— Si je décide de prévoir autre chose, je te ferai signe…
Sans cesser de sourire, Noal tapota son nez crochu.
— Tu n’as pas encore confiance en moi, et c’est normal. Mais si je te voulais du mal, il m’aurait suffi de ne pas intervenir, cette nuit-là, dans la ruelle.
» Tu as cette lueur dans le regard ! J’ai vu de grands hommes ourdir des plans – et des crapules aussi, tu peux me croire. Quand il prépare un projet dangereux qu’il veut garder secret, un type a toujours ce genre de regard…
— Mes yeux sont fatigués, c’est tout, fit Mat en s’appuyant sur son bâton.
De grands hommes en train d’ourdir un plan ? Noal les avait certainement vus à Shibouya, au milieu des géants…
— Je te suis reconnaissant, et tu le sais. Si je peux faire plus pour toi, n’hésite pas à demander. Pour l’heure, je file prendre un bain.
— Ce gholam boit-il du sang ? demanda Noal en retenant Mat par la manche, alors qu’il tentait de se défiler.
Le jeune homme regretta d’avoir mentionné ce nom devant Noal. Et si Birgitte ne lui avait jamais donné d’explications sur cette créature, aucun doute qu’il s’en serait mieux porté.
— Pourquoi cette question ?
Les gholam se nourrissaient exclusivement de sang.
— La nuit dernière, on a trouvé un autre homme avec la gorge déchiquetée – sauf qu’il n’y avait presque pas de sang sur lui ni dans son lit. J’avais oublié de te le dire ? C’est arrivé dans une auberge, près de la porte de Moldine. Si cette créature a quitté la ville, la voilà de retour !
Regardant derrière Mat, Noal fit une belle révérence à lui seul savait qui.
— Si tu changes d’avis, je serai ton homme, dit-il en se redressant.
Alors que le vieux type s’éloignait, Mat jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Sous une lampe dorée, Tuon le regardait à travers son voile. Le regardait ou l’épiait ? Comme d’habitude, dès qu’il s’en aperçut, elle se détourna et s’enfuit dans le frou-frou de sa jupe plissée. Ce soir, il n’y avait personne avec elle.
Pour la deuxième fois de la journée, Mat frissonna. Quel dommage que la gamine ne soit pas partie avec Suroth et Tylin. À cheval donné on ne regardait pas les dents, certes, mais des Seanchaniens, des Aes Sedai, un gholam, un vieux type loufdingue et une gamine maigrichonne, ça faisait quand même beaucoup pour un seul homme. Au fond, il n’avait peut-être pas intérêt à perdre du temps dans une baignoire…
Mat se sentit un peu mieux quand il eut envoyé Lopin chercher le reste de ses vêtements dans l’armoire à jouets de Beslan. Et chargé Nerim de lui ramener Juilin.
Quand il essaya de marcher, sa jambe le mit à la torture, mais il ne pouvait plus se permettre de traîner – du coup, autant accélérer le mouvement. L’objectif était d’avoir quitté Ebou Dar avant le retour de Tylin, ce qui lui donnait à peine quelques jours.
Quand le pisteur de voleurs passa la tête dans sa chambre, Mat s’observait dans le grand miroir en pied de Tylin. Les habits rouges, comme le reste des horreurs qu’elle lui avait offertes, étaient rangés dans l’armoire. Si la taille lui convenait, le prochain « caneton » de la reine en ferait bon usage. Pour l’heure, Mat avait choisi la veste la moins raffinée parmi sa garde-robe : un modèle en laine bleue, bien coupée mais sans l’ombre d’une broderie. Le genre de vêtement qu’un homme pouvait être fier de porter sans pour autant attirer tous les regards. Bref, une tenue décente…
— Un peu de dentelle, quand même…, marmonna le jeune flambeur en tirant sur le col de sa chemise. Un rien, pour égayer…
Très ordinaire, quand même, cette veste. Presque austère…
— Je ne connais rien à la mode, répondit Juilin. C’est pour ça que tu voulais me voir ?
— Bien sûr que non ! Qu’est-ce qui te rend si guilleret ?
Juilin souriait d’une oreille à l’autre.
