Выбрать главу

Sauf à se battre, Mat n’avait aucun moyen de se défiler. Pour passer inaperçu, une bagarre de rues n’était pas l’idéal. De plus, face à un tel colosse, la victoire n’était pas garantie. Sous la graisse, Domon avait de sacrés muscles. En outre, boire un coup n’engageait vraiment à rien.

Ce Domon n’était-il pas plus ou moins un contrebandier ? Dans ce cas, il devait connaître quelques moyens de sortir discrètement d’Ebou Dar. À condition de l’interroger subtilement, ce type pouvait être une mine d’informations. Surtout après pas mal de vin…

Une belle bourse gonflait la poche de Mat. La vider pour soûler Domon ne lui posait aucun problème. Et l’alcool était bien connu pour délier les langues.

Entraînant toujours Mat, Domon entra dans l’auberge puis traversa la salle commune en saluant des membres du Sang et des officiers qui ne daignèrent pas lui répondre. Au lieu d’entrer dans les cuisines, où Enid leur aurait sans doute accordé un banc dans un coin, le capitaine s’engagea dans l’escalier. Pour prendre son manteau et sa veste ? Mat le crut jusqu’à ce que Domon le pousse dans une chambre.

Là, malgré une bonne flambée dans la cheminée, le jeune homme sentit son sang se glacer.

Après avoir fermé la porte, Domon se campa devant, les bras croisés.

— Je te présente dame Egeanin Tamarath, capitaine du vert. Très chère, lui, c’est Mat Cauthon.

Assise sur une chaise au dossier rembourré, le dos bien droit, Egeanin portait une jupe plissée jaune clair et une tunique imprimée. Mat la remit au premier coup d’œil. Une femme dure comme de l’acier, avec le même regard d’oiseau de proie que Tylin. Sauf qu’elle, ce n’était sûrement pas des baisers qu’elle cherchait. Sur ses mains fines, des cals d’escrimeuse en disaient long sur son passé.

Directe, elle ne laissa pas à Mat le loisir de demander à quoi rimait tout ça.

— Selon mon so’jhin, le danger est pour toi un vieux compagnon, dit-elle, son phrasé seanchanien traînant n’empêchant pas sa voix de vibrer d’autorité. Je cherche des hommes de ta trempe pour former un équipage, et je paie en pièces d’or, pas d’argent. Si tu connais des gars comme toi, je les engagerai. Mais ils devront tenir leur langue. Mes affaires sont mes affaires ! Bayle a mentionné deux autres noms : Thom Merrilin et Juilin Sandar. S’ils sont à Ebou Dar, leurs compétences m’intéressent. Ils me connaissent et savent que je suis digne de confiance. Pour toi aussi, maître Cauthon.

Mat se laissa tomber sur le deuxième siège de la chambre. Même en présence d’un membre du Sang inférieur – comme la coupe au bol et les auriculaires vernis en vert d’Egeanin l’indiquaient – il n’était pas censé s’asseoir, mais il avait besoin de réfléchir.

— Vous avez un navire ? demanda-t-il pour gagner du temps.

La Seanchanienne se rembrunit. Quand on posait une question à un membre du Sang, il fallait y mettre les formes…

Domon grogna et secoua la tête. Un moment, Egeanin parut encore plus mécontente, puis elle se détendit. Sans cesser de foudroyer Mat du regard, cependant…

Se levant, elle plaqua les poings sur ses hanches et dévisagea le jeune homme.

— J’aurai un bateau d’ici à la fin du printemps au plus tard, quand mon or aura été rapatrié de Cantorin.

Encore raté ! De toute façon, faire évader deux Aes Sedai sur le navire d’une Seanchanienne n’aurait pas été une très bonne idée.

— D’où connaissez-vous Thom et Juilin ?

Domon pouvait avoir parlé du trouvère à la Seanchanienne. Pas du pisteur de voleurs…

— Tu poses trop de questions, dit Egeanin en se retournant. Tu ne me serviras à rien, j’en ai peur… Bayle, flanque-le dehors !

Domon ne bougea pas d’un pouce.

— Dis-lui ! s’écria-t-il. Tôt ou tard, il faudra qu’il sache tout, sinon, il te mettra encore plus en danger. Dis-lui !

