— Joline Maza, si tu ne veux pas écouter ce garçon, c’est à moi que tu vas avoir affaire.
Les poings sur les hanches, Setalle Anan se tourna vers l’Aes Sedai :
— Je veux que tu retournes à la Tour Blanche, et tant pis si je dois faire tout le chemin à pied en te poussant devant moi. Une balade qui te donnera peut-être l’occasion de me montrer ce que vaut une Aes Sedai. Ou au moins de me prouver que tu es adulte. Jusque-là, j’ai vu une novice qui pleurniche dans son lit ou pique des colères.
Joline écarquilla les yeux comme si elle n’arrivait pas à en croire ses oreilles. Mat douta lui aussi des siennes. En principe, les aubergistes ne sautaient pas à la gorge des Aes Sedai. Fen grogna et Blaeric marmonna quelques propos peu amènes.
— Tu n’auras pas besoin d’aller bien loin après avoir passé les portes, rappela Mat à Setalle – une diversion, pour leur épargner une nouvelle explosion de Joline. Pense seulement à garder la capuche de ton manteau relevée…
En plus du reste, Mat allait devoir trouver un de ces manteaux sophistiqués. Mais si Juilin était capable de voler un a’dam, un manteau ne devrait pas être un obstacle infranchissable.
— Si tu le fais, les gardes ne verront qu’une sul’dam comme les autres. Tu reviendras ici quelques heures plus tard, ni vu ni connu ! Sauf si tu t’entêtes à porter ton couteau de mariage.
Mat rit de sa propre plaisanterie, mais ce ne fut pas communicatif.
— Tu me vois rester dans une ville où les femmes sont traitées comme des chiennes parce qu’elles savent canaliser ? (Maîtresse Anan vint se camper devant Mat.) Et penses-tu que je partirais sans ma famille ?
Sous le regard de feu de l’aubergiste, Mat se sentit tout petit. Pour être franc, il ne s’était jamais posé la question. Bien entendu, il aurait été ravi que toutes les damane soient libres, mais pourquoi était-ce si important pour Setalle ? Quoi qu’il en soit, ça l’était.
Discrètement, la main de l’aubergiste glissa jusqu’au manche du couteau accroché à sa ceinture. À Ebou Dar, les gens étaient très susceptibles, et sur ce plan-là, Setalle n’avait rien à envier aux natifs.
— J’ai négocié la vente de La Vagabonde deux jours après l’arrivée des Seanchaniens – un délai qui m’a permis de les juger. J’aurais dû laisser l’établissement à Lydel Elonid depuis un moment, mais il n’apprécierait pas de trouver une Aes Sedai dans sa cave. Quand vous serez prêts à partir, je lui donnerai les clés et je filerai avec vous. Lydel s’impatiente !
Et mon or ? pensa Mat, indigné.
Lydel le laisserait-il récupérer le trésor caché sous le sol des cuisines ?
Pourtant, ce fut autre chose qui paniqua Mat.
La famille de maîtresse Anan ? Allait-il devoir chevaucher avec les fils, les filles, les conjoints, les petits-enfants, les cousins, les cousines, les oncles et les tantes ? Une ribambelle de gens ! Non, une horde ! Si Setalle n’était pas du coin, son mari y avait une multitude de parents…
Blaeric flanqua une grande claque dans le dos du jeune flambeur, qui en fut ébranlé jusqu’aux orteils. Il dévoila ses dents, espérant que le Champion prendrait ça pour un sourire reconnaissant.
Comme de juste, Blaeric ne broncha pas. Champions de malheur, maudites Aes Sedai et fichues aubergistes !
— Maîtresse Anan, dans mon plan, il n’y a pas de place pour un régiment.
Mat n’avait pas encore mentionné la ménagerie de Luca. Après tout, il restait un risque qu’il ne parvienne pas à convaincre le bonhomme. Et plus il aurait de gens avec lui, moins ce serait facile.
— Quand nous serons sortis, tu devrais revenir ici, et si tu veux vraiment partir, embarque sur un des bateaux de pêche de ton mari. Après avoir attendu quelques jours, si tu veux un conseil. Une dizaine, par exemple… Quand les Seanchaniens découvriront que deux damane ont filé, ils contrôleront de près les sorties…
— Deux ? grogna Joline. Teslyn et qui d’autre ?
