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La « légende » se pencha pour échanger quelques mots avec le militaire. Sortant une bourse pansue de sa sacoche de selle, elle la lui tendit. Après s’en être emparé, l’officier recula et fit signe à un de ses hommes de le rejoindre. Grand, maigre, les cheveux longs et tête nue, le type portait une écritoire. S’inclinant respectueusement, il demanda le nom d’Alanna puis l’inscrivit dans son registre, la langue pointant entre ses dents tant il s’appliquait.

Casque sous le bras, l’officier peu amène continuait à étudier les cavaliers. La bourse à la main, comme s’il l’avait oubliée, il ne semblait pas avoir conscience qu’il venait de parler à une Aes Sedai. À moins qu’il n’en ait rien à faire… Ici, une sœur n’était en rien différente de n’importe quelle autre femme, puisqu’elle resterait privée de son pouvoir durant tout son séjour.

— Ils relèvent le nom de tous les étrangers, dit Sarene. Les Conseillères tiennent à savoir qui est en ville.

— Ils admettraient peut-être une Maîtresse des Vagues sans lui demander de pot-de-vin, lâcha Harine, acide.

Le soldat maigre s’éloigna d’Alanna, sursauta en apercevant les bijoux de Shalon et de sa sœur, puis approcha d’elles.

— Puis-je avoir votre nom, maîtresse ? demanda-t-il poliment à Sarene.

L’Aes Sedai s’exécuta sans mentionner qu’elle était une sœur. Shalon fit également au plus court, mais Harine se crut obligée de déclamer tous ses titres – Harine din Togara Deux-Vents, Maîtresse des Vagues du clan Shodein, Ambassadrice Extraordinaire de la Maîtresse des Navires du Peuple de la Mer.

Le soldat ne fit pas de commentaires et nota tout ça. Furieuse, Harine le foudroya du regard. Quand elle voulait impressionner quelqu’un, elle détestait que ça rate.

Tandis que l’homme écrivait, un autre soldat – un costaud casqué – approcha, un sac de cuir pendu à l’épaule. Se glissant entre les chevaux de Harine et de Moad, il salua de la tête la Maîtresse des Vagues, eut un vague sourire qui étira la cicatrice lui barrant une joue, puis essaya de prendre le fourreau et l’épée du Maître de la Lame.

— Vous devez le laisser faire ou lui confier vos armes, dit Sarene quand le Maître de la Lame arracha le fourreau des mains du soldat. Maîtresse des Vagues, c’est pour ce service que Cadsuane a payé. À Far Madding, on n’a pas le droit de porter autre chose qu’un couteau à la ceinture, sauf si les autres armes, leur fourreau et leur poignée enveloppés de fil de fer, sont impossibles à dégainer. Même les sentinelles que nous voyons ici n’emportent pas leurs armes en ville. N’est-ce pas, soldat ?

Le maigrichon en train d’écrire acquiesça et précisa que c’était selon lui une très bonne chose.

Haussant les épaules, Moad décrocha son fourreau de sa ceinture puis tendit aussi au costaud sa longue dague à poignée d’argent. La glissant à sa ceinture, le soldat sortit de son sac un rouleau de fil de fer et entreprit d’en envelopper l’épée et son fourreau. De temps en temps, il s’interrompait pour tirer une sorte d’agrafeuse de sa ceinture afin de solidariser le réseau de fil. Très adroit, il travaillait vite et bien.

— La liste de noms sera communiquée aux deux autres ponts, dit Sarene, et nos compagnons devront montrer que le réseau de fils est intact. Sinon, ils seront emprisonnés jusqu’à ce qu’un juge soit sûr qu’ils n’ont pas commis d’autres crimes. Même dans ce cas, ils seront fouettés et devront s’acquitter d’une lourde amende. Pour éviter de payer le service, la plupart des étrangers laissent leurs armes avant d’entrer, mais qui sait si nous passerons par ici lorsque nous repartirons ?

Sarene se tourna vers Cadsuane, occupée à empêcher Alanna de traverser toute seule le pont.

— En tout cas, je crois que c’est pour ça que Cadsuane a payé…

— Ridicule ! s’indigna Harine. Comment Moad va-t-il se défendre ?

