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Le capitaine éclata de rire. Dans son dos, Birgitte le foudroya du regard, mais Elayne lui fit signe de ne pas broncher.

— En matière de nourriture, ce n’est pas l’abondance, répondit Merilille, le dos bien droit malgré son épuisement, mais ils sont loin de la famine. Moi, je ne compterais pas sur ça pour les vaincre.

Après de courtes « vacances » loin des Atha’an Miere, les grands yeux de Merilille pétillaient de nouveau. Équanimité d’Aes Sedai ou non, elle avait décidé de ne pas apprécier Doilin Mellar, quelle que soit la vie qu’il avait sauvée.

— Quant au nombre, ils sont un peu plus de deux cent mille, je dirais… À part leurs officiers, et encore, je doute que quelqu’un puisse être plus précis que ça. Même le ventre creux, ça fait beaucoup d’hommes.

Sans se troubler sous les regards de l’Aes Sedai, Mellar haussa les épaules.

Merilille ne lui jeta plus un coup d’œil et l’ignora avec le plus grand naturel du monde, comme s’il était devenu un meuble.

— Elayne, dix sœurs les accompagnent, même s’ils font un gros effort pour le cacher. Pas des partisanes d’Egwene, je crois, mais peut-être pas non plus d’Elaida. Beaucoup de sœurs semblent avoir décidé de rester à l’écart jusqu’à ce que les choses s’arrangent à la tour.

La sœur grise soupira – pas de fatigue, cette fois.

Avec une moue dépitée, Elayne posa sa tasse d’infusion sur un guéridon. Les cuisinières n’avaient pas cru bon d’ajouter un petit pot de miel, et elle n’aimait pas les boissons amères.

— Que veulent ces dirigeants, Merilille ?

Avec dix sœurs dans ses rangs, cette armée était dix fois plus dangereuse, surtout pour Rand. Non, pour n’importe qui.

— Ils n’attendent pas dans la neige pour le plaisir !

La sœur grise écarta les mains.

— À long terme, je ne peux pas dire grand-chose. À court terme, ils veulent te rencontrer aussi vite que possible. Dès leur arrivée à Braem-la-Nouvelle, ils ont envoyé des messagers à Caemlyn, mais avec l’hiver, ils n’arriveront pas avant au moins une bonne semaine. Tenobia du Saldaea a laissé échapper – ou feint de laisser échapper – qu’ils savent que tu as des… liens… avec une certaine personne qui les intéresse aussi. J’ignore comment, mais ils sont informés que tu étais présente à Falme lors de certains événements.

Mellar plissa le front de perplexité, mais personne n’éclaira sa lanterne.

— Je n’ai pas parlé du portail, à cause de ces sœurs, mais j’ai promis de revenir très vite avec une réponse.

Elayne échangea un regard avec Birgitte, qui haussa elle aussi les épaules, mais pas pour exprimer du dédain ou une quelconque indifférence. Le plan qui consistait à utiliser les frontaliers pour influencer les concurrentes d’Elayne avait toujours souffert d’une faiblesse : comment approcher des rois et des reines alors qu’elle était toujours la Haute Chaire de la maison Trakand et la Fille-Héritière d’une défunte reine ? Le haussement d’épaules de Birgitte signifiait qu’il n’y avait plus de faiblesse. Mais comment les frontaliers avaient-ils appris ce que si peu de gens savaient ? Et s’ils étaient au courant, qui d’autre l’était aussi ? Coûte que coûte, elle protégerait son enfant à naître.

— Tu accepterais de repartir sur-le-champ, Merilille ?

La sœur grise hocha la tête avec enthousiasme. Pour échapper encore un peu aux Régentes des Vents, elle était prête à tout, y compris braver la pire puanteur.

— Alors, nous allons partir ensemble. S’ils veulent me voir très vite, aujourd’hui les satisfera.

Ces gens en savaient trop pour qu’Elayne tergiverse. Rien ne devait menacer son bébé. Rien du tout !

27

Surprendre des rois et des reines

Décréter qu’elle voulait partir ne suffit pas à faciliter la vie d’Elayne, bien entendu.

— Ce n’est pas une sage décision, ma sœur, dit Aviendha pendant que Merilille sortait pour aller se rafraîchir un peu.

