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À présent, la Source elle-même manquait à l’appel. Absente, voilà ce qu’elle était. La dernière chose dont Shalon avait conscience, c’était un manque mortel…

24

Parmi les Conseillères

Quelqu’un secouait le bras de Shalon. C’était Sarene, et elle lui parlait.

— C’est ici, dans le Hall des Conseillères. Sous la coupole…

Lâchant le bras de la Régente des Vents, l’Aes Sedai prit une grande inspiration.

— Il est ridicule de penser que les effets sont plus graves parce que nous approchons des artefacts, souffla-t-elle. Mais c’est pourtant l’impression que ça donne.

Shalon se força à reprendre contact avec la réalité. Le vide la hantait toujours, mais elle tenta de l’ignorer. Pourtant, comme un fruit, elle se sentait vidée de son noyau…

La colonne venait de déboucher sur une grande esplanade au sol de dalles blanches. Au centre se dressait un palais, immaculé lui aussi, à l’exception du grand dôme bleu qui le couronnait. Dessous, des colonnes cannelées entouraient les deux niveaux du bâtiment et un flot incessant de gens montait ou descendait les deux grands escaliers de marbre qui menaient au second niveau. Si on oubliait ses deux portes en bronze, présentement ouvertes, le premier niveau était entièrement en marbre blanc sculpté pour représenter des femmes au front ceint d’un diadème – des statues géantes, au moins deux fois plus grandes que nature, séparées par des gerbes de blé, des rouleaux de tissu dont le bout libre semblait voler au vent, des piles de lingots censés représenter de l’or, de l’argent ou du fer – voire les trois – et des sacs dont débordait ce qui paraissait être des pièces d’or et des pierres précieuses.

Aux pieds des femmes, formant une frise, des personnages de pierre beaucoup plus petits conduisaient des chariots ou travaillaient dans des forges.

Les habitants de Far Madding avaient érigé un monument à la gloire de leurs succès commerciaux. Une aberration ! Quand les étrangers vous prenaient pour de meilleurs commerçants qu’eux, ils s’obstinaient à exiger des ristournes ridicules. Et parfois, on était bien obligé d’accepter…

S’avisant que Harine la regardait sombrement, Shalon se redressa sur sa selle.

— Pardonne-moi, Maîtresse des Vagues, dit-elle.

La Source était absente, mais elle reviendrait – bien sûr que si ! – et ça ne dispensait pas Shalon de son devoir. Avoir cédé à l’angoisse était une humiliation, et elle devait se ressaisir. Mais la sensation de vide demeurait…

Par la Lumière ! quelle horreur, ce vide !

— Je vais mieux, et à partir de maintenant, je serai meilleure…

Harine se contenta de hocher la tête et Shalon frissonna. Quand sa sœur vous épargnait une tirade vengeresse, elle avait un pire châtiment en tête…

Cadsuane traversa l’esplanade puis franchit les portes du palais pour se retrouver dans des écuries couvertes au très haut plafond. Une dizaine d’hommes en veste verte accroupis autour d’une chaise à porteurs – avec une épée et une main d’or peintes sur chaque porte – levèrent les yeux, surpris, dès qu’ils entendirent les nouveaux venus. Les palefreniers en veste bleue occupés à déharnacher l’attelage d’un carrosse marqué lui aussi de ces deux emblèmes les imitèrent, comme les garçons d’écurie en train de balayer le sol.

Deux de leurs collègues guidaient des chevaux dans un large couloir d’où montait une odeur de foin et de fumier.

Un petit homme replet aux joues imberbes approcha en inclinant la tête et en se frottant les mains. Alors que les autres types portaient une queue-de-cheval, ses cheveux étaient tenus par une barrette en argent et sa veste bleue, l’épée et la main d’or brodées sur le cœur, semblait d’une excellente qualité.

— Veuillez m’excuser, dit-il avec un grand sourire, mais vous avez dû vous tromper de chemin. Ici, c’est le Hall des Conseillères, et…

— Dis à la Première Conseillère Barsalla que Cadsuane Melaidhrin demande à la voir, coupa la « légende » en mettant pied à terre.

