Par beau temps, les sul’dam promenaient volontiers leurs damane pendant qu’il tournait en rond dans la cour. Conscientes qu’il n’appartenait pas vraiment à la reine, les Seanchaniennes parlaient pourtant de lui en l’appelant « le jouet de Tylin ». Oui, « le jouet de Tylin », comme si c’était son nom ! À leurs yeux, il ne comptait pas assez pour qu’elles essaient de savoir s’il en portait un autre. Dans leur culture, on était un da’covale ou non, et le statut intermédiaire de Mat les amusait.
Chevauchant sous les rires des sul’dam, il se convainquit plus ou moins que c’était une bonne chose. Plus nombreux seraient les gens qui témoigneraient de son désir de partir, moins Tylin risquerait d’ennuis. Alors, qu’importait son orgueil blessé !
Parfois, Mat identifiait des Aes Sedai parmi les damane. Trois d’entre elles, en plus de Teslyn… Hélas, il ignorait à quoi pouvait ressembler Edesina. Était-elle la petite femme pâle qui lui rappelait Moiraine, la grande aux cheveux blond argenté ou la brune mince comme une liane ? Sans l’a’dam et la sul’dam qui la tenait en laisse, ces trois femmes auraient pu être de simples promeneuses.
Teslyn, en revanche, affichait sa morosité et sa détermination à ne pas plier. Avec une petite nuance de terreur, aurait-on dit… Si elle s’impatientait, elle pouvait commettre un impair.
N’ayant pas besoin de ses anciens souvenirs pour savoir que la détermination et la terreur faisaient un mélange explosif, Mat aurait voulu rassurer Teslyn, mais il n’osait pas retourner dans le « chenil », au grenier. En particulier parce que Tuon continuait à lui apparaître au détour de tous les couloirs – bien trop souvent pour qu’il puisse ne pas s’en inquiéter. Mais pas assez pour qu’il soit sûr qu’elle le suivait. D’ailleurs, pourquoi aurait-elle fait ça ?
Parfois, Selucia, sa so’jhin, était avec elle. À d’autres occasions, c’était Anath, mais celle-ci finit par ne plus se montrer au palais – du moins dans les couloirs. Elle faisait une « retraite », murmurait-on, quoi que ça puisse être. Dommage qu’elle n’ait pas eu l’idée d’emmener Tuon…
La jeune fille, si elle le surprenait encore, ne croirait sûrement pas deux fois qu’il apportait des confiseries à une Régente des Vents. Voulait-elle toujours l’acheter ? C’était possible, mais pourquoi diantre en était-il ainsi ? Quoi qu’il en soit, bien malin qui pouvait dire pourquoi un homme plaisait à une femme. Parfois, elles se pâmaient devant des types vraiment ordinaires. Cela dit, il n’avait rien d’un prix de beauté, malgré ce qu’affirmait Tylin, et il le savait. Pour attirer un homme dans son lit, une femme ne reculait devant aucun mensonge – et moins encore pour l’y garder.
Cela posé, Tuon était une nuisance mineure – une mouche posée sur son oreille, et rien de plus. Pour le déstabiliser, il fallait plus que des jacasseries de femmes et une gamine omniprésente. En revanche, bien qu’elle fût absente, Tylin y parvenait toujours. Si elle le surprenait en train de préparer sa fuite, à son retour, elle risquait de vouloir le vendre. Devenue une Haute Dame, elle ne tarderait pas à se raser le crâne et à arborer une crête, il en aurait mis sa main au feu. Admise dans le Haut Sang, que ferait-elle de lui ?
Oui, Tylin lui valait quelques sueurs froides, mais il y avait bien pire que ça.