Même pour un so’jhin, Domon n’y allait pas avec le dos de la cuillère. En principe, les Seanchaniens exigeaient que les larbins restent à leur place. Pas que les larbins, d’ailleurs… Egeanin devait être moins stricte qu’elle en avait l’air.

Pourtant, elle foudroya du regard les deux hommes, comme si elle n’était pas du genre à supporter les fantaisies. Mais elle laissa assez vite tomber le masque.

— Thom et Juilin, je les ai un peu aidés à Tanchico. Comme les deux femmes qui étaient avec eux, Elayne Trakand et Nynaeve al’Meara.

La Seanchanienne guetta la réaction de Mat. Connaissait-il ces noms ?

Mat sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Aucun rapport avec la douleur, cependant. Plutôt ce qu’on éprouve en voyant un cheval sur lequel on a misé débouler en tête dans la dernière ligne droite, mais avec une meute de concurrents à ses trousses. Pourquoi Nynaeve et Elayne étaient-elles allées à Tanchico ? Et comment avaient-elles pu avoir besoin de l’aide d’une Seanchanienne ? En l’obtenant, en plus ?

Thom et Juilin étaient restés muets sur le sujet. De toute façon, ça n’était pas pertinent. Egeanin voulait des gars capables de garder un secret et de braver le danger. Donc, elle était dans une situation périlleuse. Mais qui pouvait menacer un membre du Sang, à part… ?

— Les Chercheurs collent à vos… à tes basques, c’est ça ?

Egeanin releva la tête et sa main droite vola vers la poignée d’une épée qu’elle ne portait pas. Les yeux rivés sur Mat, Domon gonfla ses impressionnants biceps. Désormais, il n’avait plus l’air d’un larbin, mais d’un type très dangereux. Et assez déterminé pour que Mat ne soit plus sûr du tout de sortir vivant de cette chambre.

— Si tu veux fuir les Chercheurs, je peux t’aider, dit Mat. Pour ça, tu dois gagner un pays que les Seanchaniens ne contrôlent pas. Sinon, les Chercheurs finiront par te trouver.

» Le mieux, c’est de filer le plus tôt possible. Ton or ne vaut pas ta vie, et tu pourras en gagner après. À condition que les Chercheurs ne te coincent pas. Selon Thom, ils s’agitent beaucoup, ces temps-ci. Du genre faire chauffer leurs fers…

Un moment, Egeanin dévisagea Mat en silence. Puis elle échangea un long regard avec Domon.

— Partir aussitôt que possible serait peut-être bien…, soupira-t-elle.

Un moment de faiblesse. Le visage dur, elle reprit d’un ton très ferme :

— Les Chercheurs ne m’empêcheront pas de quitter la ville. En revanche, ils me suivront pour trouver quelque chose qui les intéresse bien plus que moi. Ils ne me lâcheront pas, et tant que je serai dans un pays contrôlé par les Rhyagelle, ils pourront m’arrêter. Ce qu’ils ne manqueront pas de faire si je m’approche d’une zone encore libre. C’est là que j’aurai besoin des compétences de ton ami Thom, Mat Cauthon. Au moment où je devrai disparaître de la vue des Chercheurs… Si je n’ai pas encore reçu l’or de Cantorin, j’en ai assez pour vous payer tous grassement. N’en doute pas un instant, maître Cauthon.

— Appelle-moi Mat, fit le jeune homme avec son plus beau sourire.

Même les dures à cuire fondaient quand il leur faisait ce coup-là. Et si Egeanin ne le montra pas – en fait, elle se rembrunit –, il ne douta pas d’avoir mis en plein dans le mille.

— Je sais comment te faire disparaître maintenant ! Inutile d’attendre… D’ailleurs, les Chercheurs pourraient décider de t’arrêter demain.

Encore un coup au but ! Egeanin ne broncha pas – ce n’était pas le genre de la maison – mais ne passa pas très loin d’acquiescer.

— Il y a cependant une chose, Egeanin…

Tout ça pouvait lui sauter à la figure, comme un des feux d’artifice d’Aludra, mais Mat n’hésita pas. Parfois, il fallait jeter les dés et croiser les doigts.

— Je n’ai pas besoin d’or, mais il me faut trois sul’dam capables de tenir leur langue. Tu peux me fournir ça ?