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Quand Teslyn lui avait dit que cette sœur était devenue une vraie damane, Mat ne l’avait pas crue. Mais la sul’dam grisonnante se pencha sur sa selle pour dire quelques mots à la femme qui se nommait naguère Ryma Galfrey. Sans la moindre retenue, « Pura » éclata de rire et en tapa dans ses mains de plaisir.

Mat eut un frisson glacé. S’il tentait de libérer cette femme de son a’dam, elle risquait d’appeler au secours. Mais quelle mouche le piquait ? Ne lui suffisait-il pas d’avoir trois Aes Sedai sur les bras ? Trois enquiquineuses à qui il allait devoir sauver la mise – un destin qui semblait être le sien dès qu’il mettait le nez dans une ville – c’était trois de trop, et voilà qu’il en voulait une quatrième, histoire d’avoir encore plus de mal à sortir d’Ebou Dar.

Cette ville était un grand port maritime, avec peut-être la plus grande rade du monde, ses jetées semblables à de longs doigts de pierre grise qui s’enfonçaient dans l’eau sur toute sa longueur. À cette heure, presque tous les emplacements étaient occupés par des navires seanchaniens de tailles très diverses. Perchés dans les gréements, les hommes d’équipage saluaient Suroth sur son passage, des milliers de gorges reprenant son nom. Sur les rares navires « étrangers », les matelots agitaient les bras et beuglaient aussi – souvent sans savoir qui ils ovationnaient, mais un peu de servilité ne pouvait jamais faire de mal.

Sur ces bâtiments, le vent agitait l’étendard aux Abeilles Dorées de l’Illian, les Croissants de Lune de Tear et le Faucon d’Or de Mayene. À première vue, Rand n’avait pas interdit aux marchands de ces pays de commercer avec les Seanchaniens. Sauf s’ils le faisaient dans son dos…

Des couleurs tourbillonnèrent dans l’esprit de Mat, qui secoua la tête pour les dissiper. Par cupidité, presque tous les marchands auraient travaillé avec le meurtrier de leur mère…

La jetée la plus au sud était vierge de navires. Des officiers seanchaniens, casque à plumet sur la tête, attendaient pour aider Suroth et Tylin à embarquer dans un des grands canots à huit rames réquisitionnés pour l’occasion.

Après lui avoir pincé les fesses comme si personne ne regardait, Tylin manqua arracher les cheveux de Mat en le tirant vers elle pour un dernier baiser. Tout ça sous le regard impatient de Suroth, qui ne sembla pas se calmer lorsque la reine fut enfin installée dans le canot. Agitant les doigts à l’intention d’Alwhin, sa so’jhin, elle la bombarda d’ordres, la forçant à se déplacer sans cesse le long de l’embarcation pour aller lui chercher tel ou tel objet.

Les officiers saluèrent les autres membres du Sang puis les laissèrent se débrouiller pour embarquer avec l’assistance de leurs so’jhin. Les sul’dam aidèrent leurs damane et personne ne se soucia des da’covale qui durent en plus transférer les lourds paniers d’osier.

Bientôt, les canots commencèrent la traversée de la rade en direction du terrain d’atterrissage des raken et des to’raken, un peu au sud du Rahad. Slalomant entre les navires seanchaniens et les dizaines de bateaux du Peuple de la Mer arraisonnés, ces embarcations filaient bon train.

Les navires des Atha’an Miere arboraient désormais des vagues nervurées seanchaniennes et des cordages différents. Quant à leurs équipages, ils étaient désormais exclusivement composés de Seanchaniens. À part les Régentes des Vents, dont Mat préférait ignorer le sort, et certains malchanceux vendus sur les marchés aux esclaves, tous les Atha’an Miere survivants étaient dans le Rahad avec les autres da’covale – une grande opération de nettoyage des canaux emboués.

Mat ne pouvait rien contre ça. Vis-à-vis de ces gens, il n’avait aucune dette, et question ennuis, il était plus que largement servi. De toute façon, il n’y avait rien à faire. Et rien à ajouter sur le sujet.

