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— Bode Cauthon et les autres novices de Deux-Rivières m’avaient parlé de changement, fit Egwene, pensive, mais je n’avais pas imaginé ça.

Autour du terrain communal, presque toutes les maisons étaient en pierre. Non loin des fondations d’un grand bâtiment, un immense chêne poussant au milieu, se dressait une petite auberge. Mais sur l’autre flanc des fondations, ce qui semblait devoir être une auberge beaucoup plus grande était en cours de finition. Au-dessus de la porte, une enseigne annonçait que l’établissement s’appellerait Les Archers.

— Je me demande si mon père est toujours bourgmestre, continua Egwene. Et si ma mère et mes sœurs vont bien…

— Je sais que tu remettras l’armée en mouvement demain – si nous ne sommes pas déjà « demain » – mais une fois arrivée à Tar Valon, tu auras sûrement quelques heures pour venir ici.

Les portails facilitaient vraiment la vie… Si elle trouvait quelqu’un de confiance, Elayne pourrait envoyer un émissaire à Champ d’Emond. À condition de pouvoir se passer d’un allié fiable.

— Elayne, j’ai dû faire fouetter des femmes avec qui j’ai grandi parce qu’elles refusaient de croire que je suis la Chaire d’Amyrlin. Et d’autres qui le croyaient, mais qui ne pouvaient pas violer les règles parce qu’elles m’ont toujours connue…

L’étole aux sept rayures apparut soudain sur les épaules d’Egwene. Dès qu’elle s’en aperçut, l’accessoire vestimentaire se volatilisa.

— Je doute de pouvoir revenir ici en tant que Chaire d’Amyrlin… C’est trop tôt. La Roue tourne, mon amie, et tout change. Je dois m’y habituer. Et je le ferai.

Egwene parlait un peu comme Siuan Sanche, à l’époque où elle était encore à Tar Valon, juste avant que tout soit bouleversé. Étole ou non, Egwene al’Vere avait l’envergure d’une Chaire d’Amyrlin.

— Elayne, tu es sûre de ne pas vouloir une partie des soldats de Gareth Bryne ? Au moins pour défendre Caemlyn…

En un éclair, les deux femmes se retrouvèrent en train de s’enfoncer jusqu’aux genoux dans la neige. Sur les toits, l’épaisse couche de poudreuse laissait penser à une récente tempête. Habituées aux bizarreries de Tel’aran’rhiod, Elayne et Egwene refusèrent de se laisser atteindre par le froid. C’était plus simple qu’imaginer des manteaux et des vêtements plus chauds.

— Personne ne m’attaquera avant le printemps, répondit la Fille-Héritière.

Les armées ne se déplaçaient pas en hiver, sauf quand elles pouvaient « voyager » comme celle d’Egwene. Sinon la neige puis la boue, au moment de la fonte, étaient de trop gros obstacles à une marche rapide. Les soldats des Terres Frontalières s’étaient sans doute mis en mouvement parce qu’ils croyaient que l’hiver ne viendrait pas cette année.

— De plus, une fois à Tar Valon, tu auras besoin de tous tes hommes.

Très logiquement, Egwene n’insista pas. Malgré un recrutement intensif durant le mois écoulé, Gareth Bryne n’avait pas encore la moitié des effectifs qu’il estimait nécessaires pour prendre Tar Valon. Selon Egwene, il était prêt à commencer avec ce qu’il avait, mais ça restait inquiétant.

— J’ai de dures décisions à prendre, Elayne. La Roue tisse comme ça lui chante, mais c’est moi qui dois trancher.

Cédant à une impulsion, Elayne avança lourdement dans la neige, rejoignit son amie et l’enlaça.

À cet instant, la poudreuse se volatilisa, laissant simplement un peu d’humidité sur l’ourlet de leurs robes. Déséquilibrées, les jeunes femmes titubèrent et manquèrent s’étaler.

— Je suis sûre que tu prendras la meilleure décision, dit Elayne sans pouvoir s’empêcher d’éclater de rire à cause des fantaisies climatiques du Monde des Rêves.

Egwene ne partagea pas son hilarité.

— Je l’espère… Parce que dans tous les cas, des gens mourront à cause de moi. (Elle tapota le bras d’Elayne.) Mais tu connais ça, pas vrai ? Bon… Nous tombons toutes les deux de sommeil… Mais encore une chose : si Rand vient te voir, tu dois me répéter ce qu’il te dira, surtout s’il te donne quelques indices sur ses plans et l’endroit où il compte aller.

