— Quand ma fille sera née, lâcha-t-elle froidement, il lui faudra une nourrice. Vous pourrez vous porter candidates toutes les deux.
Si le bébé était une fille… En supposant que Min l’ait précisé, ce détail s’était perdu dans l’esprit embrumé par l’alcool d’Aviendha et de Birgitte. Avoir d’abord un fils serait peut-être mieux, pour qu’il puisse commencer son entraînement avant la naissance de sa sœur. D’un autre côté, une fille assurerait la succession alors qu’un fils unique en serait écarté. Bien qu’elle en désirât plusieurs, rien ne garantissait à Elayne qu’elle aurait plus d’un enfant. Même si elle implorait la Lumière d’avoir avec Rand une grande famille, il fallait rester réaliste.
— Moi, reprit Elayne, je n’ai aucun besoin d’une nounou.
Les joues hâlées par le soleil d’Aviendha s’assombrirent d’embarras. Birgitte ne broncha pas, mais sa gêne s’exprima dans le lien.
Deux heures durant, les trois cavalières suivirent les traces de Merilille. Alors qu’Elayne commençait à se dire que l’objectif ne devait plus être loin, Birgitte tendit un bras et lança :
— Des cavaliers du Shienar !
Elle tira son arc de l’étui. Dans le lien, Elayne ne sentit plus qu’une intense concentration. Comme pour s’assurer de la présence de son couteau, Aviendha posa une main sur le manche.
Sous le couvert des arbres, d’un côté des traces de Merilille, les hommes et leurs montures bougeaient si peu qu’on aurait pu les prendre pour des buissons aux formes étranges. Mais la crête, sur le casque des soldats, ne trompait pas. Si les chevaux n’étaient pas caparaçonnés, leurs cavaliers portaient une armure et une cotte de mailles. Alors que la poignée d’une épée longue dépassait de leur dos, une épée courte et un fléau d’armes pendaient à leur ceinturon. Le regard fixe, ces guerriers ressemblaient à des statues. Puis un cheval remua la queue, remettant le monde en mouvement.
Alors qu’Elayne et ses compagnes tiraient sur leurs rênes, un officier au visage dur parla d’un ton hostile :
— Le roi Easar se porte garant de ta sécurité, Elayne Sedai, et j’ajoute ma parole à la sienne. Je suis Kayen Yokata, seigneur de Fal Eisen. Que la paix m’abandonne et que la Flétrissure consume mon âme s’il t’arrive du mal dans notre camp. Même chose pour tes compagnes.
Cette déclaration ne rassura pas vraiment Elayne. Si on parlait tant de sa sécurité, ça voulait dire qu’on s’était interrogé à ce sujet – et qu’on s’interrogeait peut-être encore.
— Une Aes Sedai a-t-elle besoin de garanties de la part d’un brave du Shienar ?
Elayne faillit exécuter un exercice visant à la calmer – une astuce de novice – mais elle s’avisa qu’elle n’en avait pas besoin. Étrange, ça…
— Montre-nous le chemin, seigneur Kayen.
L’homme hocha la tête et fit volter son cheval.
Reconnaissant une Aielle, quelques soldats dévisagèrent Aviendha, mais la plupart suivirent simplement le mouvement.
Le trajet ne fut pas long. Comme Elayne le supposait, le camp n’était pas loin. Passant devant des sentinelles montées, le petit groupe ne tarda pas à entrer dans le camp.
Plus grand que ce qu’elle imaginait, constata Elayne. Partout où elle regardait, il y avait des tentes, des feux de cuisson, des rangées de chevaux attachés et des alignements interminables de chariots. Sur son passage, les soldats levaient la tête, faisant osciller le toupet qui se dressait au sommet de leur crâne rasé – un appendice parfois assez long pour venir tutoyer leurs épaules. Très peu étaient équipés, mais leur cuirasse, leur plastron et leurs armes se trouvaient à portée de leurs mains.