Le gholam continuait à tuer, ainsi que le lui apprirent Noal et même Thom. Un nouveau meurtre chaque nuit, même si personne, à part Mat et ses deux amis, ne faisait le lien entre ces drames. Hors du palais, Mat restait autant que possible en pleine vue et au milieu d’une foule de gens. Ayant cessé de dormir dans le lit de Tylin, il ne passait pas deux nuits de suite au même endroit. Un soir, il dormit même dans une grange – pas pour la première fois, même s’il avait oublié que la paille piquait tellement les fesses à travers un fond de pantalon. Mais quelques démangeaisons étaient préférables à une gorge en charpie…
Après avoir décidé de libérer Teslyn – ou au moins d’essayer – Mat s’était mis en quête de Thom, et il l’avait trouvé dans les cuisines en train de déguster un poulet au miel en bavardant avec les employées. Avec les cuisinières comme avec les fermiers, les marchands et les nobles, le trouvère avait l’art d’établir le contact. Un ton qui lui permettait de glaner toutes sortes de rumeurs et d’en faire la synthèse. Doté d’un regard d’aigle, il voyait du premier coup d’œil des détails cruciaux qui échappaient aux autres.
Ce soir-là, son poulet terminé, il avait vite trouvé le seul moyen de faire sortir les Aes Sedai au nez et à la barbe des gardes. Avec lui, ça semblait un jeu d’enfant. Jusqu’à ce que ça se complique, bien entendu.
Sans doute à cause de son métier, Juilin avait la même façon de voir ce qui n’apparaissait pas à tout le monde. Certains soirs, Mat retrouvait les deux hommes dans leur minuscule chambre, au cœur des quartiers des domestiques. Des réunions au sujet de tous les obstacles qui donnaient des sueurs glacées au jeune flambeur.
Lors de ce premier conciliabule, la nuit du départ de Tylin, Beslan déboula pour voir Thom. Hélas, il avait d’abord écouté à la porte et entendu bien trop de choses pour gober une histoire à dormir debout. Comble de malchance, il déclara qu’il voulait être dans le coup, et proposa même une stratégie :
— Un soulèvement ! annonça-t-il en s’asseyant sur un tabouret, entre les deux lits.
Une table de toilette sans miroir complétait le mobilier. Assis au bord d’un lit en manches de chemise, Juilin semblait fermé comme une huître. Allongé sur l’autre couche, Thom étudiait ses phalanges avec une moue pensive.
Mat se campa devant la porte histoire d’empêcher une nouvelle intrusion. Devait-il rire ou pleurer, il aurait été bien en peine de le dire. À l’évidence, Thom était au courant de cette folie depuis le début, et c’était ça qu’il avait tenté d’empêcher…
— Le peuple bougera sur un seul mot de ma part, assura Beslan. Avec mes amis, nous avons contacté des hommes partout en ville. Ils sont prêts à se battre !
Avec un soupir, Mat fit peser l’essentiel de son poids sur sa bonne jambe. Quand Beslan et ses amis donneraient le signal, soupçonnait-il, ils se retrouveraient seuls. Surtout face à des soldats aguerris, les gens aimaient mieux parler de se battre que passer à l’action.
— Beslan, fit Mat, dans les récits des trouvères, des garçons d’écurie armés de fourches et des boulangers lançant des pavés réussissent à terrasser des armées grâce à leur soif de liberté.
Thom soupira si bruyamment que sa moustache blanche en frémit. Implacable, Mat l’ignora.
— Dans la vraie vie, les garçons d’écurie et les boulangers se font massacrer. Je sais reconnaître des bons soldats quand j’en vois, et les Seanchaniens sont excellents !
— Si nous libérons toutes les damane en plus des Aes Sedai, insista Beslan, elles combattront à nos côtés.
— Là-haut, il doit y avoir plus de deux cents damane, en majorité seanchaniennes. Libère-les, Beslan, et elles fileront prêter main-forte aux sul’dam. On ne peut même pas se fier à toutes les non-Seanchaniennes !
Mat leva une main pour étouffer les objections du prince.
— Impossible de savoir lesquelles nous aideraient. De toute façon, nous n’en avons pas le temps. Et si c’était possible, il faudrait tuer toutes les autres. Ne compte pas sur moi pour exécuter des femmes dont le seul crime est de porter un collier. Et toi, ça te tente ?