Rand se félicita d’avoir emporté assez de pièces d’or en quittant Cairhien. Ces derniers temps, il en avait perdu l’habitude, puisque tout était gratuit pour le Dragon Réincarné. Voyageant incognito et les poches vides, il aurait sans doute pu se payer un lit grâce à ses talents de musicien, mais sûrement pas une chambre de cette qualité.
Complainte pour une longue nuit, voilà l’air qu’il jouait – sans jamais l’avoir entendu de sa vie. Mais Lews Therin, lui, en connaissait chaque note. La même histoire qu’avec ses dons pour le dessin…
Rand aurait dû être effrayé par ce « transfert de connaissances » – ou furieux – mais il se contentait de jouer sans se poser de questions pendant que Lews Therin pleurait à chaudes larmes.
— Rand, pour l’amour de la Lumière ! s’écria Min. Tu vas nous jouer ça encore longtemps ?
Dans un bruissement de jupes, la jeune femme faisait rageusement les cent pas.
Le lien avec Elayne, Aviendha et Min était si parfait que Rand eût juré en bénéficier depuis sa naissance. Une simple inspiration, et le contact s’établissait. Rien ne pouvait être plus naturel.
— Si elle dit un seul mot là où il ne devrait pas être entendu, ou si c’est déjà fait… Je ne laisserai personne te jeter dans une cellule jusqu’à ce qu’Elaida vienne t’en sortir.
Le lien avec Alanna n’avait jamais fonctionné ainsi. Depuis ce fameux jour, à Caemlyn, il n’avait pas changé, mais Rand le tenait de plus en plus pour une intrusion – une tache de boue sur sa botte ou l’impression qu’une inconnue regardait par-dessus son épaule…
— Tu es obligé de jouer cet air ? Il me donne envie de pleurer, et en même temps, il me flanque la chair de poule. Si cette maudite femme te met en danger…
Min fit jaillir un couteau de sa manche et le brandit agressivement.
Rand éloigna l’embout de la flûte de ses lèvres, puis il étudia sa compagne. S’empourprant, Min eut comme un rictus puis lança son arme sur la porte, où elle se ficha en vibrant sous l’impact.
— Elle est là, dit Rand en pointant une direction avec sa flûte. (D’instinct, il rectifia la position de l’instrument pour indiquer précisément celle de l’Aes Sedai.) Et elle sera bientôt ici.
La sœur était à Far Madding depuis la veille. Pourquoi avait-elle attendu si longtemps ? Dans sa tête, il la sentait bouleversée, nerveuse, inquiète et pourtant déterminée. Mais tout ça n’était rien comparé à la rage qui l’animait.
— Si tu aimes mieux ne pas la voir, tu pourrais aller…
Min secoua frénétiquement la tête.
Dans l’esprit de Rand, juste à côté d’Alanna, se déchaînait un autre vortex émotionnel – celui de Min. Elle aussi bouillait de colère et mourait d’inquiétude, mais chez elle, l’amour brillait comme un phare dès qu’elle le regardait. Et même quand elle ne le regardait pas, le plus souvent…
La peur aussi brillait de toutes ses flammes noires, même si elle essayait de la cacher.
Rand porta la flûte à ses lèvres et joua Le Colporteur éméché. Un air assez entraînant pour dérider un mort.
Dans un coin de la tête du jeune homme, Lews Therin ricana.
Les bras croisés, Min s’immobilisa et dévisagea son compagnon. Puis elle tira sur le devant de sa jupe.
Rand cessa de jouer et attendit. Quand une femme ajustait sa tenue, ça revenait à un homme serrant les liens de son armure ou vérifiant la sangle de sa selle. La dame se préparait à charger, et prendre la fuite équivalait à signer son arrêt de mort. Chez Min, la détermination était désormais aussi forte que chez Alanna – deux incendies jumeaux dans un coin du crâne de Rand.
— Jusqu’à son arrivée, décréta Min, nous ne parlerons plus d’Alanna.
Ben voyons ! Comme si c’était Rand qui avait insisté… Sous la détermination, la peur devenait de plus en plus forte…
— Bien sûr, chère épouse, si c’est ce que tu veux…
Rand inclina la tête comme c’était la coutume à Far Madding.
