— Puisque lien il devait y avoir, j’ai décidé de choisir avec qui et de donner mon accord, cette fois…
Rand bloqua la main d’Alanna à quelques pouces de sa joue.
— Pour aujourd’hui, j’ai été assez giflé, merci.
L’Aes Sedai dévoila ses dents, comme si elle voulait lui déchiqueter la gorge. Dans le lien, il ne restait que la colère.
— Tu es devenu le Champion d’une autre femme ? Comment as-tu osé ? Qui qu’elle soit, je la traînerai devant un tribunal. Et elle sera fouettée ! Tu es à moi !
— Parce que tu m’as volé, Alanna ! Si d’autres sœurs l’apprenaient, c’est toi qui recevrais le fouet.
Un jour, Min lui avait dit qu’il pouvait se fier à Alanna, parce qu’elle l’avait vue, ainsi que quatre autres sœurs, « dans la main » du Dragon Réincarné.
En un sens, Rand faisait confiance à l’Aes Sedai. Mais il était lui aussi « dans sa main », et ça lui déplaisait.
— Libère-moi et je ne révélerai jamais rien de cette histoire.
Une possibilité découverte quand Lan avait parlé à Rand de son lien avec Myrelle.
— En échange, je te délierai de ton serment.
Le flot de colère diminua sans disparaître et Alanna reprit son calme.
— Mon poignet… Tu me fais mal.
Rand le savait – à travers le lien. Quand il l’eut lâchée, Alanna se massa avec une ferveur sans rapport avec la douleur réelle. Sans lâcher son bras, elle s’assit sur une des chaises et croisa les jambes, l’air pensive.
— J’ai envisagé de me libérer de toi, dit-elle. J’en ai même rêvé. Imagine que j’ai demandé à Cadsuane de se laisser transmettre le lien ! La preuve que j’étais désespérée, non ? Bien sûr, elle a refusé, outragée que je lui propose ça sans t’en parler d’abord. Mais même si tu acceptais, elle ne voudrait pas. Du coup, tu es à moi.
Dans le lien, la joie revint en fanfare.
— Qu’importe la façon dont je nous ai liés ! Tu es mon Champion, et ça implique des responsabilités pour moi. C’est aussi fort que le serment d’allégeance que je t’ai prêté. Aussi fort, oui ! En conséquence, je ne te « transmettrai » à personne sans savoir si ma rivale peut te contrôler comme il convient. Si elle est compétente, je passerai la main…
L’idée que Cadsuane ait failli hériter du lien glaça les sangs de Rand. Lien ou pas, Alanna n’avait jamais pu le contrôler, et il doutait qu’une autre sœur en soit capable – à part peut-être la maudite « légende ».
— Pourquoi penses-tu qu’elle ne s’intéresse pas à moi ? demanda Rand sans répondre à la question d’Alanna.
Confiance ou pas, si ça ne tenait qu’à lui, personne n’apprendrait la vérité. Ce qu’Elayne, Min et Aviendha avaient fait ne violait peut-être pas les lois de la tour, mais ce n’était pas ce qu’elles avaient à craindre de pire, si l’étrange lien à quatre venait à être connu.
S’asseyant au bord du lit, Rand recommença à jouer avec sa flûte.
— Tu crois ça parce qu’elle a refusé mon lien ? Et si elle ne se fichait pas des conséquences, contrairement à toi ? À Cairhien, elle est venue me voir, puis elle est restée trop longtemps pour que ça ne soit pas pour moi. Et alors que je suis à Far Madding, dois-je gober qu’elle a décidé de revoir de vieux amis ? Si elle t’a amenée, c’est pour pouvoir me localiser !
— Rand, elle voulait savoir où tu étais, c’est vrai. Mais je doute qu’il existe un seul berger, au bout du monde, qui ne le désire pas aussi ! L’univers entier se demande où tu es. Moi, je savais que tu étais au sud, sans avoir bougé pendant des jours. À part ça, je ne pouvais rien dire. Quand j’ai découvert que Cadsuane et Verin allaient venir ici, j’ai dû supplier pour pouvoir faire partie du voyage. Implorer à genoux, même !
» Mais avant d’émerger du portail, dans les collines qui dominent la ville, je ne savais pas où te trouver. Jusque-là, je craignais de devoir « voyager » quasiment jusqu’à Tear pour te mettre la main dessus. Au fait, Cadsuane m’a appris à ouvrir un portail. N’espère plus me fausser compagnie si facilement, à l’avenir.