Mat fit la grimace. Il n’avait pas délibérément lâché cette information… Avec Joline, il avait sur les bras une Aes Sedai irascible, colérique et capricieuse. Tout ce qui pouvait l’inciter à croire que l’évasion serait plus difficile que prévu risquait de l’inciter à pondre un plan farfelu de son cru. Une ânerie qui ruinerait ses propres projets…
Si elle tentait de fuir seule, Joline se ferait intercepter et elle se battrait. Avec le Pouvoir, bien entendu… Dès que les Seanchaniens sauraient qu’une Aes Sedai s’était cachée en ville – en quelque sorte sous leur nez – ils intensifieraient les recherches de marath’damane. En d’autres termes, ça signifierait des patrouilles en plus de celles qui traquaient déjà le « tueur fou ». Et un contrôle encore renforcé des portes.
— Teslyn et Edesina Azzedin, répondit enfin Mat.
— Edesina, répéta Joline, pensive. J’ai entendu dire que…
Quoi qu’elle ait entendu, la sœur décida de le garder pour elle.
— Les Seanchaniens détiennent-ils d’autres Aes Sedai ? Si Teslyn s’évade, je refuse de laisser ne serait-ce qu’une autre sœur entre leurs mains.
Mat dut faire un effort pour ne pas s’étrangler de nouveau. Colérique et irascible ? Certes, mais cette femme était aussi une lionne capable d’en remontrer à Fen et à Blaeric.
— Crois-moi, sauf si elle veut s’y incruster, je ne laisserai pas une seule Aes Sedai au « chenil ».
Joline restait capricieuse. Du coup, elle pouvait insister pour qu’ils libèrent les deux autres Aes Sedai – dont Pura, la convertie.
Mat n’aurait jamais dû s’acoquiner avec des sœurs ! Pour le savoir, il n’avait pas besoin de ses antiques souvenirs – les siens suffisaient, merci beaucoup !
D’un index d’acier, Fen taquina l’omoplate gauche du jeune flambeur.
— Ne lui parle pas sur ce ton ! lança-t-il.
— Et n’oublie pas à qui tu t’adresses ! ajouta Blaeric en torturant l’omoplate droite du pauvre Mat.
Joline exprima sa réprobation, mais sans trop insister.
Mat sentit quelque chose se nouer dans sa nuque – à peu près à l’endroit où un bourreau aurait frappé. Si les Aes Sedai jouaient volontiers de toutes les subtilités du langage, elles ne s’attendaient pas à ce qu’on fasse de même avec elle.
Mat se tourna vers l’aubergiste.
— Setalle, tu vois bien qu’un bateau de pêche serait la meilleure solution…
— C’est possible, coupa maîtresse Anan. L’ennui, c’est que Jasfer est parti il y a trois jours avec ses dix bateaux et tous nos parents. S’il faisait l’erreur de revenir, la guilde aurait deux mots à lui dire, vu qu’il n’a pas le droit de prendre des passagers. Tout ce petit monde accostera en Illian et m’y attendra. Je n’ai pas l’intention d’aller jusqu’à Tar Valon, en fait…
Cette fois, Mat ne put s’empêcher de faire la moue. Au cas où ça raterait avec Luca, il avait compté se rabattre sur la flotte de pêche de Jasfer Anan. Une option de secours dangereuse, cependant. Voire mortelle. Surtout de nuit, les sul’dam auraient sûrement voulu examiner à la loupe tout ordre expédiant des damane sur une embarcation de pêche. Malgré tout, il gardait depuis toujours cette possibilité en réserve. Eh bien, il allait devoir forcer la main à Luca – en lui tordant le bras, s’il fallait.
— Tu as laissé tes parents naviguer en cette saison ? s’écria Joline, incrédule. Au moment des pires tempêtes…
Le dos tourné à l’Aes Sedai, maîtresse Anan redressa fièrement la tête – mais ce n’était pas d’elle-même qu’elle était fière.
— S’il le fallait, Jasfer serait capable de naviguer au milieu des terribles cemaros de la mer des Tempêtes. Je lui fais confiance autant que tu te fies à tes Champions, sœur verte. Et peut-être plus.