Min eut un grognement méprisant.
— Rand, j’aime beaucoup Alivia. C’est la stricte vérité, même si elle donne de l’urticaire à Nynaeve.
Un poing plaqué sur la hanche, Min braqua sur Rand l’index de sa main libre.
— Mais elle finira par te tuer ! Tu m’entends ?
— Tu as dit qu’elle m’aiderait à mourir… Ce sont tes propres mots.
Lorsque viendrait l’heure, qu’éprouverait Rand ? De la tristesse, sûrement, à l’idée de quitter ses trois compagnes. Et en songeant à la peine qu’il leur ferait. Mais avant, il aurait bien voulu revoir son père… À part ça, la mort lui apparaissait de plus en plus souvent comme une délivrance.
C’est exactement ce qu’elle est, souffla Lews Therin avec ferveur. Je désire la mort, et nous la méritons !
— M’aider à mourir, ce n’est pas me tuer…, continua Rand. (Ignorer le spectre ne lui posait plus de problème, désormais.) Sauf si tu n’interprètes plus ta vision de la même manière…
Hors d’elle, Min leva les bras au ciel.
— Ce que j’ai vu, je l’ai vu, et ce que j’ai dit, je le maintiens. Mais je ne fais aucune différence entre t’aider à mourir et te tuer ! Par la Fosse de la Perdition ! je me demande bien comment tu peux en distinguer une !
— Tôt ou tard, il faudra que je meure, Min…
Pour vivre, il devrait mourir… Cette phrase n’avait toujours aucun sens pour lui, mais il était bien obligé de croire les gens qui la lui avaient dite. De plus, ça lui laissait au moins une certitude : comme semblaient l’annoncer les Prophéties du Dragon, il était condamné à mourir.
— Pas tout de suite, j’espère. Et tout cas, ce n’est pas ce que j’ai prévu… Min, je suis navré. Je n’aurais pas dû accepter ce lien…
Mais il n’avait pas été assez fort pour refuser. Pareillement, il s’était révélé trop faible pour repousser la jeune femme. Bref, il ne se montrait pas à la hauteur des défis qui l’attendaient. Pour le devenir, il devrait s’abreuver à l’hiver jusqu’à ce que le Cœur de l’Hiver soit aussi étincelant qu’un midi en plein été.
— Si tu avais refusé, nous t’aurions ligoté pour t’imposer ce lien !
Rand jugea préférable de ne pas demander en quoi ça aurait été différent de ce qu’avait fait Alanna. À l’évidence, Min voyait une différence…
S’asseyant sur les genoux du jeune homme, elle lui posa les mains sur les tempes.
— Écoute-moi bien, Rand al’Thor ! Je ne te laisserai pas mourir ! Et si tu te débrouilles pour me fausser compagnie, j’irai te rechercher, où que tu sois.
Soudain, dans la profonde tristesse qu’il sentait à travers le lien, Rand crut repérer une onde d’amusement.
— Et je te ramènerai ici pour que tu vives, continua Min avec une pointe d’ironie. Je te forcerai à laisser pousser tes cheveux bien plus bas que ta taille, et tu devras porter des barrettes ornées de pierres de lune.
Rand sourit. Dans les pires circonstances, Min réussissait toujours à le faire sourire…
— Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais entendu parler d’un sort pire que la mort, mais voilà qui est fait.
Entendant frapper à la porte, Min se pétrifia puis prononça muettement un prénom. « Alanna ». Quand Rand eut acquiescé, toujours aussi imprévisible, elle le força à s’allonger puis se coucha sur sa poitrine et se tortilla bizarrement. Pour se voir dans le miroir de la table de toilette, comprit Rand. Quand elle eut trouvé une position confortable, elle baissa la tête et lança :
— Entrez !
Cadsuane poussa la porte, tiqua quand elle vit le couteau planté dedans du côté chambre, puis avança lentement. Avec sa robe de belle laine verte et son manteau doublé de fourrure tenu au col par une broche en argent, elle aurait pu passer pour une banquière ou une riche négociante – même si les ornements de ses cheveux, des oiseaux, des poissons, des étoiles et des croissants de lune en or, auraient paru ostentatoires dans les deux cas.