— Je pense que nous sommes à trois ou quatre cents lieues de Cairhien. Impossible d’en dire plus…
Avec une estimation si vague, toute apprentie à son premier jour sur un navire aurait pu s’attendre à se faire caresser les côtes par le quartier-maître. En s’entendant parler, Shalon eut les sangs glacés. Cent lieues en une journée, c’était une sacrée performance pour un navire.
Moad eut une moue pensive.
Harine hocha la tête, distraite comme si, Shalon devenue transparente, elle voyait une flotte entière traverser un grand trou ménagé dans l’air par le Pouvoir. De quoi être vraiment maîtres des mers !
S’ébrouant, Harine se pencha vers Shalon, les yeux rivés dans les siens.
— Tu dois apprendre ce tissage à n’importe quel prix ! Promets-lui de m’espionner pour son compte si elle t’apprend à ouvrir un portail. Si tu es convaincante, elle te croira. Ou tu pourras approcher assez d’une autre Aes Sedai pour lui voler son secret.
Espérant que Harine ne l’avait pas vue tressaillir, Shalon s’humecta les lèvres.
— J’ai déjà refusé de t’espionner, Maîtresse des Vagues.
Ayant besoin d’expliquer pourquoi les Aes Sedai l’avaient gardée prisonnière une semaine, Shalon avait opté pour une version légèrement décalée de la vérité. Désormais, Harine savait tout, sauf ce qui comptait vraiment. À savoir le secret découvert par Verin et le pacte passé avec Cadsuane afin de le sceller.
Que la Grâce de la Lumière soit avec elle, Shalon regrettait sa relation avec Ailil, mais à force de solitude, elle avait navigué bien trop loin sans s’en apercevoir. Avec Harine, elle n’avait jamais de longues conversations au coin du feu ni de coupes de vin au miel pour adoucir les longs mois d’absence de son mari Mishael. Dans le meilleur des cas, il faudrait encore des mois et des mois avant qu’elle puisse se blottir dans ses bras.
— Avec tout le respect que je te dois, Maîtresse des Vagues, pourquoi Cadsuane me croirait-elle aujourd’hui ?
— Parce que tu veux t’approprier son savoir ! s’écria Harine, son poing fendant l’air. Les habitants du plancher des vaches n’ont jamais de doutes quand on se montre cupide. Bien sûr, pour montrer ta bonne foi, tu devras lui livrer des informations. Chaque jour, je déciderai ce que tu lui diras. Une manière de la manipuler, peut-être…
Shalon eut l’impression qu’une main de fer lui enserrait le crâne. Depuis le « pacte », elle avait l’intention d’en dire aussi peu que possible à Cadsuane – jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un moyen de briser son emprise sur elle. Si elle devait lui parler chaque jour, en mentant, en plus de tout, la sœur serait en mesure de lui soutirer plus d’informations que prévu. Y compris par Harine… Beaucoup plus, même. C’était écrit dans les étoiles.
— Maîtresse des Vagues, pardonne-moi, mais si je puis me permettre…
Shalon s’interrompit en voyant approcher Sarene Nemdahl, qui immobilisa son cheval près des leurs. Les dernières Aes Sedai et leurs Champions ayant traversé, Cadsuane avait laissé son portail se dissiper.
Un peu maigre mais jolie, Corele riait en parlant avec Kimura. Quand elle inclina la tête en arrière, sa crinière brune ondula en cadence.
Très grande, les yeux bleus et le visage d’une parfaite beauté, Merise affichait une expression austère que Harine en personne n’aurait pas reniée. À grand renfort de gestes, elle guidait les quatre hommes qui tenaient les chevaux de bât par la longe.
Les autres cavaliers tiraient déjà sur leurs rênes, prêts à quitter la clairière.
Malgré une désolante absence de bijoux et une robe blanche bien trop stricte, Sarene restait un plaisir pour les yeux. Décidément, les continentaux semblaient allergiques aux couleurs. Même son manteau sombre était doublé de blanc.
— Cadsuane, dit-elle, m’a demandé… enfin, ordonné… d’être votre assistante, Maîtresse des Vagues. Dans la mesure du possible, je répondrai à vos questions, et je vous aiderai pour tout ce qui concerne les coutumes, dans la limite de mon savoir. J’ai conscience que ma présence risque de vous peser, mais quand Cadsuane ordonne, on ne peut qu’obéir.
