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Soudain pensive, Joline saisit la lampe et la souleva pour éclairer le visage de l’aubergiste.

— Nous sommes-nous déjà rencontrées ? Parfois, quand j’entends ta voix sans voir tes traits, elle me semble familière.

Au lieu de répondre, Setalle prit l’a’dam à Mat et joua avec le bracelet. Tout l’artefact était conçu de manière qu’on ne voie pas comment le collier et le bracelet pouvaient s’ouvrir.

— On devrait procéder à l’essai tout de suite, dit-elle.

— L’essai ? répéta Mat.

Setalle le foudroya du regard.

— N’importe quelle femme ne peut pas être une sul’dam. Tu devrais le savoir, jeune seigneur. J’espère pouvoir jouer ce rôle, mais autant ne pas attendre le dernier moment pour le découvrir.

Énervée par le bracelet qui refusait de s’ouvrir, Setalle le secoua un peu.

— Tu sais comment il s’ouvre ? Je ne vois même pas l’articulation…

— Oui, je sais, répondit Mat d’une petite voix.

La seule fois qu’il avait parlé de sul’dam et de damane avec des Seanchaniens, il avait été (prudemment) question de l’art de les utiliser dans une bataille. À part ça, le jeune homme n’avait jamais réfléchi au protocole de recrutement des sul’dam. Ses anciens souvenirs l’incitant à tout mesurer à l’aune de performances guerrières, il avait réfléchi à la façon de les combattre. Mais en choisir une, voilà qui le dépassait.

— Et mieux vaux essayer tout de suite.

Au lieu de… Par la Lumière !

Les fermoirs ne posèrent aucun problème à Mat, ceux du bracelet encore moins que les autres. L’astuce était d’appuyer aux bons endroits et avec la bonne force. Un jeu d’enfant, réalisable avec une seule main. En un éclair, le bracelet s’ouvrit en cliquetant.

Le collier résista un peu plus et l’obligea à utiliser les deux mains. Les posant des deux côtés de la fixation de la chaîne, Mat appuya puis fit un mouvement rotatif et tira sans relâcher sa pression. Rien d’apparent n’arriva, mais quand il tourna dans l’autre sens, le collier s’ouvrit à son tour avec un claquement plus fort que celui du bracelet.

Au palais, malgré l’aide apportée par Juilin – qui avait vu fonctionner l’artefact –, trouver le truc lui avait pris plus d’une heure. Ici, personne ne le félicita ni ne sembla remarquer qu’il avait réussi quelque chose qui n’était pas à la portée de tout le monde.

Après avoir mis le bracelet, Setalle tendit le collier à Joline, qui le regarda avec un profond dégoût.

— Tu veux t’enfuir ou non ? demanda l’aubergiste.

À contrecœur, Joline se redressa et tendit le cou. Setalle lui mit alors le collier, qui se révéla parfaitement à sa taille.

Joline eut l’ombre d’un rictus. Dans son dos, Mat sentit la tension des deux Champions. Lui-même anxieux, il retint son souffle.

Côte à côte, les deux femmes firent un pas, passant près de lui. Alors qu’il inspirait à fond, Joline plissa le front, perplexe. Puis Setalle et elle firent un autre pas.

L’Aes Sedai cria, s’écroula et fut prise de spasmes. Incapable de parler, elle se roula en boule, les bras, les jambes et même les doigts recroquevillés comme des serres.

Setalle s’agenouilla, les mains volant vers le collier, mais Blaeric et Fen furent plus rapides. Cependant, leur comportement fut des plus étranges.

Blaeric remit debout la pauvre Joline, qui gémissait doucement, et la serra contre sa poitrine en lui massant le cou – pourquoi pas, au fond ? Fen, lui, fit courir ses doigts sur les bras de la sœur.

Le collier s’ouvrit et Setalle, soulagée, s’assit sur les talons. Joline continuant à trembler et à gémir, ses Champions s’échinèrent à la masser comme si elle avait des crampes – en lançant des regards noirs à Mat, à croire qu’il était responsable de tout ça.

