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Beslan détourna le regard mais ne desserra pas les dents. Il refusait de capituler.

— Damane libérées ou non, continua Mat, en cas de soulèvement, les Seanchaniens transformeront Ebou Dar en charnier. Ils répriment durement les émeutes, mon ami. Très durement ! Et si nous tuions toutes les damane du palais, ils en feraient venir d’autres. À son retour, ta mère retrouverait un champ de ruines, ta tête fichée sur une pique au beau milieu. Et la sienne ne tarderait pas à la rejoindre. Tu n’imagines pas que les Seanchaniens croiront qu’elle ignorait les intentions de son fils ?

D’ailleurs, les ignorait-elle ? Tylin était assez courageuse pour tenter le coup. Peut-être pas assez stupide, mais…

— Elle dit que nous sommes des souris, lâcha Beslan, amer. Quand les molosses passent, les souris se tiennent tranquilles ou se font dévorer. Moi, je déteste être une souris, Mat !

Le jeune flambeur respira un peu moins mal.

— Mieux vaut une souris vivante qu’un rat crevé, Beslan.

Pas la manière la plus diplomatique de présenter les choses – d’ailleurs, le prince fit la grimace – mais sûrement la plus efficace.

Ne serait-ce que pour le contrôler, Mat invita Beslan à toutes les réunions. Hélas, il se montra rarement, et il revint à Thom de doucher ses ardeurs chaque fois qu’il en avait l’occasion. Le mieux qu’il obtint fut une promesse : avant de lancer sa révolution, Beslan attendrait que ses amis soient partis depuis un mois. C’était acquis, si insatisfaisant que ce fût.

Pour tout le reste, Mat eut le sentiment de devoir faire deux pas en arrière chaque fois qu’il en faisait un en avant. Ou de finir dans un mur quand ça n’arrivait pas…

L’amoureuse de Juilin avait beaucoup d’emprise sur lui. Pour elle, il n’hésitait pas à troquer sa tenue de Tear contre la livrée vert et blanc d’un domestique, ni à se passer de sommeil pour balayer deux nuits durant le sol, au pied de l’escalier menant au chenil. Au palais, personne n’accordait d’attention à un balayeur, pas même les autres domestiques. Et bien entendu, les serviteurs étaient bien trop nombreux pour se connaître tous. Donc, si un type en livrée maniait un balai, ils supposaient qu’on le lui avait ordonné.

Juilin passa également deux jours à balayer. Puis il vint faire son rapport. Les sul’dam, exposa-t-il, inspectaient le grenier à l’aube et à la tombée de la nuit. Parfois, elles passaient aussi dans la journée, mais la nuit, les damane étaient abandonnées à elles-mêmes.

— J’ai entendu une sul’dam se réjouir de ne pas être dans les camps, où…

Étendu sur son lit, Juilin fut interrompu par un bâillement d’anthologie. Thom étant assis au bord de sa couche, Mat avait hérité du tabouret. C’était toujours mieux que de rester debout, mais à peine.

— … où elle devrait monter la garde certaines nuits, acheva le pisteur de voleurs quand il put enfin parler. Elle a ajouté qu’elle trouve bien de pouvoir laisser dormir les damane, parce qu’elles sont plus fraîches au réveil.

— Donc, nous devons agir de nuit, souffla Thom en lissant sa longue moustache.

Inutile d’ajouter que la nuit, tout ce qui bougeait attirait l’attention. Les Seanchaniens, contrairement à la Garde Civile, patrouillaient à toutes les heures de la journée. Et les gardes n’étaient pas insensibles aux pots-de-vin – jusqu’à ce que les occupants leur bottent les fesses. Désormais, c’étaient sûrement les Gardes de la Mort qui se chargeaient des patrouilles nocturnes. Tenter de les corrompre était le meilleur moyen de finir devant un juge.

— Tu as trouvé un a’dam, Juilin ? Et les robes ? Ça ne peut pas être aussi difficile que le collier…

Juilin bâilla une nouvelle fois.

