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Elayne resta coite, sauf pour répondre aux suggestions d’Essande sur ce qu’elle devait porter ou non. Quand l’ultime bouton de nacre fut fermé, elle se leva et s’étudia dans le grand miroir en pied.

— Essande, lâcha-t-elle comme si de rien n’était, les habits d’Aviendha sont-ils prêts ?

La jolie robe de laine bleue brodée de fil d’argent serait très bien pour la journée qui attendait l’Aielle.

La servante rayonna.

— Toutes les belles tenues en soie avec dentelle de dame Aviendha ? Oui, ma dame ! Brossées, lavées, repassées et rangées.

Elle désigna les grandes armoires alignées contre un mur.

Par-dessus son épaule, Elayne sourit à sa sœur.

Aviendha regarda les armoires comme si c’étaient des nids de vipères, puis elle se hâta de nouer son fichu noir autour de sa tête.

Quand Essande se fut retirée, Elayne lança :

— Juste au cas où tu en aurais besoin !

— Bon, j’ai compris, fit Aviendha en mettant son collier d’argent. Plus de plaisanteries sur ton habilleuse.

— Parfait. Sinon, je lui dirai de s’occuper de toi. Et ça, ce serait sûrement très drôle.

Aviendha marmonna des aménités sur les gens dépourvus de sens de l’humour, mais elle ne demanda pas que tous les vêtements achetés pour elle par Elayne soient mis au rebut. Étrange, ça… D’autant plus que la Fille-Héritière s’étonnait que l’Aielle n’ait pas procédé elle-même à ce nettoyage par le vide.

Pour Aviendha, le petit déjeuner préparé dans le salon proposait du jambon fumé aux raisins, des œufs brouillés aux pruneaux, du poisson aux pignons, du pain frais tartiné de beurre et une infusion saturée de miel. Pas du sirop, mais presque… Elayne, en revanche, prenait son pain sans beurre, mettait peu de miel dans son infusion et se contentait d’une bouillie de flocons d’avoine aux herbes réputées excellentes pour la santé. Quoi que Min ait pu dire à Aviendha, elle n’avait pas le sentiment d’être enceinte. Hélas, Min avait fait la confidence à Birgitte, un jour où la Championne, Aviendha et elle avaient un peu trop forcé sur le vin. Depuis, Birgitte, Dyelin et Reene Harfor insistaient pour qu’Elayne suive un régime « adapté à une femme dans son état ». Quand elle demandait une friandise aux cuisines, elle pouvait attendre jusqu’à la fin des temps. Et si elle y allait en personne, le regard désapprobateur des cuisinières l’incitait à repartir les mains vides.

À dire vrai, elle ne regrettait pas vraiment le vin aux épices, les sucreries et autres délices dont elle devait se priver – sauf quand Aviendha se goinfrait de tartes ou de crèmes – mais au palais, absolument tout le monde savait qu’elle attendait un enfant. Bien entendu, ça impliquait que nul n’ignorait comment ça lui était arrivé – par bonheur, sans savoir avec qui. Si on oubliait qu’ils savaient et qu’elle savait qu’ils savaient, les hommes n’étaient pas trop embêtants. Les femmes, en revanche… Sans le moindre souci de discrétion, elles se rangeaient dans deux camps : celles qui approuvaient et celles qui condamnaient. Les premières s’interrogeaient sur l’identité du géniteur, et les secondes la regardaient comme une fille perdue.

Alors qu’elle se forçait à avaler sa bouillie – pas si mauvaise que ça, mais le jambon d’Aviendha et ses œufs aux pruneaux la faisaient saliver –, Elayne se surprit à avoir hâte de souffrir de ses premières nausées, qu’elle pourrait malicieusement partager avec Birgitte.

Le premier visiteur de la matinée, à part Essande, tenait la corde auprès des femmes du palais pour le titre envié de géniteur du futur bébé de la future reine.

— Majesté, dit le capitaine Mellar en s’inclinant, son chapeau à plume fendant l’air, le Premier Clerc attend votre bon plaisir.

