— Nous ne sommes pas en rapport avec Rand, répondit sèchement Thom. Si elles pensent que c’est important, Nynaeve et Elayne ont dû trouver un moyen de l’avertir.
— Pourquoi devraient-elles le faire ? demanda Juilin.
Avec un grognement, il se pencha pour retirer une de ses bottes.
— Ce truc est au fond de la mer, à présent.
Toujours morose, il jeta la botte sur le ballot maudit.
— Vas-tu enfin nous laisser dormir cette nuit, Mat ? Demain, je doute que nous en ayons l’occasion, et j’aime bien me reposer au moins un jour sur deux.
Ce soir-là, Mat choisit le lit royal. Pas en souvenir du bon vieux temps – une idée qui le fit éclater d’un rire si faux qu’il en eut le moral sabordé. Simplement, un bon matelas de plume et des oreillers douillets ne se refusaient pas lorsqu’on ignorait où on dormirait les jours suivants.
L’ennui, c’est qu’il ne put pas fermer l’œil. Étendu dans le noir, un bras sous la tête, il tenait dans l’autre la lanière de son médaillon, prêt à le brandir si le gholam se glissait dans la pièce en passant sous la porte.
Mais le tueur n’avait rien à voir avec son insomnie. Dans sa tête, le plan tournait en boucle. Un bon plan, et aussi simple que possible, étant donné les circonstances. Sauf que… Aucune bataille ne se déroulait selon le plan, si brillant fût-il. Les grands capitaines ne devaient pas leur réputation à leurs talents de planificateurs, mais au génie de l’improvisation leur permettant de vaincre même quand tous leurs plans se cassaient la figure.
Du coup, quand l’aube arriva, elle trouva le jeune flambeur en train de se demander pour la centième fois ce qui pouvait mal tourner dans cette affaire.
30
De grosses gouttes de pluie froide
Le jour se leva, glacial, sous un ciel si plombé qu’on apercevait à peine le soleil naissant. Déchaînées, les bourrasques venues de la mer des Tempêtes faisaient trembler les vitres et l’encadrement des fenêtres. Dans les récits, les journées de ce genre n’étaient pas propices aux évasions et aux sauvetages héroïques. En revanche, pour les meurtres…
Une idée plutôt déprimante, quand on avait l’intention de vivre jusqu’au lendemain. Pourtant, le plan était d’une limpide simplicité. Avec quelqu’un du Sang comme soutien, rien ne pouvait mal tourner. Le hic, c’était de s’en convaincre.
Pendant que Mat s’habillait, Lopin lui apporta un petit déjeuner composé de jambon, d’un fromage jaune très dur et de pain. Dans un coin, Nerim pliait les derniers vêtements qui devaient partir à l’auberge – dont quelques chemises offertes par Tylin. Après tout, elles étaient de bonne qualité, et Nerim affirmait pouvoir résoudre l’épineuse question de la dentelle. Comme d’habitude, il avait dit ça d’un ton sinistre, comme s’il proposait de coudre un linceul. Mais si lugubre qu’il soit, ce gaillard avait un sacré bon coup d’aiguille. Bien des blessures de Mat auraient pu en témoigner…
— Nerim et moi, récita Lopin pour la énième fois – et sans s’agacer –, nous ferons sortir Olver par la porte des détritus, à l’arrière du complexe.
Dans un palais, les domestiques sautaient rarement un repas. Du coup, Lopin était à l’étroit dans sa redingote sombre de Tear, beaucoup plus serrée qu’à une époque et particulièrement tendue au niveau de son ventre.
— À cet endroit, il n’y a jamais personne, à part les gardes qui restent jusqu’au départ de la charrette des ordures. Ils ont l’habitude de nous voir passer par là pour déménager les vêtements de mon seigneur, donc ils ne tiqueront pas. À La Vagabonde, nous récupérerons l’or de mon seigneur et le reste de sa garde-robe. Après, Metwyn, Fergin et Gorderan nous retrouveront avec les chevaux. En milieu d’après-midi, avec les Bras Rouges, nous exfiltrerons Olver par la porte Dal Eira. Pour les chevaux, même de bât, j’ai les tickets de loterie dans ma poche. Une demi-lieue au nord du Circuit du Paradis, sur la grand-route, il y a une grange abandonnée où nous attendrons l’arrivée de mon seigneur. Ai-je bien assimilé les instructions de mon seigneur ?
