Pour Mat, on eût dit que six ans s’étaient écoulés depuis le départ de Tylin. Et qu’il restait quatre heures jusqu’à son retour.
Le septième jour, Thom se campa devant Mat dans un couloir alors qu’il revenait de sa séance avec Pépin. Souriant pour mimer une conversation amicale, le trouvère baissa le ton. En passant, les serviteurs ne pouvaient rien entendre d’autre que des murmures.
— D’après Noal, le gholam a encore tué la nuit dernière. Les Chercheurs ont ordre de trouver le meurtrier, quitte à se priver de manger et de dormir jusque-là. Impossible de savoir qui leur a ordonné ça. Tout est secret, même le fait qu’ils se sont lancé sur la piste du tueur. Cela dit, ils en sont presque à préparer leur chevalet de torture et à faire chauffer leurs fers.
Voix basse ou pas, Mat regarda autour de lui pour voir si on les écoutait. La seule personne en vue était un gros type aux cheveux gris nommé Narvin. Un domestique de si haut rang qu’il ne portait jamais aucune charge et ne se pressait en nulle circonstance. Étonné de voir Mat regarder partout, il plissa le front. Au lieu de le gratifier d’un rictus, comme il en brûlait d’envie, Mat lui fit son sourire le plus désarmant. Maussade, Narvin reprit son chemin. C’était lui, le jeune flambeur l’aurait juré, qui avait organisé la première tentative d’« enlèvement » de Pépin.
— C’est Noal qui t’a dit, pour les Chercheurs ? demanda Mat, incrédule, quand Narvin fut assez loin.
— Bien sûr que non, répondit Thom avec un geste de la main éloquent. Lui, il n’est au courant que des meurtres. Bien que… Il entend beaucoup de murmures et semble comprendre ce qu’ils signifient. Un talent très rare, ça… Je me demande s’il n’est pas vraiment allé à Shara… Il dit que…
Sous le regard noir de Mat, Thom se racla la gorge et changea de sujet :
— On reparlera de ça plus tard… J’ai d’autres sources que Riselle, même si je la regrette infiniment. Et parmi ces sources, un grand nombre sont des Oreilles. Comme leur nom l’indique, ces gens entendent quasiment tout.
— Tu as parlé à des Oreilles ? s’étrangla Mat.
— Ce n’est rien d’extraordinaire, tant que ton interlocuteur ne se doute pas que tu sais… Mat, avec les Seanchaniens, mieux vaut supposer qu’ils sont tous des Oreilles. Ainsi, tu apprends ce que tu veux savoir sans risquer de dire la mauvaise chose à la mauvaise personne…
Le trouvère eut un sourire inhabituellement modeste. Une astuce pour s’attirer un compliment, comprit Mat.
— J’ai démasqué deux ou trois de ces « espions ». En toutes circonstances, des informations supplémentaires ne font jamais de mal. Tu veux être parti avant le retour de Tylin, pas vrai ? Sans elle, tu as l’air un peu perdu…
Mat eut un grognement agacé.
Ce soir-là, le gholam frappa de nouveau.
Le lendemain, Lopin et Nerim commentèrent la nouvelle avant que Mat ait fini son poisson du petit déjeuner. Selon eux, la ville entière était en ébullition. La dernière victime, une femme, avait été découverte à l’entrée d’une ruelle. Et tout d’un coup, les gens avaient fait le lien entre tous les crimes de la série. Un fou rôdait en liberté, et les braves gens exigeaient plus de patrouilles nocturnes.
L’appétit coupé, Mat repoussa son assiette. Plus de patrouilles… Et si ça ne suffisait pas comme catastrophe, Suroth risquait de revenir plus tôt si elle avait écho du carnage. En ramenant Tylin… Au mieux, Mat pouvait compter sur deux jours de répit. De quoi lui donner envie de vomir ce qu’il venait de manger…
Il passa le reste de la matinée à faire les cent pas – en boitillant – dans la chambre royale. Ignorant sa jambe douloureuse, il tenta de trouver un moyen d’accomplir l’impossible en deux jours.