L’homme en perdit son sourire, les yeux écarquillés.

— Cadsuane Melaidhrin ? Je vous croyais…

Sous le regard de l’Aes Sedai, le petit domestique n’alla pas plus loin et recommença à sourire.

— Mille excuses, Cadsuane Sedai. Me permettrez-vous de vous conduire, avec vos compagnons, dans un salon où on prendra soin de vous pendant que je fais prévenir la Première Conseillère ?

L’homme écarquilla encore plus les yeux en étudiant la suite de Cadsuane. À l’évidence, dans un groupe, il était capable de reconnaître des Aes Sedai. Bien entendu, Shalon et Harine le surprirent, mais il réussit à ne pas le montrer. Étonnant, pour un vulgaire continental.

— Je te permets d’aller dire à Aleis que je suis là, mon brave, en courant aussi vite que tu en es capable.

Cadsuane retira son manteau et le posa en travers de sa selle.

— Dis-lui que je serai sous la coupole, et précise que je n’ai pas toute la vie devant moi. Allez, file !

Cette fois, le sourire du domestique vira à la grimace. Après une brève hésitation, il cria aux garçons d’écurie de s’occuper des chevaux puis détala sans demander son reste.

— Verin, Kumira, fit Cadsuane, le larbin déjà oublié, vous allez m’accompagner. Merise, assure-toi que tout le monde reste alerte jusqu’à ce que… Alanna ! Reviens et mets pied à terre !

À contrecœur, la sœur détourna sa monture des portes et se laissa glisser à terre. Ihvon, son Champion, la regarda sans dissimuler son inquiétude.

Sa patience presque épuisée, Cadsuane soupira.

— Assieds-toi sur elle s’il le faut, Merise, mais empêche-la de partir. (Distraitement, elle tendit ses rênes à un garçon d’écurie.) Quand j’en aurai fini avec Aleis, tout le monde devra être prêt au départ.

Merise ayant acquiescé, Cadsuane se tourna vers le garçon d’écurie :

— Un peu d’eau, c’est tout ce dont mon cheval a besoin. Aujourd’hui, je ne l’ai pas poussé à fond…

Shalon fut ravie de confier sa monture à un palefrenier, et elle ne daigna pas lui donner d’instructions. Qu’il tue la maudite bête, si ça lui chantait !

Incapable de dire pendant combien de temps elle avait chevauché dans le brouillard, elle aurait juré être restée des jours et des jours sur cette satanée selle. Entre sa chair et ses vêtements, difficile de dire qui était le plus froissé.

La Régente des Vents s’avisa soudain que le beau Jahar n’était plus avec les autres hommes. Tomas, le Champion de Verin, tenait par la bride le cheval de bât gris pommelé dont Jahar avait eu la charge. Où était passé le jeune homme ? En tout cas, Merise ne semblait pas troublée par son absence.

— La Première Conseillère, marmonna Harine pendant que Moad l’aidait à descendre de cheval.

Alors qu’elle était aussi raide que Shalon, le Maître de la Lame avait souplement sauté à terre.

— Cette femme est importante ici, Sarene ?

— C’est la dirigeante de Far Madding, rien de moins, même si les autres Conseillères l’appellent « première parmi des égales », ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Après avoir lancé les rênes de sa monture à un garçon d’écurie, Sarene lissa le devant de sa robe, l’air imperturbable. Au début, elle avait semblé troublée par ces ter’angreal voleurs de Source, mais elle s’était reprise remarquablement vite. Devant son expression glaciale, le pauvre garçon d’écurie manqua s’emmêler les pinceaux.

— Jadis, les Premières Conseillères épaulaient les reines de Maredo, mais depuis la… dissolution de ce royaume, ces femmes ont tendance à se tenir pour les héritières des souveraines.

L’histoire du continent, pour Shalon, était un mystère aussi épais que sa géographie, à l’exception des côtes. Du coup, elle ne s’étonna pas de n’avoir jamais entendu parler d’un royaume nommé Maredo.