Cadsuane avait appris à Alanna ? Voilà qui ne disait toujours pas qui avait appris à Cadsuane… Mais au fond, ce n’était pas si important.
— Damer et les deux autres ont accepté le lien ? demanda Rand. Ou ces sœurs les ont-elles forcés, comme tu l’as fait avec moi ?
Alanna rosit un peu, mais sa voix ne trembla pas :
— J’ai entendu Merise poser la question à Jahar. Il lui a fallu deux jours de réflexion pour accepter, et à ma connaissance, elle n’a pas fait pression sur lui. Pour les autres, je ne peux rien dire, mais comme a dit Cadsuane, tu n’auras qu’à leur demander.
» Rand, tu dois comprendre que ces hommes avaient peur de retourner dans ta « Tour Noire ». Parce qu’ils craignaient qu’on les accuse d’avoir joué un rôle dans l’attaque que tu as subie. S’ils avaient fui, on les aurait poursuivis comme des déserteurs. Selon un de tes ordres, n’est-ce pas ? Où auraient-ils pu trouver refuge, sinon près des Aes Sedai ? Entre nous, c’est une bonne chose qu’ils l’aient fait.
Alanna sourit comme si elle venait de voir un spectacle exaltant et sa voix vibra d’excitation :
— Rand, Damer a trouvé le moyen de soigner les femmes calmées. Par la Lumière ! je ne peux toujours pas dire ce mot sans frissonner. Il a guéri Irgain, Ronaille et Sashalle. Elles t’avaient juré fidélité, comme toutes les autres.
— Comment ça, toutes les autres ?
— Je parle des sœurs, même les rouges, que les Aiels gardaient prisonnières.
Alanna semblait avoir du mal à croire à son propre discours, et elle avait raison. Pourtant, elle se pencha en avant et plongea son regard dans celui de Rand :
— Toutes ces sœurs ont juré et accepté le châtiment que tu as infligé à Nesune et ses compagnes – les cinq premières à t’avoir prêté serment. Cadsuane ne leur fait pas confiance. Elle ne leur a pas permis d’emmener leur Champion. J’avoue avoir douté, au début, mais aujourd’hui, je pense que tu peux te fier à elles. Elles ont juré, et tu sais ce que ça représente pour des sœurs. Nous ne pouvons pas violer un serment, Rand. C’est impossible.
Même les rouges, effectivement… Quand les cinq prisonnières lui avaient juré allégeance, Rand n’avait pas pu cacher sa surprise. Elaida les avait chargées de le capturer, et elles avaient rempli leur mission. Leur revirement ultérieur avait un rapport avec sa nature de ta’veren. Mais ce point avait seulement influencé très légèrement les probabilités, rendant avéré un événement censé se produire une fois sur un million. Dans de telles circonstances, difficile de croire qu’une sœur rouge ait pu jurer d’être loyale envers un homme capable de canaliser.
— Tu as besoin de nous, Rand…
Alanna se leva comme si elle avait envie de se dégourdir les jambes, mais elle resta immobile, à peine consciente que ses mains lissaient nerveusement le devant de sa robe.
— Tu as besoin du soutien des Aes Sedai. Sans ça, tu devras conquérir toutes les nations, et pour cet exercice, tu t’es révélé médiocrement doué. À tes yeux, la rébellion semble peut-être terminée au Cairhien, mais tout le monde n’a pas aimé que tu aies nommé Dobraine régent. Si Toram Riatin réapparaît, il aura beaucoup de partisans. À Tear, à ce qu’on dit, ton nouveau régent, le seigneur Darlin, est bien installé dans la Pierre, mais les insurgés ne sortent pas en masse d’Haddon Mirk pour lui apporter leur soutien. Quant au royaume d’Andor… Elayne Trakand clame qu’elle se ralliera à toi, une fois couronnée, mais elle s’est débrouillée pour chasser tes soldats de Caemlyn, et je veux bien manger mon châle si elle les tolère encore en Andor quand elle sera montée sur le trône.
» Les sœurs peuvent t’aider, Rand. Elayne nous écoutera. Au Cairhien et en Tear, les rebelles aussi nous écouteront. Voilà trois mille ans que la Tour Blanche met un terme à des guerres et à des insurrections. Même si le traité signé avec Harine te déplaît, Rafela et Merana ont obtenu tout ce que tu voulais. Accepte notre soutien, par la Lumière !