Après une petite éternité, Egeanin hocha la tête.
Intérieurement, Mat eut un grand sourire. Son cheval venait d’arriver premier.
— Domon…, lâcha Thom, les dents serrées sur le tuyau de sa pipe.
Étendu sur son lit, un oreiller plié en deux sous la tête, il semblait étudier avec intérêt le nuage de fumée bleue qui flottait dans la chambre.
— Et Egeanin…
— Devenue membre du Sang, ajouta Juilin, assis au bord de son lit, la pipe au bec. Je ne sais pas si j’aime beaucoup ça…
— Dois-je comprendre qu’on ne peut pas se fier à eux ? demanda Mat.
D’un index un peu trop enthousiaste, il tapota le tabac brûlant, dans le fourneau de sa pipe, puis lâcha un juron et porta le doigt à sa bouche pour humidifier la brûlure. Comme d’habitude, il avait dû se contenter du tabouret, mais pour une fois, ça ne le dérangeait pas.
Traiter avec Egeanin lui avait pris une petite partie de l’après-midi. Mais Thom n’était pas revenu au palais avant la tombée de la nuit, et Juilin avait tardé encore plus. Et aucun des deux hommes ne semblait ravi par ses nouvelles…
Sans enthousiasme, Thom avait juste annoncé qu’il avait enfin pu voir un des sceaux enregistrés par la garde. Juilin, lui, se rembrunissait chaque fois qu’il jetait un coup d’œil au ballot oublié dans un coin de la pièce. Bon, ils n’avaient plus besoin de robes de sul’dam. Une raison pour faire la tête ?
— Croyez-moi, tous les deux, ils ont une peur bleue des Chercheurs, reprit Mat quand son index ne lui fit plus mal.
C’était peut-être un peu exagéré comme expression, mais ils n’en menaient pas large…
— Du Sang ou pas, Egeanin n’a pas tiqué quand je lui ai dit pourquoi il nous faut des sul’dam. Simplement, elle a précisé en connaître trois qui marcheront dans le coup – dès demain, en plus de tout !
— Une femme d’honneur, cette Egeanin…, fit Thom entre deux ronds de fumée. Étrange, c’est vrai, mais c’est une Seanchanienne… Elayne l’a prise en sympathie et même Nynaeve a surmonté ses préjugés. Leur relation était réciproque, tu sais… Même si elle les prenait pour des Aes Sedai… À Tanchico, elle nous a beaucoup aidés. Parce qu’elle est rudement compétente… Je donnerais cher pour savoir comment elle a accédé au Sang – cela dit, je la crois fiable. Pareil pour Domon. Un type intéressant…
— Un contrebandier, marmonna Juilin. Et maintenant, il appartient à cette femme. Mais un so’jhin n’est pas un esclave. Certains dictent leur comportement aux membres du Sang.
Thom leva un sourcil à l’intention de son compagnon, qui haussa les épaules.
— Oui, je suppose qu’il est digne de confiance… Pour un contrebandier !
Mat eut un soupir agacé. Pour se montrer si contrariants, ces deux-là devaient être jaloux. Mais lui, il était un ta’veren, et ils allaient devoir vivre avec ça.
— Donc, récapitula-t-il, on fiche le camp demain soir ! La seule modification au plan, c’est que nous avons trois sul’dam et une femme du Sang pour nous aider à franchir les portes.
— Ces sul’dam vont faire sortir trois Aes Sedai, revenir ici et ne jamais songer à donner l’alerte ? (Juilin soupira.) Un jour, alors que Rand al’Thor était à Tear, j’ai vu une pièce atterrir sur la tranche cinq fois de suite. Finalement, on est partis en la laissant sur la table. La preuve que tout peut arriver, j’imagine…
— Juilin, grogna Mat, ou tu leur fais confiance, ou tu te méfies d’eux…
De nouveau, le pisteur de voleurs regarda le ballot. Horripilé, Mat secoua la tête.
— Thom, qu’ont-ils fait pour vous aider, à Tanchico ? Par le sang et les cendres ! cessez de me regarder avec vos grands yeux bovins ! Vous savez, ils savent, et il faut que je sache aussi.
