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Quand elle passa devant Cadsuane, elle évita de croiser son regard mais le sentit néanmoins peser sur elle. De quoi la faire frissonner de la tête aux pieds. Ne voyant aucun moyen de s’échapper, elle étudiait l’Aes Sedai avec l’espoir d’en trouver un.

Sur les sœurs, elle savait très peu de choses et ne s’en cachait pas. Avant de lever l’ancre pour le Cairhien, elle n’en avait jamais rencontré et se félicitait simplement qu’on n’ait jamais pensé à l’envoyer étudier à la Tour Blanche. Cela dit, elle sentait des « courants » parmi les compagnes de Cadsuane. Des forces enfouies assez puissantes pour modifier tout ce qui apparaissait à la surface.

Les quatre sœurs qui avaient franchi le portail après Cadsuane attendaient sur leur monture d’un côté de la clairière. Trois Champions les accompagnaient. Ihvon, celui d’Alanna, Tomas, celui de Verin, et un très jeune homme en veste noire d’Asha’man qui se tenait très près de Daigian, une sœur bien en chair. Un Champion, vraiment ? Voilà qui semblait difficile à croire. Eben était encore un enfant. Pourtant, quand l’Aes Sedai le regardait, son arrogance naturelle s’exacerbait encore.

Agréable femme aux yeux bleus qui devenaient perçants dès que quelque chose l’intéressait, Kumira fixait si intensément Eben qu’on pouvait s’étonner qu’elle ne l’ait pas encore écorché vif pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur.

— Je ne supporterai plus ça bien longtemps, grommela Harine en talonnant frénétiquement sa jument pour qu’elle continue à avancer.

Sa robe en soie jaune ne l’aidait pas à avoir une bonne assiette. Elle-même vêtue de soie bleue, Shalon glissait avec chaque mouvement de sa monture et manquait tomber de selle quasiment à chaque enjambée.

Des bourrasques firent de nouveau s’envoler son manteau et les bouts pendants de sa ceinture de tissu. Agacée, Shalon n’intervint pas. Sur les navires, on avait presque renoncé aux manteaux, tellement enclins à s’emmêler dans les jambes d’un marin quand tenir debout était une question de vie ou de mort. Se fiant à la veste rembourrée qu’il portait sur les océans les plus froids, Moad avait refusé d’en enfiler un.

En tenue de laine couleur bronze, Nesune Bihara traversa le portail en regardant autour d’elle – comme si elle voulait tout voir en même temps – et Elza Penfel la suivit. L’air morose pour une raison connue d’elle seule, elle serrait sur son torse les pans de son manteau vert bordé de fourrure. À part elle, aucune autre Aes Sedai ne semblait concernée par le froid.

— Je pourrais peut-être voir le Coramoor, maugréa Harine en tirant sur ses rênes pour que sa jument se dirige du côté opposé de la clairière par rapport aux Aes Sedai. Voilà ce qu’elle a dit ! En faisant comme si c’était un privilège !

Inutile que Harine précise de qui elle parlait. Quand elle lâchait un « elle » de ce tonneau – crachait, plutôt – on savait aussitôt qui elle visait.

— J’ai le droit de le voir, un pacte l’atteste ! Et elle m’a interdit d’emmener ma suite ! Voilà que je dois laisser derrière moi ma Maîtresse des Voiles et mes assistants !

Erian Boroleos franchit à son tour l’ouverture, concentrée comme si elle s’attendait à débouler au milieu d’une bataille. Beldeine Nyram la suivait, l’air aussi peu Aes Sedai que d’habitude. Toutes deux portaient du vert. Erian de la tête aux pieds et Beldeine sous la forme de rayures sur ses manches et le bas de sa robe. Une différence significative ? Probablement pas…

— Dois-je approcher du Coramoor avec une main sur le cœur, comme une fille de pont devant une Maîtresse des Voiles ?

En présence de plusieurs Aes Sedai, on voyait bien mieux l’aspect intemporel de leur visage. Ainsi, et même si elle avait les cheveux blancs, il était impossible de dire si l’une d’elles avait vingt ans ou deux fois plus. Beldeine avait l’air d’une fille de vingt ans, mais ça ne voulait rien dire de plus que sa robe à rayures, par exemple.

