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Harine n’était pas du genre à aller chercher si loin. Puisque cette femme régnait ici, la Maîtresse des Vagues du clan Shodein devait la rencontrer – une affaire de dignité.

Les jambes raides, elle traversa les écuries en clopinant et approcha de Cadsuane.

— Oui, bien sûr, fit l’exaspérante Aes Sedai avant que l’Atha’an Miere ait pu ouvrir la bouche, tu viens aussi avec moi. Ainsi que ta sœur. Mais pas ton Maître de la Lame. Un homme sous la coupole, ce serait déjà grave, mais un mâle armé d’une épée risquerait de provoquer une émeute parmi les Conseillères. Tu as une question, Maîtresse des Vagues ?

Harine ferma la bouche avec un claquement audible.

— Parfait…, murmura Cadsuane.

Shalon grogna de mécontentement. Cet incident n’allait pas améliorer l’humeur de sa sœur.

Cadsuane ouvrit la marche dans de grands couloirs au sol de dalles bleues où des domestiques en livrée également bleue, d’abord surpris par les deux Atha’an Miere, se hâtèrent de réparer leur bévue en s’inclinant.

L’Aes Sedai s’engagea ensuite dans un grand escalier en pierre blanche – une structure dépourvue de pilier avec pour seul soutien ses rares points de contact avec les murs.

Cadsuane avançait avec la grâce d’un cygne, mais à une vitesse qui mit à rude épreuve les jambes de Shalon. Le visage devenu un masque, Harine faisait tout pour ne pas montrer qu’elle tirait la langue, surtout dans les divers escaliers.

Même si elle semblait un peu surprise, Kumira ne semblait pas souffrir de cette marche forcée non prévue au programme. Malgré sa petite taille et ses rondeurs, Verin marchait à côté de la « légende » et elle se retournait de temps en temps pour sourire aux deux Atha’an Miere.

Souvent, Shalon maudissait intérieurement Verin. Pourtant, aujourd’hui, il n’y avait ni mépris ni amusement dans son regard – au contraire, on eût dit qu’elle voulait rassurer les deux Atha’an Miere.

Au terme d’une ultime volée de marches, Cadsuane et sa suite débouchèrent sur un balcon dont la balustrade de métal doré, artistiquement ouvragée, faisait tout le tour de…

Shalon en resta bouche bée. Au-dessus d’elle s’élevait une coupole bleue haute d’une centaine de pieds – au minimum. Et rien ne la tenait, comme si elle lévitait…

Sur l’architecture du continent, la Régente des Vents en savait aussi peu qu’en matière de géographie et d’histoire. Autant dire qu’elle n’y connaissait rien, avec une relative exception quand il s’agissait de Cairhien. Capable de dessiner les plans d’un navire et de superviser sa construction, elle nageait dès qu’il s’agissait d’imaginer comment un tel édifice tenait debout.

Sur le long périmètre du balcon, trois arches bordées de pierre blanche indiquaient l’emplacement des autres escaliers. Pourtant, les visiteuses étaient seules, une situation qui parut plaire à Cadsuane, même si elle se contenta de hocher très légèrement la tête.

— Kumira, dit-elle, montre le Gardien de Far Madding à la Maîtresse des Vagues et à sa sœur.

Entraînant Verin à l’écart, Cadsuane se pencha pour lui parler à l’oreille. Sous la grande coupole, les sons résonnaient énormément mais la « légende » chuchotait et on ne pouvait rien entendre.

— Veuillez les excuser, souffla Kumira aux deux Atha’an Miere.

Même murmurés, ces trois mots se répercutèrent dans toute la salle.

— Cette situation est étrange, y compris pour Cadsuane… (Kumira passa une main dans ses courts cheveux bruns puis secoua la tête pour se recoiffer.) Les Conseillères se réjouissent rarement de voir des Aes Sedai, surtout celles qui sont nées ici. Selon moi, elles aimeraient faire comme si le Pouvoir n’existait pas. Non sans motifs, quand on connaît leur histoire. Et depuis deux mille ans, elles ont le moyen de « faire comme si ». Quoi qu’il en soit, Cadsuane reste Cadsuane. Quand elle voit une tête un peu gonflée, elle ne peut pas s’empêcher de lui faire perdre du volume – et tant pis s’il y a dessus une couronne ou un diadème de Conseillère. Sa dernière visite ici remonte à vingt ans, à l’époque de la guerre des Aiels. Ceux qui s’en souviennent encore auront sûrement envie de ne pas sortir de leur lit aujourd’hui.

