Shalon n’avait jamais vu une des Aes Sedai ne pas se plier à une « suggestion » de la « légende » – chez elle, c’était aussi impératif qu’un ordre. Mais cette fois, Verin passa outre.
— Eh bien, je me disais… Même sans pouvoir utiliser la Source, il a écrasé Far Madding comme un fruit pourri.
Verin marqua une courte pause, comme si une idée venait de lui traverser la tête.
— Comme vous le savez toutes, le Dragon Réincarné a des armées en Illian, en Tear, en Andor et au Cairhien. Sans mentionner des dizaines de milliers d’Aiels. De sacrés guerriers, ceux-là. Je m’étonne que les activités d’un Asha’man en reconnaissance ne vous inquiètent pas plus que ça.
— Verin, je crois que tu as assez effrayé nos hôtes, lâcha froidement Cadsuane.
Verin se retourna enfin, les yeux écarquillés de surprise et les mains battant dans le vide.
— Oh ? Je ne voulais pas… Non, vous m’avez mal comprise. S’il en avait l’intention, le Dragon Réincarné vous aurait déjà attaqués. Non, je soupçonne que les Seanchaniens… Vous avez entendu parler d’eux, pas vrai ? Ce qu’on raconte au sujet de l’Altara – et plus loin à l’ouest – est vraiment horrible. Ils écrasent tout sur leur passage. Bref, je soupçonne que les Seanchaniens sont bien plus importants pour le Dragon Réincarné que la prise de Far Madding. Tant que vous ne ferez rien pour l’énerver ni agacer ses partisans, bien sûr. Mais vous êtes bien trop intelligentes pour ça, j’en suis certaine.
L’innocence incarnée !
Il y eut comme des ondulations parmi les Conseillères. Le genre qu’on voit à la surface, quand des petits poissons essaient d’échapper à un prédateur.
Sa patience épuisée, Cadsuane soupira.
— Si tu veux parler du Dragon Réincarné, Eadwina, tu vas devoir continuer sans moi. Je veux faire un brin de toilette et boire une bonne infusion.
La Première Conseillère sursauta comme si elle avait oublié l’existence de la « légende », si incroyable que ça paraisse.
— Oui, oui, bien entendu… Cumere, Narvais, voulez-vous conduire la Maîtresse des Vagues et Cadsuane Sedai jusqu’à mon palais, et superviser son… leur installation ?
Le lapsus seul indiqua que la Première Conseillère n’avait aucune envie de recevoir Cadsuane chez elle.
— Si elle le veut bien, j’aimerais continuer à m’entretenir avec Eadwina Sedai.
Suivie par la majorité des Conseillères, Aleis avança. Alors que le flot de Conseillères déferlait sur elle puis l’emportait, Verin parut à la fois surprise et inquiète.
Shalon n’y crut pas davantage qu’à la comédie de l’innocence. À présent, elle pensait savoir où était Jahar. En ignorant toujours pourquoi…
Les femmes désignées par Aleis – la jolie brune qui avait mal regardé Cadsuane et une mince dame aux cheveux gris – prirent la requête de leur chef pour un ordre, ce qu’elle était sûrement. Avec leur étrange demi-révérence, elles demandèrent à Harine si elle voulait bien les suivre et lui assurèrent que la guider était un honneur pour elles.
Harine écouta, l’air maussade. Ces femmes pouvaient semer des pétales de roses sous ses pas, si elles voulaient, la Première Conseillère venait de la larguer en pleine mer…
Shalon se demanda comment éviter sa sœur durant les prochaines heures…
Cadsuane ne regarda pas Verin s’éloigner avec Aleis – pas ostensiblement, en tout cas – mais elle eut un petit sourire quand le petit groupe s’engagea sous une arche.
— Cumere et Narvais, dit-elle soudain. Vous devez être Cumere Powys et Narvais Maslin. J’ai entendu parler de vous…
Les deux femmes se détournèrent de Harine.
— Il existe des critères auxquels toute bonne Conseillère doit se conformer, continua la « légende ».
Prenant chaque femme par le bras, elle les guida vers l’escalier. Oubliant Harine, elles se laissèrent faire, sans doute à cause d’une sourde inquiétude.
