Rand hocha pensivement la tête. Forcer des Aes Sedai à lui jurer fidélité lui avait paru un bon moyen d’impressionner les gens. La crainte que ces femmes le manipulent l’avait rendu aveugle à toute autre considération. Si dur qu’il soit de le reconnaître, il s’était comporté comme un imbécile.
Un homme qui se fie à n’importe qui est un crétin, dit Lews Therin. Même chose pour un type qui ne fait confiance à personne. Quand on vit assez vieux, on devient tous des crétins.
Un discours presque sensé, pour une fois.
— Retourne à Cairhien, ordonna Rand, et dis à Rafela et à Merana qu’elles devront négocier avec les rebelles. Qu’elles amènent Bera et Faeldrin, tant qu’à faire.
Les quatre sœurs, à part Alanna, à qui Rand pouvait se fier, du moins selon Min. Qu’avait-elle dit sur les cinq autres qui accompagnaient Cadsuane ? Qu’elles le serviraient à leur façon ? Pour l’instant, ce n’était pas suffisant.
— Je veux Darlin Sisnera comme régent. Les lois que j’ai promulguées ne doivent pas changer. Tout le reste est négociable, à condition d’en finir avec la rébellion. Ensuite… Mais que t’arrive-t-il ?
Dévastée, Alanna s’était avachie sur son siège.
— J’ai fait tout ce chemin, et tu me renvoies comme ça… Cette fille étant ici, ce n’est pas plus mal, mais… Tu n’as aucune idée de ce que j’ai enduré à Cairhien. Chaque soir, occulter le lien juste ce qu’il fallait pour que vos… activités… ne m’empêchent pas de dormir. C’est bien plus difficile qu’occulter totalement un lien, mais je déteste perdre le contact avec mes Champions. Hélas, retourner à Cairhien reviendra presque au même…
— C’est pourtant ce que je veux que tu fasses.
Les femmes, Rand le savait, parlaient de certains sujets beaucoup plus librement que les hommes. Pourtant, quand elles le faisaient, ça restait perturbant.
Elayne et Aviendha occultaient-elles le lien quand il faisait l’amour avec Min ? Il fallait l’espérer, parce que, à ce moment-là, seule Min existait pour lui – comme c’était le cas avec Elayne.
Un sujet dont il n’avait pas l’intention de débattre avec Alanna…
— Le temps que tu en aies fini à Cairhien, je devrais en avoir terminé ici. Sinon, tu pourras revenir. Mais tu resteras loin de moi tant que je ne te dirai pas le contraire.
Même avec ce bémol, la joie remonta en flèche dans le lien.
— Tu ne me diras pas qui t’a pris pour Champion, pas vrai ?
Rand secoua la tête.
— Il vaut mieux que je parte… (Alanna se leva et prit son manteau.) Cadsuane est impatiente, c’est tout… Sorilea lui a demandé de veiller sur nous comme une mère poule, et elle le fait. À sa façon…
Devant la porte, Alanna s’immobilisa et posa une ultime question :
— Que fais-tu ici, Rand ? Cadsuane s’en fiche peut-être, mais pas moi. Si tu veux, je garderai le secret. Moi, je n’ai jamais pu rester plus de quelques jours dans un Sanctuaire. Alors, pourquoi t’incrustes-tu ici, où tu ne peux même pas sentir la Source ?
— Peut-être parce que ça ne me dérange pas, mentit Rand.
Il pouvait tout dire à Alanna, comprit-il. Elle ne répéterait rien, ça ne faisait pas de doute. Mais elle le prenait pour son Champion, et c’était une sœur verte. Aucun argument ne la convaincrait de le laisser seul face au danger. Sauf qu’à Far Madding, elle était tout aussi vulnérable que Min, et peut-être même plus.
— Va-t’en, Alanna. J’ai perdu assez de temps comme ça.