— J’aurai tout ça… quand j’aurai tout ça. Les robes, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval…

Un autre jour, Thom annonça que franchir les portes avec des damane était impossible. Une découverte qu’il devait à Riselle, admit-il avec une rare franchise. Tout ça, semblait-il, parce qu’un des hauts gradés descendus à La Vagabonde avait une voix de baryton qu’elle trouvait des plus agréables.

— Un membre du Sang peut faire sortir une damane sans qu’on lui pose de questions, précisa Thom lors de la réunion suivante.

Cette fois les deux hommes étaient assis sur les lits. À force, Mat avait pris le tabouret en grippe.

— Ou presque pas de questions, rectifia le trouvère. Les sul’dam, elles, ont besoin d’un ordre signé par un membre du Sang et portant son sceau. Un capitaine, au minimum, peut faire l’affaire, ou une der’sul’dam. Aux portes et sur les quais, les gardes ont la liste des sceaux valables. Du coup, impossible d’en inventer un. Il me faudra un exemplaire d’un ordre véritable avec un sceau valide. Ça laisse une question : qui seront nos trois sul’dam ?

— Riselle conviendrait bien, avança Mat.

Elle n’était pas au courant de leur plan, et l’en informer serait un risque. Prétextant vouloir découvrir la culture des Seanchaniens, Thom l’avait bombardée de questions qu’elle s’était empressée de poser à ses amis seanchaniens. Mais elle se montrerait sûrement moins enthousiaste à l’idée que sa tête puisse finir sur une pique. Et elle pouvait faire pire que refuser…

— Et la dame de ton cœur, Juilin ? Qu’en dirais-tu ?

Pour la troisième fausse sul’dam, Mat avait sa petite idée. Du coup, il avait commandé au pisteur de voleurs une robe à la taille de Setalle Anan. Pour l’instant, il n’avait parlé de rien à l’aubergiste, car il n’était revenu qu’une fois à La Vagabonde depuis que Joline s’était installée sur ses genoux, aux cuisines. Une visite pour s’assurer que l’Aes Sedai avait conscience qu’il faisait tout son possible. Bien entendu, ce n’était pas le cas, mais maîtresse Anan avait su calmer la sœur avant qu’elle fasse un esclandre. Pour Joline, elle serait une sul’dam parfaite.

Juilin eut une moue dubitative.

— J’ai eu un mal de chien à convaincre Thera de partir avec moi. Désormais, elle est… timide. Avec le temps, je l’aiderai à surmonter ça – c’est une certitude – mais elle n’est pas prête à jouer le rôle d’une sul’dam.

Thom tira nerveusement sur sa moustache.

— Je doute que Riselle consente à partir, quelles que soient les circonstances. Il semble qu’elle aime assez la voix du général d’étendard Yamada pour avoir décidé de l’épouser. Navré, mais nous n’aurons plus d’informations venant de cette source…

Et le trouvère devrait partir en quête d’un autre « oreiller », semblait-il.

— Tous les deux, réfléchissez à qui nous pourrions demander de partir. Et trouvez-moi un de ces fichus ordres !

Après s’être procuré l’encre et le parchemin requis, Thom se déclara prêt à imiter n’importe quelle signature. Même chose pour les sceaux. D’ailleurs, pour ces derniers, il éprouvait un mépris souverain. Pour les copier, affirmait-il, il suffisait de disposer d’un couteau et d’un navet. Copier une écriture au point que la victime elle-même s’y trompe, ça, c’était de l’art !

Hélas, pas moyen de trouver un ordre signé et revêtu d’un sceau. Comme pour les a’dam, les Seanchaniens n’en semaient pas au coin des rues. D’ailleurs, concernant le collier, Juilin ne semblait pas progresser.

Foncer vers un mur, en effet… Et pour ces piètres résultats, six jours gaspillés. Combien en restait-il ? Trois ? Quatre au maximum ?