Côté jambe, ça s’améliorait, fallait-il avouer. Le bâton oublié, Mat avait repris des forces et il s’estimait capable de marcher deux ou trois lieues d’affilée sans avoir besoin de repos. Enfin, pas d’une longue pause…
À midi, Juilin lui apporta les premières bonnes nouvelles qu’il recevait depuis une éternité. Sauf que ce n’étaient pas des nouvelles, mais un sac de toile contenant un a’dam enveloppé dans deux robes.
29
Un autre plan
La cave aux poutres apparentes de La Vagabonde était grande. Pourtant, elle semblait aussi exiguë que la chambre de Thom et Juilin. À cause de l’affluence ? Non, puisqu’il n’y avait que cinq personnes. En revanche, au-delà du cercle de lumière projeté par une lampe posée sur un tonneau, la plus vaste partie du sous-sol était plongée dans l’obscurité. Et l’allée qui permettait de se déplacer entre le mur et les rangées d’étagères n’était vraiment pas large… Mais ce n’était pas ça qui donnait une sensation d’étouffement…
— J’ai demandé ton aide, dit Joline, pas que tu me passes un nœud coulant autour du cou.
Après une dizaine de jours aux bons soins de maîtresse Anan – en dégustant la délicieuse cuisine d’Enid – l’Aes Sedai avait repris du poil de la bête. Sa tenue élimée mise au rebut, elle portait une jolie robe de laine bleue avec un peu de dentelle aux poignets et au col. Dans la lumière vacillante, le visage à demi dans l’ombre, elle semblait furieuse et foudroyait Mat du regard.
— Si quelque chose tourne mal, je serai sans défense.
Mat refusa de marcher dans cette arnaque-là ! On aide quelqu’un par compassion – enfin, en gros – et voilà ce qu’on obtient ? Très mécontent, il agita l’a’dam sous le nez de la sœur. Alors que la chaîne ondulait comme un serpent d’argent, le collier et le bracelet raclant sur le sol, Joline remonta l’ourlet de sa robe et recula pour que l’horrible artefact ne la touche pas. À voir son dégoût, il aurait pu s’agir pour de bon d’une vipère…
Mat étudia l’a’dam et se demanda si le collier n’était pas trop grand pour le cou mince de la sœur.
— Maîtresse Anan t’enlèvera le collier dès que nous serons sortis de la ville. Tu lui fais confiance, non ? En te cachant ici, elle risque sa tête. Une fois encore, je te répète que c’est le seul moyen !
Joline pointa le menton, obstinée. Agacée, maîtresse Anan marmonna entre ses dents.
— Elle ne veut pas porter ce truc, dit Fen dans le dos de Mat.
— Et si elle ne veut pas, renchérit Blaeric, elle ne le portera pas !
De caractères très différents, les deux Champions de Joline se ressemblaient pourtant comme deux gouttes d’eau sur les autres plans. Avec ses yeux inclinés noirs et son menton pointu, Fen était un peu plus petit que Blaeric et peut-être un rien plus costaud. Pourtant, ils auraient pu échanger leurs vêtements sans aucun problème. Alors que les longs cheveux noirs de Fen cascadaient sur ses épaules, ceux de Blaeric, beaucoup plus courts, étaient aussi légèrement plus clairs. Originaire du Shienar, Blaeric avait coupé son toupet et laissé pousser ses cheveux afin de passer inaperçu. À l’évidence, il n’aimait pas ça… Fils du Saldaea, Fen, lui, semblait ne rien aimer du tout – à part Joline. À dire vrai, tous les deux l’adoraient. Parlant, bougeant et pensant de la même façon, les deux Champions avaient revêtu une tenue d’humble travailleur. Cela dit, seul un aveugle les aurait pris pour une paire d’ouvriers…
Le jour, sur ordre de maîtresse Anan, ils travaillaient aux écuries. Pour l’heure, ils regardaient Mat comme des lions furieux qu’une chèvre ait osé les défier en leur montrant ses dents.
Mal à l’aise, le jeune flambeur se déplaça en quête d’un endroit où il ne verrait pas les deux hommes, même du coin de l’œil. Avec eux dans son espace vital, les multiples couteaux qu’il cachait sur lui ne parvenaient pas à le rassurer.