Même si elle continuait à travailler dur pour être une bonne Aes Sedai, Nynaeve se comportait très bizarrement depuis qu’il était revenu vers elle après avoir vu Elayne.
Les trois femmes avaient opté pour des robes à col montant ornées de broderies sur le corsage – des fleurs et des oiseaux, ce qui arrachait parfois un commentaire bougon à l’ancienne Sage-Dame. Sans nul doute, elle aurait préféré de la bonne vieille laine de Deux-Rivières, mais elle devrait faire avec le tissu plus raffiné qu’on trouvait ici.
Cela dit, si le point rouge qu’elle portait sur le front – un ki’sain – n’avait pas suffi à attirer tous les regards sur elle, sa montagne de bijoux s’en serait chargée. Un long collier, une multitude de bracelets incrustés de pierres précieuses, des bagues à chaque doigt de la main droite, une fine ceinture d’or…
Si sa bague au serpent était cachée quelque part, pour ne pas éveiller les soupçons, sa quincaillerie ne passait pas inaperçue. Alors que tout le monde n’aurait pas reconnu du premier coup d’œil une bague d’Aes Sedai, l’opulence n’échappait à personne, quand on l’affichait ainsi.
Rand s’éclaircit la voix et inclina la tête :
— Épouse, il faut que je vous parle à toutes les trois. À l’étage…
Au dernier moment, il se souvint qu’il fallait ajouter :
— Si tu le veux bien…
Sans contrevenir à la courtoisie, pas moyen de mieux souligner l’urgence de la chose. Cela dit, il espérait que les trois femmes ne traîneraient pas. Elles s’y forceraient peut-être quand même, rien que pour montrer à l’aubergiste qu’elles n’obéissaient pas au doigt et à l’œil au premier type venu. Étrangement, à Far Madding, les gens pensaient que les étrangères étaient très dociles avec leurs hommes.
Min se tourna sur sa chaise pour sourire à Rand – une réaction rituelle, chaque fois qu’il l’appelait « épouse ».
Dans la tête de Rand, la présence de Min, déjà chaleureuse et douce, pétilla soudain de malice. De fait, la jeune femme trouvait leur situation actuelle très amusante.
Se penchant vers maîtresse Nalhera sans quitter son « époux » des yeux, Min souffla quelques mots qui firent éclater de rire l’aubergiste. Nynaeve, en revanche, se rembrunit.
Alivia se leva, très loin de ressembler à la femme docile qu’il se rappelait vaguement avoir confiée à Taim. Toutes ces sul’dam et ces damane prisonnières étaient un fardeau dont il se réjouissait d’être débarrassé. S’il y avait un peu de gris dans la chevelure blonde d’Alivia, et quelques rides autour de ses yeux, son regard brillait de détermination.
— Alors ? demanda-t-elle à Nynaeve de son ton traînant.
Un seul mot qui semblait être à la fois une critique et un ordre.
Nynaeve foudroya l’insolente des yeux et prit son temps pour se lever, puis pour défroisser sa robe.
Rand s’engagea dans l’escalier, où Lan l’attendait, juste hors de vue de la salle commune. Sans s’échauffer, le jeune homme lui raconta ce qui venait d’arriver. Fidèle à sa légende, le Champion demeura imperturbable.
— Au moins, dit-il, l’un d’entre eux est mort… (Il désigna la porte de la chambre qu’il partageait avec Nynaeve.) Je vais préparer nos affaires.
Rand entra dans sa chambre – celle de Min, aussi – et entreprit de fourrer leurs vêtements en vrac dans une de leurs grandes malles en osier.
Min arriva enfin, Nynaeve et Alivia sur les talons.
— Tu vas ruiner tous nos habits ! s’écria Min en écartant Rand du panier – un bon coup d’épaule, très dans son style.
Elle ressortit tout et plia soigneusement chaque pièce.
— Pourquoi faisons-nous nos bagages ? demanda-t-elle. (Comme souvent, elle ne daigna pas attendre la réponse.) Maîtresse Nalhera affirme que tu serais moins capricieux si je te donnais la badine chaque matin !
