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— Min, je jure que rien de mal ne t’arrivera.

Une promesse que Rand n’était pas sûr de pouvoir tenir. Mais il essaierait de toutes ses forces.

La jeune femme sourit. Quelle beauté, par la Lumière !

— Je le sais, Rand… Et moi, je te protégerai aussi…

L’amour fit frémir le lien comme une aile de papillon dérange à peine l’air.

— Cela dit, Alivia a raison. Tu dois nous laisser t’aider. Si tu nous décris bien ces hommes, nous pourrons enquêter. Tu ne peux pas fouiller la ville seul.

Nous sommes morts tous les deux…, murmura Lews Therin. Les cadavres devraient se tenir tranquilles dans leur tombe, mais ils ne le font jamais.

Rand entendit à peine son locataire radoter.

Une idée venait de traverser son esprit. Décrire Kisman et les autres ? Pourquoi, puisqu’il pouvait faire des portraits si ressemblants que tout le monde les reconnaîtrait !

À un détail près : il ne savait pas dessiner. Lews Therin, en revanche…

Un tel raisonnement aurait dû l’effrayer. Aurait dû, oui…

À la lumière toujours présente dans le Monde des Rêves, Isam faisait les cent pas dans la chambre. Sans cesse, le couvre-lit passait d’impeccable à froissé et les couvertures qu’il apercevait dessous changeaient de couleur.

Ici, tout ce qui était éphémère fluctuait, et il ne s’en apercevait quasiment plus. Incapable d’utiliser Tel’aran’rhiod comme le faisaient les Élus, il s’y sentait pourtant plus libre que n’importe où ailleurs. Dans cet univers, il pouvait être qui il désirait être. Une idée qui le fit bêtement glousser…

S’immobilisant près du lit, il dégaina prudemment les deux dagues empoisonnées et sortit du Monde Invisible pour entrer dans l’univers normal – où il était Luc. Un nom qui semblait approprié.

Dans le monde réel, c’était la nuit, mais la fenêtre de la chambre laissait passer assez de rayons de lune pour qu’il distingue les silhouettes des deux personnes endormies sous des couvertures.

Sans hésiter, il enfonça une lame dans chacune de ses cibles. Elles s’éveillèrent et tentèrent de crier, mais il continua à frapper. Avec le poison, ses deux victimes ne crieraient pas assez fort pour qu’on les entende dehors. Mais sur ces assassinats, Isam voulait laisser sa marque, bien plus personnelle que celle d’une substance toxique.

Quand il eut frappé deux fois au cœur, ses proies s’immobilisèrent pour toujours. Après avoir nettoyé les lames avec le couvre-lit, il les rengaina, toujours très prudemment. Même s’il ne manquait pas de dons, être immunisé contre les poisons (ou les autres armes) n’en faisait pas partie.

Sortant une petite bougie de sa poche, Isam se pencha, souffla sur les braises, dans la cheminée, puis réussit à embraser la mèche. Depuis toujours, il adorait voir ses victimes. Après le meurtre, lorsque c’était impossible pendant.

Dans la Pierre de Tear, il avait particulièrement apprécié les deux Aes Sedai… Leur visage incrédule, quand il avait jailli de nulle part, leur horreur lorsqu’elles avaient compris qu’il ne venait pas les sauver… Quels fantastiques souvenirs ! C’était Isam, pas lui, qui avait frappé ce jour-là, mais les souvenirs n’en restaient pas moins précieux. L’un comme l’autre, ils ne tuaient pas des Aes Sedai tous les jours…

Un moment, il étudia l’homme et la femme morts sur le lit. Puis il moucha la bougie, la remit dans sa poche et repartit pour Tel’aran’rhiod.

Son employeur du moment l’y attendait. Même s’il ne pouvait pas le regarder, Luc aurait juré qu’il s’agissait d’un homme. Rien à voir avec un de ces répugnants Hommes Gris, qu’on ne remarquait même pas. Un jour, à la Tour Blanche, il en avait tué un. Au toucher, ces créatures étaient froides et creuses. En un sens, il avait eu le sentiment de tuer un mort.

Mais cet homme, là, avait utilisé le Pouvoir pour que le regard de Luc glisse sur lui comme l’eau sur du verre. Même du coin de l’œil, il restait flou.