— Je te dirai tout ce que je pourrai, mon amie.

Elayne se sentit un peu coupable. Elle avait presque tout dit à Egwene, sauf que Min, Aviendha et elle s’étaient liées à Rand. Les lois de la Tour Blanche ne proscrivaient pas ce qu’elles avaient fait. Grâce à un prudent interrogatoire de Vandene, les trois complices en étaient à présent certaines. Était-ce pour autant permis ? Rien n’était moins sûr. Pourtant, comme l’avait dit devant Elayne un mercenaire d’Arafel recruté par Birgitte : « Tout ce qui n’est pas interdit est autorisé. » On eût presque dit un des fameux dictons de Lini, n’était que la nourrice ne se serait jamais montrée si libérale.

— Rand te tracasse beaucoup, Egwene. Beaucoup plus que d’habitude, je veux dire. Pourquoi ?

— J’ai de bonnes raisons… Mes agents me rapportent des choses inquiétantes. Pour l’instant, ce ne sont que des rumeurs, bien sûr, mais si ça s’avère…

La Chaire d’Amyrlin dans toute sa splendeur. Une petite jeune femme mince qui semblait aussi résistante que l’acier et aussi grande que bien des montagnes. Et quelle impressionnante détermination !

— Je sais que tu aimes Rand, Elayne. Moi aussi, je l’aime, d’une autre manière… Mais je ne m’épuise pas à sauver la Tour Blanche pour qu’il puisse enchaîner les Aes Sedai comme des damane.

» Dors bien et fais de beaux rêves, Elayne. De jolis songes, c’est un trésor que bien des gens sous-estiment.

Sur ces mots, Egwene disparut, en route pour le monde éveillé.

Un moment, Elayne fixa l’endroit où son amie s’était tenue. Qu’avait-elle voulu dire ? Enchaîner les Aes Sedai, Rand ? Ce n’était pas dans ses intentions, ne serait-ce que par amour pour elle.

Elle sonda la masse compacte et dure, dans un coin de sa tête. Rand étant très loin de là, les veines d’or brillaient uniquement dans ses souvenirs.

Non, il ne ferait sûrement pas ça !

Plus perturbée qu’elle aurait voulu l’admettre, Elayne retourna dans son corps endormi.

Elle crevait de sommeil. Hélas, dans le monde réel, le soleil était déjà levé. Depuis quand ? Elle avait des rendez-vous et une multitude d’autres obligations…

Rêvant de dormir des mois durant, la Fille-Héritière tenta en vain de tordre le cou au devoir. Une journée chargée l’attendait – comme chaque matin, mais bon… Quand elle ouvrit les yeux, pleins de sable comme si elle n’avait pas dormi du tout, la lumière qui filtrait des fenêtres lui apprit que l’aube était passée depuis longtemps.

Pourquoi ne pas rester sous les couvertures, pour une fois ? Eh bien, le devoir…

Aviendha remuant dans son sommeil, Elayne lui flanqua un coup de coude dans les côtes. Si Elayne devait se lever, pas question que sa sœur reste au lit.

Réveillée en sursaut, Aviendha tendit la main vers le couteau posé sur sa table de chevet. Mais elle ne saisit pas l’arme.

— Quelque chose m’a réveillée…, marmonna-t-elle. J’ai cru qu’un Shaido avait… Regarde le soleil ! Pourquoi m’as-tu laissée dormir si tard ?

L’Aielle se leva péniblement et enfila son chemisier.

— J’ai le droit de rester avec toi, d’accord, mais ça ne veut pas dire que Monaelle m’épargnera la badine si elle me juge paresseuse. Tu as l’intention de te prélasser dans tes draps toute la journée ?

Non sans grogner, Elayne sortit à son tour du lit.

Essande l’attendait déjà devant la porte de son salon d’habillage. Sauf quand la Fille-Héritière lui en donnait l’ordre, elle ne la réveillait jamais.

Très lasse, Elayne s’abandonna aux soins presque silencieux de la domestique aux cheveux blancs. En s’habillant, Aviendha compensa largement le mutisme d’Essande. Quand on se laissait vêtir par quelqu’un d’autre, lança-t-elle, n’avait-on pas l’impression de redevenir un bébé ? Et à force, n’oubliait-on pas comment faire pour enfiler des vêtements ? Depuis que les deux sœurs partageaient la même chambre, c’était chaque matin le même numéro. Et Aviendha trouvait ça désopilant.