Une fois seul, Rand s’appuya de nouveau au mur et recommença à faire rouler la flûte entre ses doigts. Au lieu de jouer, il préférait réfléchir. Selon Min, il avait besoin de Cadsuane, mais la « légende » le jugeait au mieux comme une curiosité. Un animal de cirque aux mauvaises manières. D’une façon ou d’une autre, il devait la forcer à s’intéresser à lui. Mais comment s’y prendre ?
Non sans difficulté, Verin réussit à sortir de la chaise à porteurs, dans la cour du palais d’Aleis. Peu adapté à sa morphologie, ce moyen de transport restait néanmoins le plus rapide de Far Madding. Les carrosses s’engluaient tôt ou tard dans la foule, et certains endroits leur étaient inaccessibles.
Au crépuscule, le vent du lac devenait vraiment glacial. Verin le laissa pourtant s’engouffrer dans son manteau tandis qu’elle donnait deux sous d’argent aux porteurs. Elle n’avait pas à les payer, puisqu’ils travaillaient pour Aleis, mais « Eadwina » n’était pas censée savoir ce genre de choses. Pareillement, les domestiques n’auraient pas dû accepter. Pourtant, les pièces se volatilisèrent en un clin d’œil et le plus jeune des deux – un bel homme dans la force de l’âge – gratifia même Verin d’une révérence. Puis les deux types soulevèrent la chaise et filèrent vers les écuries situées dans un coin, près du mur de devant.
Verin soupira. « Un bel homme dans la force de l’âge »… À peine arrivée à Far Madding, voilà qu’elle pensait comme si elle n’en était jamais partie. Elle devrait être prudente, car si Aleis et les autres la démasquaient, la partie pouvait devenir dangereuse. Très probablement, les mandats qui interdisaient de séjour Verin Mathwin étaient encore en vigueur. Quand une Aes Sedai avait des ennuis avec la loi, Far Madding ne bronchait pas, puisque les Conseillères n’avaient aucune raison de craindre les sœurs. Pareillement, la Tour Blanche détournait pudiquement le regard dans les rares occasions où une sœur était condamnée au fouet par une cour « civile ». Pour l’heure, elle n’avait aucune envie d’être la dernière raison en date de ce comportement discret…
En toute logique, le palais d’Aleis n’arrivait pas à la cheville du Palais du Soleil ou du complexe royal d’Andor – ni d’aucun autre édifice abritant un roi ou une reine.
La résidence appartenait en propre à Aleis, sans aucun lien avec sa position de Première Conseillère. D’autres fastueuses demeures, plus grandes ou plus petites, l’entouraient, chacune défendue par de hauts murs – sauf tout au bout, là où les Hauteurs (le seul site comparable à une colline sur l’île) s’arrêtaient abruptement sur une falaise qui dominait la mer.
Cela dit, le fief d’Aleis n’avait rien de ridicule. De mère en fille, les Barsalla prospéraient dans le négoce et la politique depuis l’époque où la ville s’appelait encore Fel Moreina. Des promenades à colonnades entouraient les deux niveaux du palais Barsalla – un vaste cube de marbre blanc qui occupait presque toute la surface du domaine.
Verin trouva Cadsuane dans un salon qui aurait offert une vue magnifique sur le lac, n’étaient les rideaux tirés des fenêtres. Une précaution indispensable pour ne pas laisser s’enfuir la chaleur de la cheminée.
Son nécessaire à couture posé sur un guéridon, Cadsuane brodait paisiblement. Mais elle n’était pas seule…
Verin posa son manteau sur le dossier d’une chaise rembourrée et s’assit sur une autre, résolue à attendre.
Elza daigna à peine la regarder. La sœur verte à l’air d’habitude si amène se tenait devant Cadsuane. Les joues rouges et les yeux brillants, elle semblait très remontée. En principe, cette sœur respectait scrupuleusement la hiérarchie – peut-être même un peu trop. Alors, pour ignorer Verin et oser défier Cadsuane, elle devait en avoir gros sur la patate.
— Comment as-tu pu la laisser partir ? demanda-t-elle à la « légende ». Sans elle, comment le trouverons-nous ?
C’était donc ça, le problème…
Cadsuane ne releva pas la tête de son ouvrage et continua à jouer de l’aiguille.