— À Far Madding, personne n’a besoin de se défendre, maîtresse, dit le soldat costaud – sans une once d’ironie. Les Gardes des Rues s’en assurent. Si on laisse les gens se balader avec des armes, la ville sera vite aussi dangereuse que toutes les autres, et nous ne voulons pas de ça.

Après avoir rendu ses armes neutralisées à Moad, le soldat s’éloigna, suivi par son camarade à l’écritoire.

Moad examina brièvement son épée et sa dague puis les remit à sa ceinture en s’efforçant de ne pas l’accrocher aux agrafes.

— L’épée devient indispensable quand l’intelligence ne suffit plus, dit-il, fataliste.

Harine grogna de dégoût.

Si Far Madding était un havre de paix, se demanda Shalon comment le soldat avait-il récolté sa cicatrice ?

Des protestations montèrent des rangs des Champions, mais elles cessèrent très vite. L’œuvre de Merise, aurait parié Shalon. Parfois, elle aurait fait passer Cadsuane pour une douce agnelle…

Comme les chiens de garde des Amayar, les Champions de Merise obéissaient au doigt et à l’œil et elle n’hésitait jamais à rudoyer ceux des autres Aes Sedai.

Quand toutes les armes eurent été neutralisées, le soldat fouilla les bêtes de bât à la recherche d’un hypothétique arsenal, puis la colonne put enfin s’engager sur le pont.

Pour ne pas penser à ce qui lui manquait si cruellement, Shalon se força à graver tous les détails dans son esprit.

Aussi large que la route et parfaitement plat, le pont était doté sur les deux côtés d’un muret suffisant pour empêcher un chariot de tomber dans le vide, mais trop bas pour servir de cachette à des assaillants.

Sur près d’un quart de lieue, le pont, parfaitement droit, dominait les eaux du lac. De temps en temps, un bateau passait dessous, ce qui aurait été impossible si ces embarcations avaient eu des voiles.

Deux hautes tours flanquaient la porte de Caemlyn – le nom fourni par Sarene – où des soldats s’inclinèrent humblement devant les femmes tout en lorgnant les hommes avec une méfiance palpable.

Au-delà, la rue…

Shalon renonça à la sonder. Large et droite, les bâtiments de deux ou trois niveaux sur les deux flancs, elle était bondée de véhicules et de gens. Mais sans le Pouvoir, tout paraissait flou à Shalon.

Dès qu’elle s’en irait, tout redeviendrait normal. De quoi lui donner envie de partir sur-le-champ. Mais dans combien de temps pourrait-elle quitter cette ville ?

Le Coramoor y était peut-être et Harine entendait se mettre au mieux avec lui, peut-être à cause de ce qu’il était, ou parce qu’elle espérait qu’il l’aiderait à devenir Maîtresse des Navires. Tant que sa sœur resterait – et tant que Cadsuane ne les aurait pas libérées du fichu accord – Shalon serait bloquée ici. En un lieu où la Source Authentique était absente.

En avançant, la Régente des Vents ne prêta aucune attention au bavardage incessant de Sarene.

À un moment, la colonne traversa une grande place au centre de laquelle trônait une statue. Shalon entendit seulement le nom – Einion Avharin – de la femme qu’elle représentait, mais ne capta pas les autres explications de l’Aes Sedai – par exemple, pourquoi cette Einion était célèbre à Far Madding, ou pour quelle raison elle tendait un bras vers la porte de Caemlyn.

Au-delà de la place, la rue se transformait en une avenue divisée en deux par une rangée d’arbres dénudés. Devant les yeux de Shalon, les chaises à porteurs, les carrosses et les soldats en armure défilaient sans qu’elle soit vraiment capable de les reconnaître. Prise de tremblements, elle se recroquevilla sur elle-même.

La cité disparut, puis le temps lui-même se volatilisa. En elle, il ne resta rien, sinon l’angoisse de ne plus jamais sentir la Source.

Une occasion de mesurer à quel point sa présence constante était un réconfort… Elle était toujours là, promettant d’extraordinaires joies – une existence si riche que ses couleurs pâlissaient dès que le Pouvoir ne l’illuminait plus.