Essande revint et commença à sélectionner des tenues adaptées à ce voyage. Pendant ce temps, Elayne avala son déjeuner avec des heures d’avance. Une commande passée par Aviendha. À première vue, Monaelle pensait que sauter un repas ne valait pas mieux que s’empiffrer comme un goret.
Quand elle apprit qu’elle devrait se charger des verriers et des autres délégations, maîtresse Harfor fit la grimace, mais accepta son sort sans discuter. Avant de se retirer, elle informa la Fille-Héritière qu’elle avait acheté des chèvres pour le palais. Dans son état, Elayne devait boire beaucoup de lait…
Careane fit grise mine quand elle apprit que la formation des Régentes des Vents lui reviendrait le soir même. Au moins, elle ne se permit aucun conseil diététique vis-à-vis d’Elayne.
En secret, la Fille-Héritière espérait être revenue avant la tombée de la nuit, mais elle s’attendait à se sentir bien trop fatiguée pour pouvoir donner une leçon.
Vandene fut très avare en conseils. Lors de sa formation, Elayne avait étudié les nations frontalières – entre autres sujets – et elle avait parlé de ses intentions avec la sœur verte aux cheveux blancs, qui connaissait bien la région. Du coup, elle aurait bien voulu qu’elle fasse partie de l’expédition. Quelqu’un qui avait vécu dans les Terres Frontalières aurait sans doute remarqué des détails qui risquaient de lui échapper. Mais elle osa seulement poser quelques questions à la sœur pendant qu’Essande l’habillait pour le voyage. Essentiellement pour se rassurer sur des sujets dont Vandene lui avait déjà parlé. Pas parce qu’elle avait besoin qu’on l’encourage, s’avisa-t-elle. Concentrée et déterminée, elle l’était autant que Birgitte quand elle tirait à l’arc.
Enfin, la Fille-Héritière fit venir Reanne, l’arrachant à sa tâche actuelle – convaincre une ancienne sul’dam qu’elle était capable de canaliser. Après avoir ouvert le portail pour Merilille, Reanne avait répété le tissage chaque jour dans la cour des écuries. Rouvrir un portail donnant sur le même point du bois de Braem ne lui poserait aucun problème. Au palais, on ne disposait pas de cartes assez précises pour que Merilille indique la position des camps. Si Elayne ou Aviendha se chargeaient du portail, il risquait de donner accès à un endroit très éloigné de la clairière qu’avait choisie Reanne.
Dans le bois de Braem, la neige avait cessé de tomber juste avant le retour de Merilille. Même ainsi, quatre ou cinq lieues dans la poudreuse pouvaient rallonger le trajet de deux bonnes heures. Elayne ne voulait pas entendre parler de retard. Dans cette affaire, la vitesse était essentielle et tout le monde devrait se dépêcher.
Avec le nombre de gardes du corps qui allaient et venaient dans les couloirs pour livrer des messages ou aller chercher quelqu’un, les Atha’an Miere se doutaient sûrement qu’il se passait quelque chose. Prudente, Elayne s’assura qu’on ne leur dirait rien de précis. Si Zaida décidait de venir, elle était capable, face à un refus, de faire tisser un portail par une de ses Régentes des Vents – une complication à éviter absolument. Au palais, la Maîtresse des Vagues se comportait déjà comme si elle avait plus de droits que la Fille-Héritière. Si elle venait jouer les chefs suprêmes, ce serait aussi désastreux que Mellar et ses regards libidineux.
Si « se presser » ne semblait pas faire partie du vocabulaire d’Essande, le reste se déroula sans accroc. Un peu avant midi, Elayne, montée sur Cœur de Feu, se retrouva en train de fouler la neige du bois de Braem à quelque cinquante lieues au nord de Caemlyn, mais à dix pas seulement du portail ouvert dans la fameuse clairière.
De temps en temps, la forêt cédait la place à une prairie couverte d’une neige immaculée – à l’exception des empreintes de sabots du cheval de Merilille, envoyée en éclaireuse avec la missive. Elayne, Aviendha et Birgitte la suivaient avec une heure de décalage, histoire de lui laisser le temps de contacter les frontaliers.