Shalon sourit. L’Aes Sedai ignorait certainement qu’une « assistante », sur un navire, était ce que les continentaux appelaient une servante. Hilare, Harine allait sans doute demander si la sœur savait laver correctement le linge. Qu’elle soit un peu de bonne humeur ne ferait pas de mal…
Loin de s’esclaffer, Harine se redressa sur sa selle, colonne vertébrale droite comme un mât, et des flammes passèrent dans son regard.
— Rien ne me pèse ! s’écria-t-elle. Mais je préférerais poser mes questions à quelqu’un d’autre. Cadsuane, par exemple. Oui, Cadsuane ! Et je n’ai pas à lui obéir ! Excepté la Maîtresse des Navires, personne ne peut me donner des ordres !
Shalon plissa pensivement le front. Ce genre de tirade ne ressemblait pas à sa sœur.
Après une profonde inspiration, Harine continua d’un ton plus posé, mais le fond restait aussi étrange.
— Je parle au nom de la Maîtresse des Navires du Peuple de la Mer. J’exige le respect qui m’est dû ! Je l’exige, m’entendez-vous !
— Je peux demander à Cadsuane de nommer quelqu’un d’autre, proposa Sarene.
À l’évidence, elle doutait que sa démarche serait couronnée de succès.
— Vous devez comprendre qu’elle m’avait donné des instructions très précises, ce fameux jour. Mais je n’aurais pas dû perdre mon calme. C’est mon échec, pas le sien. La colère est la pire ennemie de la logique.
— Je sais ce qu’« obéir aux ordres » veut dire, grogna Harine, ramassée sur sa selle comme si elle allait sauter à la gorge de Sarene. Et j’approuve l’obéissance ! Mais une fois exécutés, les ordres peuvent être oubliés. Il n’y a plus besoin d’en parler. Comprenez-vous ce que je veux dire ?
Shalon jeta un regard en coin à sa sœur. De qui parlait-elle donc ? Quels ordres Sarene avait-elle exécutés, et pourquoi Harine voulait-elle qu’on les oublie ?
Moad fronça les sourcils, tout aussi interloqué. Voyant qu’il la dévisageait, Harine se rembrunit encore.
Un détail que Sarene ne sembla pas remarquer.
— Je ne vois pas comment on peut oublier, dit-elle, pensive, mais j’imagine que vous voulez en réalité que nous fassions semblant. C’est ça ?
Les tresses ornées de perles de l’Aes Sedai cliquetèrent les unes contre les autres quand elle secoua la tête, signifiant le peu de bien qu’elle pensait de tout ça.
— Très bien… Je répondrai à vos questions du mieux que je pourrai. Que voulez-vous savoir ?
Harine soupira à pierre fendre. Pas d’impatience, mais de soulagement. Oui, de soulagement, elle !
Quoi qu’il en soit, redevenant elle-même, elle riva son regard dans celui de l’Aes Sedai, bien décidée à lui faire baisser les yeux.
— Dites-moi où nous sommes et où nous allons !
— Nous sommes dans les collines de Kintara, répondit Cadsuane en tirant sur les rênes de sa monture. Et nous allons à Far Madding.
Bien droite sur sa selle, elle sembla ne même pas s’apercevoir que son cheval s’était cabré !
— Le Coramoor y est ? demanda Harine.
— Maîtresse des Vagues, ne dit-on pas que la patience est une vertu ?
Même en utilisant le titre requis pour s’adresser à Harine, Cadsuane réussissait à lui manquer de respect.
— Tu chevaucheras avec moi. Suis le rythme et essaie de ne pas tomber. Devoir te faire porter comme un sac de patates serait très déplaisant. Une fois en ville, tais-toi tant que je ne te dis pas de parler. Pas question que ton ignorance crée des problèmes. Sarene te cadrera. Elle a des ordres…
Alors que Shalon s’attendait à une explosion de colère, Harine se retint – non sans effort, cependant. Dès que Cadsuane se fut éloignée, elle recommença à marmonner entre ses dents, mais serra les mâchoires quand le cheval de Sarene bougea. À l’évidence, ses imprécations n’étaient pas pour les oreilles d’une Aes Sedai.