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« Ce n’est pas avec des “aurait” et des “serait” qu’on construit des ponts… »

Un autre aphorisme de Lini…

— Pour le moment, je l’ignore, ma dame.

Et ce n’était pas si important… Qui que soient ces gens, ils arrivaient !

— Dès l’aube, maître Norry, vous irez acheter toute la nourriture disponible à l’extérieur de la ville pour la faire livrer dans nos entrepôts. Birgitte, fais décréter la mobilisation générale. Les mercenaires auront quatre jours pour s’engager dans la Garde ou quitter la ville.

» Maître Norry, chargez-vous de la proclamation publique. Tous les habitants désireux de partir avant le début du siège sont libres de le faire. Ainsi, nous aurons moins de bouches à nourrir – et ça incitera peut-être quelques hommes à s’engager.

Rompant l’étreinte de Birgitte, Elayne remonta le couloir en direction de ses appartements, ses trois compagnes et le Premier Clerc sur les talons.

— Merilille, avertis les femmes de la Famille et les Atha’an Miere. Elles voudront peut-être partir avant que ça commence… Des cartes… Birgitte, fais-moi apporter toutes les cartes pertinentes. Maître Norry, encore une chose…

Adieu la fatigue et le sommeil ! Elayne avait une ville à défendre.

28

Des nouvelles dans un sac de toile

Un jour après que Mat eut promis d’aider Teslyn – plus Joline et une certaine Edesina qu’il n’avait même jamais vue – Tylin lui annonça qu’elle quittait la ville.

— Mon caneton, Suroth veut me montrer quelle étendue de l’Altara je contrôle désormais.

Le couteau de la reine fiché dans le montant du lit, les deux amants reposaient sur les draps froissés, la souveraine dans le plus simple appareil et Mat avec pour tout vêtement le foulard de soie qu’il portait en permanence autour du cou pour cacher sa cicatrice.

Alors que Mat caressait la peau extrêmement douce de sa compagne, celle-ci s’amusait à suivre du bout d’un index verni en vert quelques-unes de ses autres cicatrices. En assez peu de temps, et malgré sa volonté de rester à l’écart des ennuis, le jeune homme en avait récolté pas mal. Dans cet état, une peau n’atteindrait sûrement pas un prix très élevé aux enchères, mais les cicatrices fascinaient la reine.

— En réalité, ce n’est pas son idée… Tuon a pensé que ça m’aiderait de voir mon domaine de mes propres yeux plutôt que sur une carte. Et quand cette gamine « suggère », Suroth exécute ! Comme de juste, la Haute Dame veut que ça se fasse très vite. Pour avaler de la distance, nous voyagerons à dos de to’raken. Quelque deux cents lieues en un jour, à ce qu’on dit… Ne tire pas cette tête, mon petit pigeon, je ne te forcerai pas à grimper sur un de ces monstres.

Mat en soupira de soulagement. Non que l’idée de voler l’ait effrayé – au contraire, il était bien fichu d’aimer ça. Mais s’il restait absent d’Ebou Dar un moment, Teslyn, Joline ou même la mystérieuse Edesina risquaient de devenir impatientes et de faire une grosse bêtise. Sans parler des âneries potentielles de Beslan, qui l’inquiétait presque autant que les Aes Sedai.

Excitée par son imminente aventure aérienne, Teslyn avait plus que jamais l’air d’un bel oiseau de proie.

— Mon petit cochon en sucre, je serai absente à peine plus d’une semaine…

L’index vert remonta lentement une longue zébrure, sur le flanc du jeune flambeur.

— Dois-je t’attacher sur le lit pour être sûre qu’il ne t’arrivera rien ?

Répondre au rictus pervers de Tylin par un sourire charmeur ne fut pas un jeu d’enfant. Mat aurait parié qu’elle plaisantait – mais pas sa chemise, loin de là…

La tenue que la reine lui choisit ce matin-là était d’un rouge assez brillant pour blesser les yeux. Un océan de rouge, à part les fleurs brodées sur la veste et le manteau – et bien entendu, son foulard et son chapeau noirs. La dentelle, autour du col et des poignets, rendait tout le reste encore plus rouge !