La route qui menait de Caemlyn à Braem-la-Nouvelle était à quelques lieues à l’ouest. Ici, les trois femmes auraient pu se trouver à mille lieues de tout endroit civilisé.
Pour Elayne, s’habiller avait été une décision aussi importante que choisir une armure. Sous un manteau doublé de martre – en laine vert foncé et assez épais pour lui tenir chaud – elle portait une robe d’équitation verte sans ornements. Cette sobriété se retrouvait jusque dans ses gants. Tant que les épées ne parlaient pas, c’était l’« armure » dans laquelle une Aes Sedai affrontait des têtes couronnées. En guise de bijoux, la Fille-Héritière arborait seulement une petite broche en forme de tortue. Si des gens trouvaient ça étrange, grand bien leur fasse ! Même si ses rivales rêvaient de lui tendre des pièges, mobiliser une armée de frontaliers était au-delà de leurs moyens, voire de ceux d’Elaida. Mais les dix sœurs – ou plus que ça – pouvaient être des partisanes de la Chaire d’Amyrlin « officielle ». Pas question de se laisser capturer et ramener de force à la Tour Blanche.
— On peut rebrousser chemin sans encourir de toh, Elayne, dit Aviendha.
Maussade, elle portait toujours sa tenue aielle, avec un unique collier d’argent et un lourd bracelet d’ivoire. Un peu plus petite que Cœur de Feu et Flèche – le cheval gris de Birgitte –, sa monture baie était aussi plus facile à diriger. Un bienfait, même si Aviendha était beaucoup plus à l’aise en selle qu’avant. La jupe à demi relevée sur ses jambes gainées de bas noirs, elle ne semblait faire aucune concession au froid, à part le châle noué autour de sa tête. Contrairement à Birgitte, elle n’avait pas renoncé à faire changer d’avis Elayne.
— La surprise, c’est très bien, mais ces gens te respecteront davantage s’ils doivent te rencontrer à mi-chemin de vos positions respectives.
— Je ne peux pas abandonner Merilille, répondit Elayne avec une patience qui la surprit elle-même.
L’excitation l’aidant à oublier sa fatigue, elle ne se sentait pourtant pas fraîche comme une rose – donc, assez peu disposée à se laisser casser les pieds. Mais elle ne voulait pas se montrer brusque avec Aviendha.
— Après avoir déboulé avec une lettre annonçant ma venue, elle aura l’air idiote si je ne me montre pas. Pire encore, je me sentirai ridicule.
— Mieux vaut se sentir ridicule que l’être pour de bon, marmonna Birgitte entre ses dents.
Sortant de sa capuche, sa natte blonde sophistiquée pendait quasiment jusqu’à sa taille. Relever cette capuche était l’unique concession qu’elle avait consenti à faire au froid et au vent qui soulevait des colonnes de neige. Sur l’étui de son arc, accroché à sa selle, le cache destiné à tenir l’arme au sec brillait par son absence. Un obstacle en moins si elle avait besoin en urgence de décocher une flèche.
La suggestion d’Elayne – porter une épée, pour une fois – lui avait valu un refus aussi catégorique que si elle avait proposé ça à Aviendha. Archère d’élite, Birgitte affirmait qu’elle risquerait de s’éventrer si elle essayait de dégainer une épée. Cela dit, sa courte veste verte se serait fondue dans le paysage en toute autre saison, et, une fois n’étant pas coutume, elle portait un pantalon ample de la même couleur. En ce jour, elle était une Championne, plus la chef des Gardes de la Reine. Cela posé, la situation lui déplaisait au plus haut point, et ça se sentait très bien dans le lien.
— Toutes les deux, soupira Elayne dans un nuage de buée, vous savez ce que j’espère faire. Vous êtes au courant depuis que j’ai pris ma décision. Pourquoi me traitez-vous soudain comme si j’étais en porcelaine ?
Les deux femmes se consultèrent du regard, chacune attendant que l’autre réponde la première. Puis elles regardèrent droit devant elles – et la Fille-Héritière comprit enfin tout.