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Quand les Illianiens se furent retirés, Elayne ferma les yeux un moment et se massa les tempes. Avant le repas de midi, elle devait encore recevoir une délégation de verriers. Après, cinq autres groupes de marchands ou d’artisans l’attendraient. Une journée très chargée avec hélas son lot de platitudes et de déclarations hypocrites.

Nynaeve et Merilille étant parties, Elayne devrait aussi donner un cours aux Régentes des Vents, dans la soirée. Une corvée pire que la plus ennuyeuse rencontre avec des marchands. Avec un peu de chance, tout ça lui laisserait quelques minutes pour étudier les ter’angreal rapportés d’Ebou Dar – avant que ses yeux se ferment tout seuls de fatigue. Quand Aviendha devait la porter jusqu’au lit, c’était embarrassant, mais que faire ? Pour tout y caser, une journée n’avait pas assez d’heures…

Les verriers ne seraient pas là avant un moment. Pourtant, Aviendha interdit à sa sœur de « jeter un coup d’œil » sur les artefacts d’Ebou Dar.

— Birgitte t’a fait un sermon ? demanda Elayne tandis que sa sœur la traînait dans un escalier étroit.

Quatre gardes ouvraient la marche, les autres la fermant. Toutes ces femmes s’efforçaient d’ignorer ce qui se passait entre leur protégée et Aviendha. Encore que… Rosaria Domanche, une solide Quêteuse du Cor aux yeux bleus et aux cheveux blonds assez rares chez une Tearienne, semblait afficher un petit sourire.

— Ai-je besoin de ta Championne pour savoir que tu ne dors pas assez et ne prends jamais un peu d’air frais ? répliqua Aviendha. Il faut que tu t’aères un peu !

Dans la promenade flanquée de colonnes, l’air était plus que frais – presque glacial, malgré le soleil approchant de son zénith. Un vent tout aussi vif tourbillonnant entre les colonnes, les gardes prêtes à protéger la Fille-Héritière d’une attaque de pigeons durent retenir d’une main leur chapeau à plumes.

D’humeur contrariante, Elayne ne consentit pas à ignorer le froid.

— Alors, c’est Dyelin qui t’a parlé, marmonna-t-elle en grelottant.

Selon Dyelin, une femme enceinte avait besoin de longues promenades quotidiennes. Fille-Héritière ou non, avait-elle rappelé à Elayne, elle n’était pour l’instant que la Haute Chaire de la maison Trakand. Si elle entendait s’entretenir avec celle de la maison Taravin, elle devrait accepter de le faire en arpentant les couloirs du palais – une condition non négociable.

— Monaelle a eu sept enfants, dit Aviendha. C’est elle qui m’a encouragée à te faire prendre l’air.

Sans rien de plus que son châle sur les épaules, l’Aielle ne semblait pas sentir le vent. Mais dans son peuple, on était aussi insensible aux éléments que les Aes Sedai. Les bras enroulés autour du torse, Elayne grogna de mécontentement.

— Cesse de bouder, ma sœur, fit Aviendha.

Elle désigna la cour d’une des écuries, tout juste visible au-dessus des toits de tuiles blanches.

— Regarde, Reanne Corly est là pour voir si Merilille Ceandevin veut revenir.

Le trait de lumière vertical familier apparut dans l’air, se mit à tourner sur lui-même et s’élargit jusqu’à former un passage de dix pieds de large sur autant de haut.

Elayne plissa les yeux pour mieux voir Reanne. Bon sang ! elle ne boudait pas !

Avait-elle eu raison d’apprendre le « voyage » à Reanne, alors que la tricoteuse n’était pas encore une Aes Sedai ? Une question délicate, mais aucune autre sœur, ici, n’était assez puissante pour ouvrir un portail. Si les Régentes des Vents avaient droit à une formation, au nom de quoi aurait-on pu la refuser aux membres de la Famille ? En outre, Elayne ne pouvait pas tout faire seule…

Depuis qu’elle avait appris à ignorer la chaleur et le froid, y avait-il eu un hiver aussi rude ?

À la grande surprise d’Elayne, Merilille, son manteau sombre couvert de neige, franchit le portail, suivie par les Gardes casqués partis avec elle sept jours plus tôt.