Alors que son plan génial partait en lambeaux devant ses yeux, le jeune flambeur se ficha comme d’une guigne des deux types. Et maintenant, que faire ? Par où commencer ? Et pour ne rien arranger, le retour de Tylin approchait. S’il n’était pas parti d’ici là…

En passant près de Setalle, il lui tapota l’épaule.

— Dis-lui que nous trouverons autre chose…, souffla-t-il.

Oui, mais quoi ? Visiblement, pour se servir d’un a’dam, il fallait avoir les aptitudes d’une sul’dam.

L’aubergiste le rattrapa au pied de l’escalier, dans la pénombre, alors qu’il récupérait son chapeau et son manteau. Un modèle en laine, sans broderies. Des chichis qui ne lui manqueraient pas – sans même parler de la dentelle !

— Tu as un autre plan ? demanda Setalle.

Sans lumière, Mat ne distinguait pas son visage, mais le bracelet brillait à son poignet.

— J’ai toujours un plan de rechange, mentit le jeune flambeur en libérant le poignet de son amie. Au moins, tu n’auras plus besoin de risquer ta tête. Dès que je t’aurai débarrassée de Joline, tu pourras aller rejoindre ton mari.

Setalle se contenta d’un grognement. Elle savait qu’il n’avait pas l’ombre d’un plan, devina Mat.

Soucieux d’éviter la salle commune bourrée de Seanchaniens, il sortit par les cuisines, traversa la cour des écuries et déboula sur l’esplanade Mol Hara. Avec ses habits sans fantaisie, il n’aurait certainement pas attiré l’attention des clients de Setalle. À son arrivée, ils l’avaient d’ailleurs pris pour un type effectuant une course au service de l’aubergiste. Mais parmi ces gens, il avait remarqué trois sul’dam, dont deux avec une damane. Craignant de plus en plus de devoir abandonner Teslyn et Edesina à leur sort, Mat n’avait aucune envie de voir des damane. Mais il avait seulement promis d’essayer, nom de nom !

Alors que le soleil tiédasse était encore haut dans le ciel, le vent marin gagna en force, annonçant de la pluie. À part une patrouille de Gardes de la Mort – des humains, pas des Ogiers –, tout le monde, sur l’esplanade, se hâtait pour être à l’intérieur avant qu’il commence à pleuvoir.

Quand Mat passa à côté de la statue de Nariene, la reine au sein nu, une main se posa sur son épaule.

— Sans tes vêtements excentriques, j’ai failli ne pas te reconnaître, Mat Cauthon.

Le jeune flambeur se retourna pour découvrir le so’jhin illianien qu’il avait aperçu le jour où Joline était (avec fracas) réapparue dans sa vie. Une coïncidence qui n’avait rien de plaisant… De plus, avec son crâne à moitié rasé et sa barbe, le type avait l’air bizarre. En manches de chemise, il frissonnait.

— On se connaît ? demanda Mat.

L’homme sourit.

— Et comment, mon garçon ! Naguère, tu as fait une traversée mémorable sur mon bateau – avec Shadar Logoth et des Trollocs à un bout, et à l’autre, un Myrddraal et Pont-Blanc en flammes. Bayle Domon, maître Cauthon. Tu me remets, à présent ?

— Oui, ça me revient…

Ce n’était pas tout à fait faux. Dans la tête de Mat, ce voyage était un vague souvenir plein de trous bouchés par les réminiscences d’autres hommes morts depuis des lustres.

— On devrait prendre un verre, un jour, et parler du bon vieux temps…

Mon gars, ne compte pas sur moi, si je te vois le premier, mais le dire n’engage à rien.

Ce que Mat gardait en mémoire de ce voyage était bizarrement déplaisant – comme le souvenir d’une maladie mortelle, ce qui avait quelque chose d’une offense à la logique. Cela dit, le jeune homme avait bel et bien été malade. Un autre souvenir peu agréable.

— On n’aura jamais de meilleure occasion, mon gars ! lança joyeusement Domon en passant un bras lourdement musclé autour des épaules de Mat.

Lui faisant faire demi-tour, il l’entraîna vers La Vagabonde.