Même si on sentait des relents de fumier et de latrines sous les odeurs de cuisson, parler de puanteur tenait de l’exagération. En revanche, si beaucoup d’hommes étaient minces, aucun ne mourait d’inanition. Leur minceur, c’était celle de combattants aguerris qui ne faisaient pas de gras. Attentive, Elayne remarqua l’absence de broche sur les feux de cuisson. En hiver, la viande circulait moins facilement que les céréales, même si on en manquait en général à cette période de l’année. Cela dit, une soupe d’orge ne fortifiait pas un homme aussi bien qu’une portion de viande. Ces troupes devraient bientôt lever le camp. Pas une seule région ne pouvait subvenir aux besoins de quatre armées.
Elayne allait juste devoir s’assurer qu’elles partiraient dans la bonne direction.
Dans le camp, il n’y avait pas que des soldats au crâne rasé. L’air aussi peu commodes que les combattants, des fabricants de flèches, des charrons et des maréchaux-ferrants travaillaient d’arrache-pied dans tous les coins. Plus discrètes, des blanchisseuses côtoyaient des femmes qui reprisaient des vêtements – peut-être des couturières, ou des épouses de soldats. Avec une armée, on trouvait toujours une foule de civils, parfois aussi nombreux que les militaires eux-mêmes.
Elayne ne vit aucune femme susceptible d’être une Aes Sedai. Logique… Les sœurs n’étaient guère enclines à faire la lessive ou à recoudre des fonds de pantalon. Mais pourquoi se cachaient-elles ? La Fille-Héritière résista à la tentation de s’unir à la Source pour puiser du saidar via l’angreal (en forme de tortue) épinglé à sa poitrine. Une bataille à la fois… D’abord, elle devait lutter pour le royaume d’Andor.
Devant la plus grande tente visible dans cette zone – un pavillon, plutôt, avec un seul pilier central – Kayen mit pied à terre puis, galant, aida Elayne à l’imiter. Alors qu’il hésitait à faire de même pour Birgitte et Aviendha, la Championne lui épargnera une migraine en se laissant glisser au sol et l’Aielle en basculant plus ou moins volontairement de sa selle. Si elle avait fait des progrès sur le plan de l’assiette, se hisser en selle et en descendre restait encore une opération délicate. Regardant autour d’elle pour s’assurer que personne ne riait, elle tira sur sa lourde jupe puis dénoua son châle, dégagea sa tête et posa l’accessoire vestimentaire sur ses épaules.
Alors qu’un soldat emmenait son cheval, Birgitte regarda mélancoliquement son arc et son carquois, comme si elle regrettait de ne pas les avoir pris.
Kayen écarta un rabat de toile, s’inclina et fit signe aux trois femmes d’entrer.
Après une dernière inspiration profonde, Elayne passa la première, le dos bien droit. Pas question d’avoir l’air de quelqu’un qui vient demander une faveur. Elle n’était pas là pour implorer ni pour adopter une attitude défensive.
Elle se souvint de ce que Gareth Bryne lui avait dit dans un lointain passé :
« Il t’arrivera d’être seule contre tous, sans possibilité de t’enfuir. Dans ces cas-là, prends toujours tes adversaires à contre-pied. Par exemple en attaquant alors qu’ils ne s’y attendent pas du tout. »
Sous le pavillon, Merilille vint à la rencontre d’Elayne. À son sourire, on devinait qu’elle était heureuse de la voir, même si ça ne dissipait pas toutes ses inquiétudes. Avec elle, il y avait cinq autres personnes – deux femmes et trois hommes, l’un d’eux étant à l’évidence un serviteur. Un ancien cavalier, à voir ses jambes arquées, qui vint prendre les manteaux et les gants, lorgna ostensiblement Aviendha puis battit en retraite jusqu’à une table où reposaient une carafe et des gobelets.
Les deux femmes et les deux autres hommes régnaient sur les nations des Terres Frontalières.
Avisant quelques chaises de campagne et les quatre braseros qui fournissaient un peu de chaleur, Elayne trouva la réception des plus minimalistes. Pour la Fille-Héritière, il aurait dû y avoir une nichée de courtisans, des domestiques à foison et un buffet, histoire qu’on puisse parler de tout et de rien avant d’aborder les choses sérieuses.
Parfait, les choses se passaient exactement comme elle voulait…
Débarrassée de ses cernes de fatigue par une petite séance de guérison, au palais, Merilille présenta Elayne avec simplicité et dignité.