Pourtant, pressé de sortir, Mat s’habilla à une vitesse record. Avec Tylin, mieux valait ne jamais parier. Après tout, elle ne plaisantait peut-être pas.

Au sujet de l’impatience de Suroth, Tylin n’avait pas exagéré. Moins de deux heures après leur réveil, si on se fiait à l’horloge à cylindre incrustée de gemmes – un cadeau de Suroth –, « caneton » accompagna sa reine sur les quais. Ou plutôt, ferma la marche sur Pépin tandis que Suroth et Tylin chevauchaient en tête, suivies par la vingtaine de nobles du Sang qui les accompagnerait et une petite armée de so’jhin qui inclinaient humblement la tête devant leurs maîtres et maîtresses et regardaient tous les autres gens de haut.

Le « mignon » d’une reine de l’Altara ne pouvait décemment pas avancer parmi des membres du Sang – dont Tylin elle-même, désormais. Car enfin, il n’était pas un larbin héréditaire, ni rien de ce remarquable niveau !

Comme les membres du Sang, la plupart des so’jhin montaient de fort jolies juments à l’encolure délicate ou des hongres aux yeux féroces et au garrot puissant. Même si la chance de Mat ne jouait pas en matière de course de chevaux, il aurait tout misé sur Pépin face à ces bêtes d’apparat. Son hongre bai n’en jetait pas, mais au sprint, il aurait fait admirer sa queue à la majorité de ces canassons – et à tous lors d’une course d’endurance.

Après un si long séjour dans une stalle, Pépin brûlait d’envie de galoper et Mat dut mobiliser tout son art – enfin, celui qu’il tenait de tous les hommes dont il partageait les souvenirs – pour le maîtriser. À mi-chemin des quais, cela dit, sa jambe se mit à lui faire un mal de chien. S’il voulait quitter Ebou Dar dans un proche avenir, il devrait choisir un bateau ou la ménagerie de Luca. Si on devait en arriver là, il avait un plan pour convaincre ce gaillard de lever le camp avant le printemps. Un plan risqué, certes, mais quand on n’avait pas le choix… En outre, l’autre option était encore plus périlleuse.

Mat n’était pas seul à l’arrière-garde. Plus d’une cinquantaine d’hommes et de femmes, un manteau de laine sur la tenue transparente qu’ils portaient d’habitude, avançaient derrière lui sur deux colonnes, certains tenant par la bride des chevaux de bât chargés de paniers d’osier pleins de délices. Les membres du Sang étaient perdus sans leurs domestiques. Avec une si « petite » suite, certains semblaient même penser qu’ils allaient devoir vivre à la dure.

Les yeux humblement baissés, les da’covale affichaient une servilité répugnante. Un jour, Mat avait vu l’un d’eux, un type blond d’environ son âge, courir comme un fou pour rapporter le fouet qui allait servir à son châtiment. Sans avoir un instant l’idée de différer ce supplice, voire de se l’épargner en fuyant. Le genre de larve que Mat n’avait jamais pu comprendre…

Leur jupe d’équitation laissant apercevoir leurs chevilles, six sul’dam chevauchaient devant Mat. Une ou deux avaient vraiment de très jolies chevilles, mais en selle, ces femmes étaient aussi raides que des membres du sang. Le capuchon de leur manteau abaissé, elles semblaient ne pas sentir le vent – ou le traiter par le mépris. Deux damane enchaînées avançaient à pied à côté des chevaux.

Mat étudia discrètement ces femmes. Petite, brune et les yeux bleus, une des damane était reliée par un a’dam à la sul’dam au teint olivâtre qu’il avait vue avec Teslyn. La damane brune, Mat le savait, répondait au nom de Pura. Son visage sans âge ne laissait aucun doute, c’était une ancienne Aes Sedai !