S’il s’était écouté, Mat aurait fichu le camp sans attendre, histoire de laisser derrière lui les maudits navires du Peuple de la Mer. Sur les quais, personne ne se souciait de lui. Les officiers étaient partis depuis un moment, et on avait aussi emmené les chevaux de bât. Descendus des gréements, les marins avaient repris le travail et les membres de la guilde des dockers recommençaient à pousser leurs diables chargés de caisses et de tonneaux. Mais si le jeune flambeur s’éclipsait trop vite, Tylin risquait de penser qu’il s’enfuyait, et elle le ferait poursuivre. Du coup, perché sur Pépin, il resta un long moment à agiter la main comme un crétin jusqu’à ce que sa « chère et tendre » ne puisse plus le voir, même avec une longue-vue.

Malgré sa jambe douloureuse, il remonta lentement les quais en évitant de regarder de nouveau la rade.

Un peu partout, des marchands sobrement vêtus surveillaient le chargement ou le déchargement de leur navire. À l’occasion, ils glissaient une bourse pansue à un homme ou à une femme en gilet de cuir vert. Un « stimulus », pour obtenir une manutention plus délicate ou plus rapide de leurs biens. De l’argent perdu, dans le second cas, car il semblait impossible que les dockers travaillent plus rapidement. Mais les gens du Sud avaient toujours l’air de courir dans tous les sens – sauf quand le soleil, à son zénith, chauffait assez la pierre des jetées pour qu’on puisse y faire rôtir un canard. Mais sous un ciel gris, et avec un vent mordant soufflant de la mer, on ne risquait pas de crever de chaud, quelle que soit la position du soleil.

Sur le chemin du retour, Mat recensa plus d’une vingtaine de sul’dam occupées à sillonner les quais avec leurs damane. Montant à bord de tous les navires non seanchaniens, elles n’en laissaient pas un lever l’ancre – ou accoster, mais ça Mat s’en fichait – sans l’avoir fouillé du pont à la cale. Il aurait parié que ce serait ainsi. Donc, il allait devoir opter pour Valan Luca. L’autre possibilité était trop dangereuse, sauf en cas d’urgence absolue. Avec Luca, les risques existaient aussi, mais c’était le seul choix raisonnable.

Revenu au palais Tarasin, Mat mit pied à terre, grimaça de douleur et récupéra son bâton de marche glissé sous la sangle ventrale de la selle. Après avoir confié le hongre à un garçon d’écurie, il boitilla dans les couloirs, sa jambe gauche à peine capable de le porter. Avec un peu de chance, un bain chaud lui ferait du bien. Ensuite, il pourrait peut-être réfléchir. Luca, il faudrait le prendre par surprise ! Mais avant d’en arriver là, il restait quelques petits problèmes à régler.

— Ah ! te voilà ! s’écria Noal en se campant devant le jeune homme.

Depuis qu’il lui avait trouvé un lit, Mat avait à peine aperçu le vieil homme. Dans sa veste grise fraîchement brossée, il avait bonne allure, surtout pour un type qui filait en ville tous les matins et ne rentrait jamais avant la tombée de la nuit.

Lissant la dentelle qui ornait ses poignets, il sourit assez pour dévoiler ses dents manquantes.

— Seigneur Mat, tu prépares quelque chose, et je tiens à t’offrir mes services.

— Pour le moment, je prévois de reposer ma jambe, rien de plus.

À l’usage, Noal semblait des plus inoffensifs. Selon Harnan, chaque soir, il racontait des histoires que tous les Bras Rouges gobaient sans sourciller – y compris celle sur Shibouya, un endroit censément situé au-delà du désert des Aiels, où les femmes capables de canaliser avaient le visage tatoué, où plus de trois cents crimes étaient punis de mort, et où des géants plus grands que des Ogiers vivaient dans des souterrains, le visage à la place du nombril.

Noal affirmait être allé là-bas. Et quand on prétendait des choses pareilles, que pouvait-on être, sinon inoffensif ? Cela dit, la seule fois que Mat l’avait vu manier ses longs couteaux, le type ne lui avait pas paru inoffensif du tout. À sa façon de toucher une arme, on voyait si un homme avait l’habitude de s’en servir…