Sortait au pas de course, pour tout dire, comme si elle redoutait que les Atha’an Miere lui fondent dessus à tout instant. Mais quand une sœur de l’envergure d’Elayne vous priait de sortir, on s’exécutait.

Les bras croisés, Aviendha était l’incarnation même d’une Matriarche. Maussade, elle regardait de haut Elayne, assise à son bureau.

— Pas sage du tout, en fait…

— Sage ? grogna Birgitte, les poings plaqués sur les hanches. Sage ? Cette gamine ignore jusqu’à l’existence de cette notion ! Pourquoi cette précipitation ? Laissons Merilille faire ce que les sœurs grises font le mieux : organiser une rencontre dans quelques jours. Les reines détestent qu’on les surprenne, et les rois méprisent ceux qui s’y risquent. Crois-moi, je sais de quoi je parle. Et ils trouvent toujours un moyen de se venger.

Dans le lien, Elayne sentit un vortex de colère et de frustration.

— Je veux les surprendre, Birgitte. Ça m’aidera sans doute à savoir exactement ce qu’ils connaissent sur moi.

Elayne poussa à l’écart une feuille pleine de taches et en prit une autre. Avec les nouvelles de Merilille, sa fatigue s’était évaporée, mais écrire restait un exercice pénible. D’autant plus que chaque mot compterait. Cette lettre n’était pas de la Fille-Héritière d’Andor, mais d’Elayne Trakand, Aes Sedai de l’Ajah Vert. Les destinataires devaient voir ce qu’elle désirait leur faire voir.

— Aviendha, essaie de lui mettre un peu de plomb dans la tête, marmonna Birgitte. Au cas où tu échouerais, je vais m’occuper de réunir une fichue escorte.

— Non, pas d’escorte ! Seulement toi, Birgitte, une Aes Sedai et son Champion. Plus Aviendha, bien sûr.

Elayne cessa d’écrire pour sourire à sa sœur, qui ne se dérida pas.

— Je connais ton courage, Elayne, dit l’Aielle. Et je l’admire. Même un Sha’mad Conde sait être prudent quand il le faut.

Aviendha, parler de prudence ? Elle ne savait même pas ce que c’était !

— Une Aes Sedai et son Champion ! s’exclama Birgitte. Je t’ai déjà dit que tu ne peux plus partir comme ça à l’aventure !

— Pas d’escorte ! répéta Elayne en trempant sa plume dans l’encrier. Ce n’est pas une aventure, simplement une affaire menée comme il le faut.

Les bras au ciel, Birgitte lâcha un chapelet de jurons – hélas, rien qu’Elayne n’ait pas déjà entendu.

Bizarrement, Mellar ne se plaignit pas d’être laissé en arrière. Une rencontre avec des têtes couronnées devait être plus excitante qu’avec des marchands, mais puisqu’on n’avait pas besoin de lui, il se concentrerait sur son devoir à Caemlyn.

Elayne n’y vit pas d’objections. Si un capitaine des Gardes Royaux l’accompagnait, les frontaliers la verraient trop vite sous son jour de Fille-Héritière. Sans parler de la catastrophe, si Mellar la reluquait devant eux…

L’indifférence de Mellar ne fut pas partagée par ses subordonnées. Sans doute prévenue par une des gardes du corps, Caseille déboula dans le salon alors qu’Elayne n’avait pas fini sa lettre. Dans tous ses états, elle exigea de pouvoir venir avec la totalité de ses femmes. Pour mettre fin à son esclandre, Birgitte fut obligée de lui ordonner de sortir.

Pour une fois, la Championne parut comprendre que son Aes Sedai serait inébranlable. Du coup, elle sortit avec Caseille pour aller changer de tenue. En réalité, elle s’en alla en marmonnant des jurons et claqua la porte derrière elle. Mais au moins, elle s’en alla…

Retirer sa veste d’uniforme aurait dû la réjouir. Pourtant, dans le lien, Elayne capta seulement une rage bouillonnante.

Aviendha s’abstint de toute imprécation, mais elle continua son offensive. Tout devant être fait en peu de temps, Elayne s’estima autorisée à lui accorder une attention minimale.