Sous l’arche, Cadsuane se retourna – mais pas pour regarder Harine ou Shalon.
— Kumira ? Kumira !
L’Aes Sedai sursauta, s’écarta à contrecœur de la balustrade et se força à suivre le mouvement. Faute d’une autre option, les deux Atha’an Miere firent de même.
Craignant de s’égarer, Shalon allongea le pas et sa sœur l’imita. Toujours flanquée des deux Conseillères, Cadsuane descendit les marches en parlant à voix basse. Kumira étant placée entre elle et le trio, Shalon ne capta pas un mot.
Cumere et Narvais tentèrent de s’exprimer. En vain, car Cadsuane ne leur en laissa pas placer une. Très calme, elle tissait sa toile, et ses interlocutrices se décomposaient.
— Cet endroit te perturbe ? demanda brusquement Harine.
— J’ai l’impression d’avoir perdu mes yeux, répondit Shalon, glacée de terreur par sa propre métaphore. J’ai peur, Maîtresse des Vagues, mais avec l’aide de la Lumière, je m’en sortirai.
Il le fallait, en tout cas !
Harine plissa le nez en désignant les femmes qui les précédaient.
— J’ignore si nous dénicherons dans le palais d’Aleis une baignoire assez grande pour nous deux, et je doute qu’on nous servira du vin coupé au miel, mais nous trouverons bien quelque chose d’agréable…
Harine détourna le regard de Cadsuane et des autres, puis elle toucha maladroitement le bras de sa sœur.
— Quand j’étais enfant, j’avais peur du noir, et tu restais avec moi jusqu’à ce que ça passe. Aujourd’hui, je ne te laisserai pas seule, Shalon.
La Régente des Vents trébucha et faillit s’étaler. Sauf en privé, Harine ne l’avait plus appelée par son prénom depuis qu’elle avait été promue Maîtresse des Voiles. Et depuis ce temps, même en tête à tête, elle ne s’était plus montrée très amicale.
— Merci… hum… Harine.
La Maîtresse des Vagues tapota de nouveau le bras de sa sœur et sourit. N’ayant plus l’habitude de cet exercice, elle ne réussit pas très bien, mais seule l’intention comptait.
Quand elle regarda de nouveau devant elle, son regard redevint glacial.
— Je vais peut-être pouvoir négocier… Cadsuane est en train de déplacer leur lest, et elles vont prendre de la gîte. Quand tu parleras à l’Aes Sedai, essaie de découvrir comment elle s’y est prise…
» J’aimerais faire sauter les canines d’Aleis pour les porter autour du cou ! M’abandonner comme ça, sans un mot… Mais je fais passer avant tout la sécurité du Coramoor. Il ne faut pas que Cadsuane le mette en danger. Tu dois découvrir ce qu’elle mijote, Shalon.
— Cadsuane complote comme le commun des mortels respire, soupira Shalon. Mais je vais essayer, Harine. Je ferai de mon mieux, c’est promis.
— Tu l’as toujours fait, et tu le feras toujours… Je le sais.
Shalon soupira de nouveau. Il était bien trop tôt pour mettre à l’épreuve la nouvelle compassion de sa sœur. Tout avouer pouvait lui valoir l’absolution, mais ce n’était pas garanti, et elle ne survivrait pas à la perte de son rang et à la ruine de son mariage.
Pourtant, pour la première fois depuis que Verin lui avait exposé les conditions de Cadsuane, si elle voulait protéger son secret, se confesser ne lui paraissait plus hors de question.
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Assis sur le lit, les jambes croisées et dos contre le mur, Rand jouait de la flûte à armature d’argent que Thom lui avait donnée dans un passé qui lui paraissait lointain. Très lointain, même. Avec ses lambris sculptés et ses fenêtres donnant sur le marché Nethvin, la chambre de La Tête de la Conseillère était bien meilleure que celle de La Couronne de Maredo que Rand et Min venaient d’abandonner précipitamment. Oreillers en duvet d’oie, voilages du lit brodés et assortis aux rideaux, miroir de la table de toilette sans bulles ni autre défaut, manteau de la cheminée sculpté… Bref, un environnement pour marchand étranger prospère.