— Le couple qui dormait dans cette chambre reposera pour l’éternité, annonça Luc. Mais l’homme était chauve et la femme avait les cheveux gris.

— Quel dommage…, dit l’homme.

Sa voix sembla fondre dans les oreilles de Luc. S’il l’entendait de nouveau, il ne serait pas à même de la reconnaître.

Un des Élus, sans aucun doute. À part eux, très peu de gens pouvaient atteindre Luc, et aucun homme, dans ce lot, n’était capable de canaliser ou aurait eu l’audace d’essayer de lui donner des ordres. À part le Grand Seigneur lui-même – et les Élus, donc – on l’implorait de bien vouloir exercer ses talents. Et jusque-là, aucun Élu n’avait pris de telles précautions.

— Voulez-vous que j’essaie encore ?

— Peut-être… Quand je te le dirai. Ne tente rien avant. Et souvienstoi : pas un mot de tout ça à quiconque.

— À vos ordres.

Luc s’inclina, mais l’homme était déjà en train d’ouvrir un portail qui donnait sur une forêt enneigée. En une fraction de seconde, il disparut de la chambre.

C’était vraiment dommage… Luc avait vraiment eu envie de tuer son neveu et la catin. Mais dès qu’il avait du temps libre, la chasse restait son grand plaisir.

Il devint Isam – qui aimait tuer des loups encore plus que Luc.

23

Perdre le soleil

Tenant son manteau de laine fermé d’une main – un vêtement des plus exotiques pour elle –, Shalon faisait tout son possible pour ne pas glisser de sa selle. Avec la maladresse d’une débutante, elle talonna son cheval afin de suivre Harine et Moad, son Maître de la Lame, à travers le trou dans l’air qui conduisait d’une écurie du Palais du Soleil à… Eh bien, où exactement, elle n’aurait su le dire, sinon qu’il s’agissait d’un terrain découvert – une clairière, lui semblait-il – plus large que le pont d’un grand navire et bordé d’arbres sur les flancs. Les seuls qu’elle reconnut, des pins, étaient trop petits et trop tordus pour qu’on puisse les utiliser à autre chose que la fabrication du goudron et de la térébenthine. Les autres, presque tous dénudés, faisaient penser à des squelettes.

Le soleil à peine levé tutoyait encore la cime des arbres et le froid, ici, était bien plus mordant que dans la cité d’où Shalon venait de partir.

Si son cheval trébuchait, il risquait de la désarçonner et de l’envoyer se fracasser le crâne sur un des rochers affleurant sous la neige. Shalon se méfiait des équidés. Contrairement aux navires, les animaux avaient leur volonté propre. Du coup, monter sur leur dos se révélait dangereux. Circonstance aggravante, les chevaux avaient des dents. Chaque fois que sa monture dévoilait les siennes – si près de ses jambes – l’Atha’an Miere frissonnait, lui flattait l’encolure et lui murmurait des paroles apaisantes. En tout cas, elle espérait que la bête les prendrait ainsi…

Dans une robe vert sombre, Cadsuane se tenait sans difficulté sur un grand cheval à la queue et à la crinière noires. Sans effort, elle maintenait le tissage du portail.

Les chevaux ne perturbaient pas cette Aes Sedai. En fait, rien ne la dérangeait. Alors que des bourrasques faisaient voler son manteau dans son dos, elle ne semblait pas avoir conscience du froid. Quand elle se retourna pour jeter un coup d’œil à Shalon et à ses compagnons, les ornements d’or de son chignon gris oscillèrent en cadence. Une très belle femme, cette sœur, mais pas du genre qu’on regarde deux fois dans une foule – sauf à être fasciné par le contraste entre son visage lisse et la couleur de ses cheveux. Quand on la connaissait bien, on n’y faisait plus attention.

Même si ça aurait impliqué d’être près de Cadsuane, Shalon aurait donné cher pour savoir comment on tissait un tel portail. Mais elle n’avait pas pu entrer dans les écuries avant que l’Aes Sedai en ait terminé. Hélas, voir une voile tendue sur la vergue ne disait pas comment il fallait s’y prendre pour la hisser – et encore moins pour la fabriquer. Sur le portail, l’Atha’an Miere ne savait donc rien, à part le nom…