— Devrai-je faire mon lit et laver mes vêtements ? s’indigna Harine. Elle se fiche vraiment du protocole ! Mais je ne courberai pas l’échine. C’est terminé.

Une vieille chanson, entendue plusieurs fois depuis la veille, quand Cadsuane avait exposé ses conditions aux Atha’an Miere désireuses de l’accompagner. Des conditions rigoureuses, mais comment Harine aurait-elle pu refuser ? D’où son amertume toujours croissante.

Écoutant ces récriminations d’une oreille distraite, Shalon hochait la tête en cadence et acquiesçait de temps en temps. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? C’était ce que sa sœur attendait, et de toute façon, elle se concentrait sur les Aes Sedai. Discrètement…

Moad faisait mine de ne pas écouter, mais qui aurait pu croire ça de la part du Maître de la Lame de Harine ? Si elle était atrocement stricte avec le reste du monde, Harine se montrait si tolérante avec Moad qu’on aurait pu les croire amants – surtout depuis qu’ils étaient veufs tous les deux. Mais pour penser ça, il fallait ne pas connaître Harine. Elle, prendre un amant occupant une position inférieure à la sienne ? Puisqu’elle était au sommet, désormais, ça impliquait qu’elle ne pouvait plus en avoir…

Quoi qu’il en soit, quand le trio s’immobilisa près des arbres, Moad s’appuya d’un coude sur le pommeau de sa selle, posa sa main libre sur la poignée en ivoire sculpté de son épée et étudia ouvertement les Aes Sedai et leurs Champions. Où avait-il donc appris l’équitation, pour avoir l’air pareillement à l’aise ? Aux huit anneaux qu’arboraient ses oreilles et aux nœuds de sa ceinture, on reconnaissait immédiatement un haut gradé, même quand il ne portait pas son épée et sa dague. Les Aes Sedai n’avaient-elles aucun moyen de se distinguer ainsi ? Ou étaient-elles simplement désorganisées ? En principe, la Tour Blanche était une sorte de machine géante capable de réduire des trônes en poussière puis de les reconstituer à sa convenance. Mais il semblait que certains rouages du mécanisme étaient cassés…

— Shalon, je viens de te demander où elle nous a emmenés !

La voix de Harine, coupante comme une lame, ramena Shalon au présent. Servir sous les ordres de sa sœur cadette n’était jamais simple, mais Harine compliquait encore les choses. D’une grande équanimité en privé, elle était capable, en public, de faire pendre par les pieds une Maîtresse des Voiles – et même une Régente des Vents, à l’occasion. Depuis que la jeune femme, Min, lui avait prédit qu’elle serait un jour Maîtresse des Navires, elle était devenue encore plus dure.

Fixant durement Shalon, elle porta sa boîte à sels à ses narines – et tant pis si le froid tuait tous les parfums.

Shalon leva les yeux pour sonder le ciel et se repérer à la position du soleil. Quel dommage que son sextant soit resté enfermé sur son navire ! Mais les continentaux ne devaient jamais en voir un, et encore moins découvrir comment on s’en servait. Cela dit, ici, Shalon doutait que ça l’aurait aidée. Même si les arbres n’étaient pas bien hauts, elle ne voyait pas l’horizon. Au nord, pas très loin, les collines devenaient une chaîne de montagnes qui s’étendait du nord-est au sud-ouest. En l’état des choses, impossible de dire à quelle altitude le petit groupe se trouvait. Quoi qu’il en soit, le terrain était bien trop accidenté pour Shalon.

Même dans des conditions si difficiles, une Régente des Vents devait savoir produire de vagues estimations. Et quand Harine demandait des informations, elle entendait qu’on lui en donne.

— Je ne peux pas être précise, Maîtresse des Vagues, s’excusa Shalon.

Harine ne cacha pas son mécontentement. Mais aucune Régente des Vents digne de ce nom n’aurait présenté une estimation comme une certitude.