de lourds paniers y allaient et venaient, le nez baissé sur leurs chaussures pour éviter les problèmes. Seul point commun avec le quartier chic, les Gardes, aussi présents, que ce soit aux postes fixes ou en patrouille.

Rand parvint à approcher assez pour voir clairement sa proie. Touché par la grâce, Rochaid avait enfin eu l’intelligence de resserrer sur son torse les pans de son manteau, afin de cacher la veste rouge et l’épée. Mais il restait reconnaissable de loin.

Pourtant, il semblait essayer de passer inaperçu, désormais, rasant les murs pour avancer à l’ombre des auvents. Soudain, il regarda derrière lui, puis s’enfonça dans une ruelle, entre une auberge à l’enseigne crasseuse – tellement qu’on ne lisait plus le nom – et la boutique d’un vendeur de paniers.

Rand eut l’ombre d’un sourire et accéléra le pas. Dans les ruelles de ce genre, à Far Madding, il n’y avait ni poste fixe ni patrouille permanente.

Ces ruelles étaient encore plus fréquentées que les rues. Dans ce dédale, Rochaid était déjà hors de vue, mais Rand entendait encore le bruit de ses bottes. Entre les murs de pierre aveugles, l’écho se répercutait si bizarrement qu’il eut du mal à se repérer. Il choisit pourtant une direction et remonta des passages à peine assez larges pour que deux hommes se croisent. S’ils consentaient à rentrer le ventre…

Pourquoi Rochaid s’était-il engagé dans ce labyrinthe ? Où qu’il aille, il voulait sans doute arriver très vite à destination. Comment comptait-il se repérer dans ce réseau de ruelles et d’impasses ?

Soudain, Rand s’avisa qu’il n’entendait plus que le bruit de ses propres bottes. S’immobilisant, il sonda les trois passages qui partaient de celui où il se trouvait. Respirant à peine, il tendit l’oreille. Tenté de faire demi-tour, il entendit un bruit dans l’allée la plus proche – comme si quelqu’un avait involontairement flanqué un coup de pied dans un caillou, l’envoyant rebondir contre un mur.

L’heure était venue de tuer Rochaid, histoire d’en finir.

Dès qu’il s’engagea dans l’allée, Rand découvrit que son adversaire l’attendait.

Son manteau de nouveau rejeté en arrière, le Murandien avait les mains posées sur la poignée de son épée.

Quand Rochaid était entré en ville, les gardes avaient enveloppé le fourreau et la poignée d’un fil de fer très fin, histoire qu’il soit impossible de dégainer l’arme. Pourtant, l’Asha’man affichait un sourire confiant.

— Tu es aussi facile à appâter qu’un pigeon, dit-il en tirant sa lame au clair.

Le treillis de fil de fer avait été coupé puis arrangé pour paraître intact.

— Défile-toi, si tu veux !

Rand ne se défila pas. Au contraire, il avança, abattit la main gauche sur la poignée de l’épée, bloquant le mouvement de Rochaid, qui écarquilla les yeux de surprise – sans comprendre encore qu’avoir perdu du temps à parader allait lui coûter la vie. Il recula avec l’idée de pouvoir dégainer son arme, mais Rand le suivit et continua à bloquer la lame dans son fourreau.

Les doigts pliés, il propulsa sa main dans la gorge de Rochaid. Après que le bruit sec du cartilage qui se brise eut retenti, l’homme oublia ses intentions meurtrières, recula encore, porta les mains à sa gorge et tenta en vain d’aspirer de l’air.

Rand allait porter le coup de grâce – une frappe au sternum – quand il entendit du bruit derrière lui. Soudain, les provocations de Rochaid prirent un tout autre sens. D’un coup de pied, le jeune homme fit basculer le Murandien en arrière, puis il tomba avec lui. Alors qu’un objet métallique heurtait le mur, derrière les deux hommes, une voix masculine lâcha un juron.

Rand saisit l’épée de Rochaid, transforma sa chute en un roulé-boulé et dégaina la lame au moment où il se réceptionnait en souplesse sur ses pieds. Ignorant les gargouillis de sa victime, il se retourna et fit face à la nouvelle menace.

Les yeux ronds, Raefar Kisman regardait la lame qu’il avait enfoncée dans la poitrine de son complice alors qu’il pensait viser Rand. Du sang coulait aux coins des lèvres du moribond, qui avait saisi l’arme à deux mains et tentait de l’arracher de la plaie.

De taille moyenne, pâle pour un Tearien, Kisman portait une tenue aussi neutre que celle de Rand, n’était son ceinturon d’armes. S’il l’avait caché sous son manteau, il aurait pu sillonner Far Madding sans se faire remarquer.

L’Asha’man se reprit très vite. Alors que Rand se relevait, l’épée de Rochaid tenue à deux mains, il dégaina sa propre lame et n’accorda plus un regard à son complice agonisant. Les yeux rivés sur son adversaire, il changea la position de ses mains sur la longue poignée de son arme.

Nerveux, mon ami ?

Trop fier de savoir utiliser le Pouvoir comme une arme, ce crétin avait négligé d’apprendre l’escrime. Rand, lui, ne négligeait jamais rien.

Dans son dos, Rochaid poussa ce qui sembla bien être le dernier soupir.

— C’est l’heure de mourir, fit Rand, très calme.

Alors qu’il avançait vers le Tearien, des bruits de bottes et de voix retentirent derrière l’homme. Une patrouille de Gardes des Rues !

— Ils nous arrêteront tous les deux, souffla Kisman. S’ils nous trouvent à côté d’un cadavre, ils nous pendront tous les deux. Tu sais qu’ils le feront !