En secouant frénétiquement une veste verte qu’elle ne portait pas ici, Min éclata de rire.
Plus d’une fois, Rand lui avait proposé de lui offrir de nouvelles tenues. Mais elle refusait de laisser derrière elle ses costumes d’homme.
— J’y pense sérieusement, lui ai-je confié. Cette aubergiste adore Lan… (Elle monta de plusieurs tons, imitant la voix de maîtresse Nalhera.) Comme je le dis toujours, un homme digne et bien éduqué vaut mieux qu’un éphèbe borné.
— Quelle femme voudrait d’un mari qui fait le beau pour avoir son morceau de sucre ? marmonna Nynaeve.
Min en resta bouche bée et Rand dévisagea l’ancienne Sage-Dame. C’était exactement ce qu’elle infligeait à Lan… Et qu’on ne demande pas pourquoi un type si fort se laissait tirer ainsi par le bout du nez !
— Tu penses trop aux hommes, Nynaeve, dit Alivia.
Nynaeve se rembrunit. Au lieu d’exploser, elle se contint en jouant avec un de ses bracelets – un modèle très spécial, avec de petites chaînes plates en or courant sur le dos de sa main gauche pour se relier aux quatre bagues glissées à ses doigts.
Alivia sembla déçue que sa remarque ait fait long feu.
— Je boucle nos bagages parce que nous allons partir, dit Rand. Très vite !
Même si elle se tenait tranquille – un petit miracle en soi – Nynaeve bouillait intérieurement et elle risquait de ne pas tarder à tirer sur sa natte en braillant à tue-tête. Une perte de temps que Rand ne pouvait pas s’offrir.
Avant qu’il ait fini son rapport – le même qu’à Lan – Min cessa de plier des vêtements et alla ranger ses livres dans la seconde malle en osier – si hâtivement qu’elle ne combla pas les vides avec des manteaux, comme elle en avait l’habitude.
Nynaeve et Alivia continuaient à regarder Rand comme si elles ne l’avaient jamais vu. Au cas où elles auraient l’esprit moins vif que Min, il donna quelques explications :
— Rochaid et Kisman m’ont tendu un piège. Ils savaient que je suivrais Rochaid… Kisman a pu s’enfuir. S’il sait où nous vivons, Dashiva, Gedwyn, Torval et lui peuvent venir raser cette auberge dans un ou deux jours. Ou peut-être dans une heure…
— Je ne suis pas aveugle, dit Nynaeve, les yeux toujours rivés sur Rand.
Rien d’excité dans son ton. Protestait-elle seulement pour la forme ?
— Si tu veux faire vite, aide Min au lieu de rester les bras ballants.
L’ancienne Sage-Dame soupira, secoua la tête et sortit sans un mot.
Alivia fit mine de la suivre, se retourna et foudroya Rand du regard. En elle, il n’y avait vraiment plus rien de docile.
— Tu pourrais te faire tuer, dit-elle. Et tu es trop important pour mourir si tôt. Accepte que nous t’aidions.
L’ancienne damane reprit son chemin, sortit et referma derrière elle.
— Min, as-tu eu des visions à son sujet ?
— J’en ai sans cesse, mais rien que je puisse interpréter, désolée…
Min étudia un livre, plissa le front et le posa à l’écart. Inutile de croire qu’elle allait abandonner un des volumes de sa déjà plus si petite bibliothèque. À l’évidence, elle comptait avoir cet ouvrage sur elle, pour le lire à la première occasion. Elle passait des heures le nez dans un livre…
— Rand, tu as fait tout ça… Tué un homme, lutté contre un autre… et je n’ai rien senti. Dans le lien, je veux dire. Pas de peur, pas de colère – même pas de l’inquiétude. Rien !
— Je n’étais pas en colère contre ce type… (Rand recommença à « ranger » des vêtements dans le coffre.) Il fallait qu’il meure, c’est tout. Et pourquoi aurais-je dû avoir peur ?
— Oh… ! Oui, je vois…
Min se pencha de nouveau sur ses livres. Dans le lien, c’était le calme plat, comme si elle pensait à autre chose. Mais une tempête se préparait dans ce ciel serein.