Pour rester polie, Zaida et les Régentes des Vents s’étaient montrées très « déplaisantes » au sujet de cette « disparition ». Mais la sœur grise avait en réalité sauté sur la première occasion de leur échapper un moment.

Chaque jour, il avait fallu ouvrir un portail au cas où elle voudrait revenir. S’il avait fallu parier, Elayne aurait dit qu’on ne la reverrait pas avant au moins dix jours de plus, et elle se serait trompée.

Alors que le dernier des dix gardes en manteau rouge arrivait dans la cour, la mince petite sœur grise mit pied à terre, tendit ses rênes à une fille d’écurie et fila vers l’entrée du palais.

— J’adore prendre l’air, dit Elayne en se retenant à grand-peine de claquer des dents, mais si Merilille est de retour, je dois redescendre.

Aviendha arqua un sourcil, comme si elle ne gobait pas le prétexte. Pourtant, elle fut la première à repartir vers l’escalier. Le retour de Merilille était important. Pour revenir si vite, elle devait avoir de très bonnes ou de très mauvaises nouvelles.

Quand Elayne et Aviendha entrèrent dans le salon – suivies par deux gardes du corps qui se postèrent près de la porte – Merilille les attendait déjà. Son manteau trempé posé sur un dossier, ses gants glissés à la ceinture, elle n’aurait pas souffert d’un petit coup de brosse. Les yeux cernés, elle semblait aussi épuisée que la Fille-Héritière.

Dans le salon, la sœur n’était pas seule. Près de la cheminée, une main sur le manteau, Birgitte la regardait pensivement. Comme si elle voulait imiter Nynaeve, la Championne tenait dans sa main libre sa longue natte blonde. Aujourd’hui, elle portait un pantalon ample vert foncé et une courte veste rouge – une combinaison de couleurs qui piquait un peu les yeux.

Son chapeau à la main, le capitaine Mellar salua bien bas la future reine. Bien qu’il n’ait rien à faire dans le salon, elle ne le congédia pas et le gratifia même d’un sourire chaleureux. Très chaleureux, en fait…

La jeune servante rondelette qui venait de poser un plateau sur une commode sursauta, regarda Mellar, les yeux ronds, puis se souvint de faire une révérence avant de se retirer.

Elayne afficha son sourire jusqu’à ce que la porte se soit refermée sur la fille. Tout ce qui pouvait protéger son bébé était bon à prendre.

Sur le plateau, une carafe de vin chaud – pour les autres – et une tasse d’infusion – pour Elayne – attendaient le bon vouloir du petit groupe.

— J’ai eu beaucoup de chance, annonça Merilille une fois assise, un gobelet de vin à la main.

Du coin de l’œil, elle regarda Mellar. Elle était au courant qu’il avait sauvé Elayne, mais la rumeur sur sa paternité était née après son départ.

— Reanne avait ouvert son portail à moins de deux lieues des frontaliers. Depuis leur arrivée, ils n’ont pas bougé. Si on n’était pas en hiver, la puanteur du crottin et des latrines serait insupportable. Tu avais raison, Elayne. Les quatre dirigeants sont là, dans des camps séparés par moins d’une lieue. Chacun commande une armée.

» Les soldats du Shienar, je les ai trouvés le premier jour. Depuis, j’ai passé le plus clair de mon temps à parler avec Easar et les trois autres chefs. Chaque jour, on se retrouvait dans un camp différent.

— Tu as consacré un peu de temps à regarder autour de toi, j’espère ? demanda respectueusement Birgitte.

Elle faisait montre de révérence envers toutes les Aes Sedai, à part la sienne…

— Combien de soldats ?

— J’imagine que tu n’as pas pu faire un compte précis, intervint Mellar, comme s’il l’espérait presque.

Pour une fois, il ne souriait pas.

— Tout ce que tu as vu pourrait être intéressant, cela dit, continua-t-il. S’ils sont nombreux, ils risquent de crever de faim avant de pouvoir menacer Caemlyn. Sans nourriture ni fourrage, la plus grande armée du monde n’est qu’un ramassis de morts-vivants.