Mat avala son dernier bout de fromage et s’essuya les mains.
— Tu trouves que je t’ai fait répéter trop souvent ? demanda-t-il en enfilant sa veste.
Un modèle vert sombre très ordinaire. Dans des moments pareils, un homme ne voulait surtout pas se faire remarquer.
— Moi, je veux que tu saches tout ça par cœur. Souviens-toi : si tu ne m’as pas vu avant le lever du soleil, demain, file et ne t’arrête pas avant d’avoir trouvé Talmanes et la Compagnie.
L’alerte serait donnée dès la première inspection du « chenil », très tôt le matin. Si Mat n’avait pas déjà quitté la ville à ce moment-là, il ne lui resterait plus qu’à découvrir si sa chance pouvait arrêter la hache d’un bourreau. Son destin, lui avait-on dit, était de mourir et de revivre – une sorte de prophétie –, mais il aurait juré que c’était en fait déjà arrivé.
— Aux ordres de mon seigneur, grommela Lopin. Il en sera fait comme il le désire.
— Oui, murmura Nerim, comme il le désire… Mon seigneur ordonne et nous obéissons.
Mat aurait parié que les deux hommes mentaient. Cela dit, deux ou trois jours d’attente ne les tueraient pas, et après ce délai, ils seraient convaincus qu’il ne viendrait plus. Et dans le cas contraire, Metwyn et les deux autres soldats leur botteraient les fesses. Ces trois hommes lui étaient loyaux, mais pas au point de poser la tête sur le billot si la sienne était déjà tombée dans la sciure. Bizarrement, il n’en aurait pas dit autant de Nerim et Lopin.
Devoir quitter Riselle fut moins traumatisant pour Olver que Mat l’aurait cru. Alors qu’il aidait l’enfant à emballer ses affaires, le jeune homme aborda ce sujet délicat. Toutes les possessions du gamin étaient proprement étalées sur son lit dans la chambre qui était un minuscule salon à l’époque où Mat habitait dans ces appartements.
— Elle va se marier, Mat, expliqua Olver comme si c’était lui l’adulte qui s’adressait à un enfant.
Ouvrant la petite boîte sculptée que Riselle lui avait offerte, Olver s’assura que sa plume de faucon rouge y était bien rangée, puis il la referma et la rangea dans le sac de cuir qu’il porterait sur l’épaule. À ses yeux, cette plume comptait autant que sa bourse contenant vingt couronnes d’or et de la petite monnaie en argent.
— Je doute que son mari lui permette de continuer à m’apprendre à lire. À sa place, moi, je refuserais.
— Je vois…, souffla Mat.
Une fois sa décision prise, Riselle n’avait pas perdu de temps. Rendu public la veille, son mariage avec le général d’étendard Yamada aurait lieu le lendemain – et tant pis pour la coutume qui prescrivait quelques mois d’écart entre l’annonce et la cérémonie. Si bon général qu’il pût être – sur lui, Mat n’avait aucune information –, Yamada n’avait jamais eu la moindre chance contre Riselle et sa fabuleuse poitrine. Aujourd’hui, les deux tourtereaux visitaient un verger, sur les collines de Rhannon, que le futur époux entendait offrir à sa promise.
— J’ai pensé que tu voudrais… Eh bien, l’emmener, par exemple.
— Je ne suis pas un enfant, Mat ! répliqua sèchement Olver.
Après l’avoir enveloppée dans un carré de tissu, il rangea sa carapace de tortue dans le sac.
— Tu joueras aux Serpents et Renards avec moi, hein ? Riselle adorait ça, mais toi, tu n’as plus jamais le temps.
En sus des vêtements que Mat emballait dans un manteau, ce ballot voyageant dans un panier de bât, le gosse possédait un pantalon de rechange, plusieurs chemises et des chaussettes qui iraient dans le sac avec le jeu de Serpents et Renards que son père avait fabriqué pour lui. En principe, on risquait moins de perdre les choses qu’on avait sur soi, et en matière de perte, Olver en avait plus encaissé en dix ans que la majorité des gens en toute une vie. Pourtant, il croyait toujours qu’on pouvait gagner à Serpents et Renards sans violer les règles…