— Tu peux attendre jusqu’à son retour, dit-elle, très sereine.
Elza serra les poings.
— Comment peux-tu être si indifférente ? demanda-t-elle. C’est le Dragon Réincarné ! Cette ville pourrait être un piège mortel pour lui. Tu dois…
Elza se tut dès que Cadsuane braqua un index sur elle. Un seul petit index, mais c’était suffisant.
— Tu me casses les oreilles depuis trop longtemps, Elza. L’heure est venue de te retirer. File !
Elza hésita, mais elle n’avait pas le choix. Toujours rouge comme une pivoine, elle fit une révérence puis sortit dignement, mais sans trop traîner non plus.
Cadsuane leva enfin la tête.
— Tu veux bien me servir une infusion, Verin ?
La sœur marron ne put s’empêcher de sursauter. Comment la « légende » l’avait-elle identifiée sans jamais la regarder ?
— Bien sûr, Cadsuane.
Coup de chance, la bouilloire posée sur une table proche fumait encore.
— Laisser partir Alanna était-il avisé ? demanda Verin.
— Je ne pouvais pas la retenir sans laisser ce garçon en savoir plus qu’il ne devrait…
En prenant son temps, Verin versa de l’infusion dans une tasse en porcelaine bleue. Du bel artisanat, même si ça ne valait pas les pièces du Peuple de la Mer.
— Cadsuane, as-tu idée de ce qui l’a amené à Far Madding ? Quand j’ai su qu’il avait cessé de papillonner pour se fixer ici, j’en suis restée bouche bée. S’il prenait des risques inconsidérés, nous devrions essayer de l’en empêcher.
— Il peut faire tout ce qu’il veut – absolument tout – tant qu’il vit jusqu’à Tarmon Gai’don. Et aussi longtemps que je peux être avec lui pour lui réapprendre à rire et à pleurer. Verin, il se transforme en pierre… S’il ne redécouvre pas son humanité, remporter l’Ultime Bataille ou la perdre n’aura aucune importance. La jeune Min lui a dit qu’il a besoin de moi. J’ai obtenu ça d’elle sans éveiller ses soupçons. Mais je dois attendre qu’il vienne à moi. Tu as vu comment il traite Alanna et les autres ? S’il me demande, le former sera quand même un défi. Il résiste à toute influence, certain qu’il peut tout apprendre et tout faire seul. S’il ne paie pas un prix élevé pour m’avoir, il n’apprendra rien du tout.
» Eh bien, on dirait que je suis d’humeur à me confier, ce soir… C’est rare, chez moi. Si tu finis un jour de servir cette infusion, je pourrai t’en dire plus…
— Oui, bien sûr !
Avant d’emplir une deuxième tasse, Verin remit dans sa bourse la fiole qu’elle n’avait pas ouverte. Pouvoir se fier à Cadsuane était un grand soulagement.
— Tu veux du miel ? demanda-t-elle. Je ne m’en souviens jamais…
26
De hautes attentes
En traversant le terrain communal à l’herbe jaunie de Champ d’Emond avec Egwene, Elayne eut le cœur serré par tout ce qui avait changé. Sa compagne, elle, paraissait assommée.
Quand elle était apparue en Tel’aran’rhiod, la Chaire d’Amyrlin, une longue natte tombant dans son dos, portait une robe de laine ordinaire et de gros souliers à bout rond. Sans doute l’allure qu’elle avait lorsqu’elle vivait à Deux-Rivières, s’était dit Elayne.
À présent, élégamment tenus par une résille, les cheveux noirs d’Egwene tombaient sur ses épaules et elle portait une robe bleue brodée de fil d’argent aussi somptueuse que celle de la future reine. À ses pieds, de fines chaussures remplaçaient les godillots.
Pour maintenir en l’état sa robe d’équitation verte – et éviter ainsi d’embarrassantes altérations –, Elayne devait se concentrer. Les changements vestimentaires de son amie, à l’évidence, étaient volontaires.