— Nynaeve nous a dit de n’en parler à personne, déclara Juilin comme si c’était important. Elayne aussi. Nous avons promis. Prêté serment, en quelque sorte…
Sur son oreiller, Thom secoua la tête.
— Parfois, nécessité fait loi, Juilin… Et non, ce n’était pas un serment…
Le trouvère exhala trois ronds de fumée parfaits.
— Mat, ils nous ont aidés à nous approprier et à mettre hors circuit une sorte d’a’dam destiné aux hommes. Si j’ai bien compris, l’Ajah Noir comptait l’utiliser sur Rand. Vous comprenez pourquoi Elayne et Nynaeve nous ont demandé de garder le silence. S’il devenait notoire que de tels artefacts existent, des histoires délirantes se répandraient partout.
— Qui se soucie des histoires ?
Un a’dam destiné aux hommes ? Si l’Ajah Noir avait mis ce truc autour du cou de Rand, ou si les Seanchaniens…
Les couleurs revenant à l’attaque, Mat se força à ne plus penser à Rand.
— Les histoires ne tueront… hum… personne.
Pas de couleurs ! Rien à craindre tant qu’il ne pensait pas à… Et voilà, encore des couleurs !
— C’est faux, Mat, dit Thom. Les histoires ont du pouvoir. Les récits des trouvères, les ballades des bardes et les rumeurs, même combat ! Ces fictions éveillent les passions et changent la vision du monde des gens. Aujourd’hui, j’ai entendu un homme dire que Rand a juré fidélité à Elaida et qu’il est à la Tour Blanche. Ce type y croyait dur comme fer, Mat. Que se passera-t-il si beaucoup de Teariens y croient aussi ? Les Teariens abominent les Aes Sedai. Pas vrai, Juilin ?
— Certains, oui… Enfin, presque tous, c’est vrai. Mais très peu d’entre nous ont rencontré des sœurs – enfin, en le sachant. Avec la loi qui leur interdisait de canaliser, très peu d’Aes Sedai venaient chez nous – et sans crier leur identité sur tous les toits.
— Ce n’est pas pertinent, très cher Tearien ami des Aes Sedai. Je dirais même que ça renforce mes arguments. Les Teariens soutiennent Rand – les nobles, en tout cas – parce qu’ils craignent son retour. Mais s’ils pensent que la Tour Blanche le retient, donc qu’il ne reviendra pas… Et s’ils le prennent pour un pantin de la tour, ça leur fera une raison de plus de le lâcher. Si assez de Teariens croient ces fadaises, Rand aura tout aussi bien fait de quitter Tear après avoir arraché Callandor de la pierre… Ce n’est qu’une rumeur, et je n’ai parlé que de Tear, mais elle pourrait faire des dégâts au Cairhien, en Illian et partout ailleurs. Dans un monde où évoluent le Dragon Réincarné et des Asha’man, j’ignore quel genre de récits peut faire naître un a’dam pour hommes, et je ne veux surtout pas avoir l’occasion de le découvrir.
En un sens, Mat comprit ce que voulait dire le trouvère. Un stratège désirait toujours laisser croire à ses ennemis qu’il faisait autre chose que ce qu’il faisait en réalité – ou qu’il allait ailleurs que sa véritable destination. S’ils n’étaient pas abrutis, les types d’en face tentaient de lui faire le même coup. Parfois, une telle confusion finissait par régner dans les deux camps que des événements étranges se produisaient. Des cités brûlaient alors que personne n’avait intérêt à les détruire – sauf les incendiaires, qui pensaient à tort le contraire – et des milliers de gens mouraient pour rien. Ou on détruisait des récoltes, toujours sans raison, et la famine consécutive faisait un massacre.
— Moi, je ne tiens pas à me casser la tête à cause de cet a’dam. J’imagine que quelqu’un a pensé à prévenir… le principal intéressé.
Les couleurs tourbillonnèrent. Mat se demanda s’il pouvait les ignorer, voire s’y habituer. Elles disparaissaient très vite et ne lui faisaient aucun mal. Mais il détestait tout ce qu’il ne comprenait pas. Surtout quand c’était lié au Pouvoir. La tête de renard, autour de son cou, le protégeait du Pouvoir, mais cette défense, comme sa mémoire, était constellée de trous.