Dans les yeux noirs de l’officier, on voyait clairement que les hommes morts de sa main ne venaient jamais hanter ses nuits. Bizarrement, l’écharpe de soie qui lui barrait la poitrine et la dentelle qui ornait son col et ses poignets lui donnaient un air encore plus dur.

Alors qu’elle s’essuyait les lèvres avec une serviette, Aviendha le regarda, imperturbable. Les deux gardes du corps qui flanquait la porte d’entrée, elles, eurent l’ombre d’une grimace. En peu de temps, Mellar s’était fait la réputation d’avoir la main baladeuse dès qu’une jolie paire de fesses passait à sa portée. Beaucoup plus grave aux yeux des protectrices d’Elayne, il passait son temps à les accuser de nullité crasse dans toutes les tavernes de Caemlyn.

— Pas de « Majesté », capitaine, je n’en suis pas encore là, dit sèchement Elayne.

L’essentiel, avec ce type, c’était de savoir le remettre à sa place.

— Comment se passe le recrutement de ma garde rapprochée ?

— Nous n’en sommes qu’à trente-deux, ma dame.

Sans lâcher son chapeau, l’homme aux traits taillés à la serpe posa les deux mains sur le pommeau de son épée – une attitude décontractée peu appropriée quand on venait de lancer un « Majesté » à une femme. Et son sourire ne collait pas non plus.

— Les critères de dame Birgitte sont très sévères. Peu de femmes peuvent y satisfaire. Donnez-moi dix jours et je vous trouverai cent hommes bien plus compétents qu’elles et qui vous chériront autant que moi.

— Je crains de devoir refuser, capitaine…

Elayne avait dû se forcer pour ne pas parler d’un ton glacial. À l’évidence, cet homme avait entendu les rumeurs sur sa « paternité ». Comme elle ne faisait aucun effort pour les démentir, croyait-il qu’elle le trouvait séduisant ?

Repoussant son bol de bouillie, Elayne réprima un frisson. Trente-deux, déjà ? Voilà qui augmentait vite. Certaines Quêteuses du Cor avides de promotion avaient dû décider que la garde rapprochée était un bon tremplin. D’accord, ces femmes ne pouvaient pas être de service jour et nuit, mais cent, quoi qu’en dise Birgitte, ça faisait un peu beaucoup. Mais la Championne ne voulait pas en démordre.

— Capitaine, dites au Premier Clerc qu’il peut entrer, fit Elayne en guise de conclusion.

Mellar se fendit d’une révérence et battit en retraite. Se levant, Elayne le rejoignit devant les portes ornées de lions sculptés et lui posa une main sur le bras.

— Encore merci de m’avoir sauvé la vie, capitaine, dit-elle d’un ton vibrant de reconnaissance.

Le rustre se permit un sourire arrogant. Face à elle !

Les deux gardes du corps regardèrent droit devant elles, et leurs compagnes, dans le couloir, eurent la même réaction. Quand Elayne se retourna, elle vit qu’Aviendha la dévisageait presque aussi froidement qu’elle avait considéré Mellar. La différence, c’était de l’amusement.

Elayne soupira, puis elle approcha de sa sœur, se pencha, la prit par la taille et lui parla à l’oreille. Si elle se fiait aux membres de sa garde rapprochée, elle n’osait quand même pas tout leur confier, de peur qu’elles le répètent.

— J’ai dit ça parce qu’une servante passait, Aviendha. Les femmes jacassent encore plus que les hommes ! Plus les gens penseront que cet enfant est de Doilin Mellar, et mieux ça vaudra. Si nécessaire, je le laisserai me pincer les fesses.

— Je comprends…, souffla Aviendha.

Elle baissa les yeux sur son assiette, où elle semblait soudain voir autre chose que des œufs aux pruneaux. Ce qui ne l’empêcha pas de s’y attaquer de nouveau.

Maître Norry proposa son mélange habituel de rapports sur les affaires administratives du palais, de comptes-rendus des missives de ses divers correspondants étrangers et d’informations glanées auprès de marchands, de banquiers et d’autres professionnels qui exerçaient au-delà des frontières. Cela dit, sa première nouvelle se révéla de loin la plus significative pour Elayne, même si elle n’avait rien de passionnant.