Kumira eut un petit sourire. Shalon ne vit pas ce qu’il y avait de drôle là-dedans, et Harine fit une grimace, comme si elle avait des aigreurs d’estomac.

— Vous voulez voir le Gardien ? demanda l’Aes Sedai. Un nom qui en vaut un autre, je suppose… En réalité, il n’y a pas grand-chose à voir…

La sœur approcha de la balustrade dorée et se pencha prudemment, comme si elle avait peur de tomber.

— Je donnerais très cher pour pouvoir l’étudier, mais c’est impossible, bien entendu. Qui sait ce que cet artefact est capable de faire, en plus de ce que nous savons déjà…

Dans la voix de la sœur se mêlaient un grand regret et un émerveillement sincère.

N’étant pas sujette au vertige, Shalon se plaqua à la balustrade, près de la sœur, et se pencha pour découvrir le Gardien qui la privait de la Source. Non sans hésiter, Harine vint rejoindre ses deux compagnes.

Stupéfaite, Shalon constata que le gouffre dont Kumira avait si peur était profond d’une vingtaine de pieds au maximum. En bas, des dalles bleues et blanches formaient un labyrinthe centré sur un ovale à double pointe bordé d’un liseré jaune. Juste sous le balcon, trois femmes en tenue blanche étaient assises sur des tabourets disposés à intervalles réguliers. À côté de chacune, on avait incrusté dans le sol un disque de trois bons pieds de diamètre – du verre dépoli, semblait-il – muni d’une sorte d’aiguille de cristal très fine pointée vers le centre de la salle. Autour de chaque disque se trouvait un cadran gradué, comme celui d’une boussole, mais avec plus de marques. Shalon n’aurait pas pu en jurer, mais le collier le plus proche d’elle semblait porter des chiffres.

Le « Gardien » se limitait à ça. Rien de monstrueux ni d’impressionnant. Bien entendu, Shalon avait imaginé une énorme structure noire qui absorbait la lumière…

Tremblante, elle s’accrocha à la balustrade et serra les genoux pour ne pas tituber. Quel que soit cet artefact, en bas, il lui avait volé sa Lumière.

Des bruits de pas annoncèrent de nouveaux arrivants sur le balcon – par l’escalier que Kimura leur avait fait emprunter.

Il s’agissait d’une dizaine de femmes souriantes. Les cheveux relevés sur la tête, elles portaient par-dessus leur robe un manteau de soie sans manches brodé de fil d’or qui leur faisait une longue traîne glissant sur le sol.

À Far Madding, on savait indiquer le rang et l’importance d’une personne. Au cou, chacune de ces femmes portait un gros pendentif ovale rouge cerclé d’or accroché à une chaîne aux lourds maillons du même métal. La même forme géométrique se répétait au milieu du diadème qui ceignait le front de ces inconnues. Pour l’une d’elles, les ovales étaient de gros rubis, pas du simple émail, et des pierres précieuses recouvraient presque complètement son diadème. À l’index droit, elle arborait une chevalière en or…

Grande et majestueuse, son chignon noir strié de blanc, elle gardait pourtant un visage sans rides.

Grandes, petites, boulottes, minces, jolies ou ordinaires, ses compagnes étaient aussi diverses que possible – mais toutes d’âge mûr – avec pour seul point commun une impressionnante aura d’autorité.

Mais la femme aux rubis se distinguait par d’autres caractéristiques que l’opulence de son diadème. Alors que ses grands yeux noirs exprimaient une sagesse et une compassion infinies, son maintien indiquait qu’elle avait l’habitude d’être obéie sans discussion, y compris par ses collègues.

Car il s’agissait de la Première Conseillère, Shalon en aurait mis sa main à couper. D’ailleurs, la femme le confirma aussitôt :