La Fille-Héritière espérait que Rand serait encore capable d’aimer Champ d’Emond. Cela dit, ce n’était plus le village où Egwene et lui avaient grandi. Comme toujours dans le Monde des Rêves, les rues étaient désertes, mais il s’agissait aujourd’hui d’une grande ville prospère où la plupart des bâtiments – parfois à trois niveaux – étaient en pierre et dotés de toits en tuile de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Un sacré contraste avec les anciennes demeures en bois couronnées de chaume…
Beaucoup de rues étaient pavées – du travail très précis d’artisan doué – et un grand mur d’enceinte muni de tours de guet assurait la sécurité des habitants très fiers des grandes portes bardées de fer qui n’auraient pas paru déplacées à l’entrée d’une cité des Terres Frontalières.
Au-delà de ces murs, on trouvait des moulins, plusieurs scieries, une fonderie et de grandes fabriques de textile. À l’intérieur, les fabricants de meubles, les potiers, les tailleurs, les couteliers et les bijoutiers exerçaient leur art dans des boutiques aussi belles que celles de Caemlyn, même si les biens proposés ressemblaient plus à ce qu’on trouvait en Arad Doman ou au Tarabon.
L’air était frais, pas glacial, et on ne voyait pas trace de neige sur le sol – au moins pour le moment. Ici, le soleil était à son zénith. Dans le monde réel, il devait faire encore nuit. En tout cas, Elayne l’espérait parce qu’elle aurait volontiers dormi un peu avant de devoir se lever.
Depuis quelques jours, elle se sentait épuisée. Tant de choses à faire en si peu de temps…
Les deux amies étaient venues à Champ d’Emond parce qu’il semblait improbable qu’un espion puisse les y trouver. Troublée par la métamorphose de son village natal, Egwene s’était attardée. Quant à Elayne, Rand mis à part, elle avait ses propres raisons pour vouloir inspecter Champ d’Emond.
Le problème – enfin, un des problèmes –, c’était le passage relatif du temps. Alors qu’une heure s’écoulait dans le monde réel, cinq pouvaient avoir filé en Tel’aran’rhiod. Hélas, l’inverse était tout aussi possible. Donc, à Caemlyn, il pouvait déjà être midi.
S’immobilisant à la lisière du terrain communal, Egwene se retourna pour observer longuement le pont de pierre qui enjambait le cours d’eau – et très bientôt la rivière – dont les eaux, en amont, jaillissaient d’une formation rocheuse avec assez de force pour renverser un homme.
Au milieu du terrain communal, près de deux grands mâts fixés sur des socles de pierre, une grande stèle de marbre affichait en lettres d’or une longue liste de noms.
— Un monument aux morts, murmura Egwene. Qui aurait imaginé ça à Champ d’Emond ? Encore que… Un jour, Moiraine m’a dit qu’une grande bataille a eu lieu ici, pendant la guerre des Trollocs, à l’époque de la disparition de Manetheren.
— C’était raconté dans les livres d’histoire que j’ai étudiés, dit Elayne en regardant les deux mâts où ne flottait aucun étendard.
Pour le moment, en tout cas…
Ici, elle ne pouvait pas sentir Rand. Comme Birgitte, il était présent dans sa tête, masse compacte d’émotions et de sensations d’autant plus difficiles à interpréter qu’il était physiquement très loin d’elle. Mais dans le Monde des Rêves elle n’était pas en mesure de déterminer dans quelle direction il se trouvait. Le savoir ne changeait pas grand-chose, pourtant, c’était rassurant. Il lui manquait tellement.
Des étendards apparurent fugitivement en haut des mâts – juste le temps de battre une fois au vent. Ce fut assez, cependant, pour qu’Elayne aperçoive un aigle rouge volant sur champ d’azur. Non, pas « un » aigle rouge, mais l’Aigle Rouge.
Un jour, alors qu’elle était dans le Champ d’Emond onirique avec Nynaeve, la Fille-Héritière avait cru voir le même étendard. Peu après, maître Norry lui avait remis les idées en place. Si fort qu’elle aimât Rand, si quelqu’un, dans son village natal, tentait d’arracher Manetheren à l’oubli, elle devrait prendre des mesures radicales, même si ça lui brisait le cœur. Car cet étendard et ce nom avaient encore assez de pouvoir pour menacer Andor.