— Je suis heureux, c’est tout. Suroth est partie et je me réjouis. Si tu ne voulais pas mon avis sur la dentelle, pourquoi m’avoir fait venir ?
Par le fichu sang et les maudites cendres ! La dulcinée de Juilin devait être une des da’covale que Suroth avait laissées en arrière. Sinon, pourquoi aurait-il été content que la Haute Dame soit partie ? Ce fou voulait lui arracher une de ses « propriétés » ! Au fond, comparé à deux damane, ce n’était pas si grave que ça.
En boitillant, Mat alla rejoindre Juilin, lui passa un bras autour des épaules et l’entraîna dans le salon.
— Il me faut une robe de damane pour une femme mince qui m’arrive à l’épaule.
Mat fit son plus beau sourire à son interlocuteur – qui se rembrunit à vue d’œil.
— Il me faut aussi trois tenues de sul’dam et un a’dam. En réfléchissant, je me suis dit qu’un pisteur de voleurs serait le plus qualifié pour commettre ces larcins.
— Je suis un pisteur, justement, pas un voleur, grogna Juilin en se dégageant de l’étreinte de Mat.
Le jeune homme cessa lui aussi de sourire.
— Juilin, tu le sais aussi bien que moi, le seul moyen de faire sortir ces Aes Sedai, c’est de se débrouiller pour que les gardes croient avoir affaire à des damane. Teslyn et Edesina portent la robe appropriée, mais il faudra déguiser Joline. Mon ami, Suroth sera de retour dans une semaine. Si nous ne sommes pas partis d’ici là, il est presque certain que l’élue de ton cœur lui appartiendra toujours quand nous filerons.
En réalité, Mat aurait juré qu’aucun d’eux ne partirait s’ils ne se décidaient pas très vite. Dans cette ville, tout pouvait arriver, et surtout le pire…
Juilin fourra les mains dans les poches de sa veste sombre et foudroya Mat du regard. Non, pas Mat… Comme si ses yeux le traversaient, ils fixaient méchamment quelque chose que le pisteur de voleurs détestait sacrément.
— Ce ne sera pas facile, finit-il par marmonner.
Les jours suivants ne le furent pas vraiment non plus. Langues de vipère comme toutes les servantes, celles de Tylin se moquèrent abondamment des « nouvelles » tenues de Mat. Les anciennes, en réalité, mais ça ne changeait rien. Souriant sur son passage, ces harpies pariaient à voix haute qu’il ne lui faudrait pas cinq minutes pour se changer dès que la reine se remontrerait. En majorité, ces femmes semblaient penser qu’il arracherait ses habits dès qu’on annoncerait l’arrivée de sa maîtresse.
Mat ne se laissa pas ébranler. Sauf en ce qui concernait le retour de Tylin. La première fois qu’une servante en parla devant lui, il en sursauta d’effroi, craignant qu’elle se doute de quelque chose.
Beaucoup de servantes et la totalité des domestiques mâles tenaient son changement d’habits pour l’indice d’un départ imminent. Une « fuite piteuse », selon ces gens, qui faisaient donc tout pour lui mettre des bâtons dans les roues. Selon eux, il était le seul remède efficace contre la « rage de dents » de la reine, et ils ne voulaient pas qu’elle les morde tous à son retour quand elle trouverait vide la cage de son « caneton ».
Si Mat n’avait pas affecté Lopin ou Nerim à la garde de ses vêtements, dans la chambre royale, nul doute qu’ils auraient de nouveau disparu. Dans le même ordre d’idées, seuls Vanin et les Bras Rouges empêchaient Pépin de quitter mystérieusement les écuries.
Mat ne fit rien pour détromper les serviteurs. Quand il filerait, deux damane se volatilisant en même temps, le lien serait facile à faire. Étant absente et son « mignon » ayant manifesté l’intention de fuir avant son retour, la reine ne risquerait aucune accusation.
Chaque jour, même sous la pluie, Mat chevaucha Pépin dans la cour des écuries – comme s’il cherchait à se remettre en forme. Ce qui était exactement le cas. Même si sa jambe et sa hanche restaient atrocement douloureuses, il commença à croire qu’il pourrait chevaucher quatre lieues de rang avant de devoir mettre pied à terre. Trois lieues, en tout cas…