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— On jouera, oui, promit Mat.

S’il réussissait à sortir de cette ville, c’était juré. Lui, il violait sûrement assez de règles pour mériter de gagner.

— Jusqu’à ce que j’arrive, tu t’occuperas bien de ton cheval, j’espère.

Olver eut un large sourire – et avec son énorme bouche, l’adjectif large était à prendre littéralement. Il aimait presque autant le hongre gris que son fichu jeu de plateau.

Puisqu’on en parlait, un autre joueur croyait qu’on pouvait gagner sans tricher. Et pas seulement à Serpents et Renards.

— Ce soir ! grogna Beslan tout en faisant les cent pas devant la cheminée, dans le salon de Tylin.

Le regard assez froid pour dissiper la chaleur des flammes et les mains dans le dos afin de les éloigner de la poignée de son épée, le prince bouillait d’excitation.

Sur la cheminée, l’horloge de la reine sonna quatre fois pour annoncer la deuxième heure de la matinée.

— Si tu m’avais prévenu un peu à l’avance, j’aurais pu organiser quelque chose de magnifique !

— Je ne veux rien de magnifique…, soupira Mat.

En réalité, il ne voulait rien de Beslan, mais ce casse-pieds, par le plus grand des hasards, avait vu Thom se glisser dans la cour des écuries de La Vagabonde, un peu plus tôt. Le trouvère avait mission de distraire Joline jusqu’à ce qu’Egeanin lui amène sa sul’dam. Avec ses manières de courtisan, il avait tous les talents pour calmer les nerfs de l’Aes Sedai. Cela dit, il aurait pu avoir des dizaines de raisons d’aller à l’auberge. Enfin, peut-être pas autant que ça, puisqu’elle était bourrée de Seanchaniens, mais au moins cinq ou six. Hélas, Beslan avait deviné la bonne aussi vite qu’un canard gobe un insecte, et il refusait d’être tenu à l’écart.

— Si certains de tes amis flanquent le feu aux entrepôts de la route de la Baie, où les Seanchaniens stockent leurs réserves, ce sera amplement suffisant. Mais attention, qu’ils n’agissent pas avant minuit surtout. Je préfère une heure de retard à une d’avance…

Avec un peu de chance, Mat serait sorti d’Ebou Dar avant minuit.

— Cette diversion attirera les Seanchaniens au sud, et perdre des réserves les contrariera.

— Je m’en occuperai, c’est réglé ! répondit Beslan. Mais allumer des feux n’a pas grand-chose d’héroïque.

Mat se rassit, posa les bras sur les accoudoirs de son fauteuil et fronça les sourcils. Quand il commença à pianoter sur le bois doré, sa chevalière émit un petit bruit métallique.

— Beslan, quand ces incendies commenceront, tu seras bien en vue dans une auberge, c’est compris ?

Le prince eut une grimace.

— Beslan !

— Je sais, je sais… Il ne faut pas exposer ma mère. D’accord, des témoins pourront me mettre hors de cause. À minuit, je serai aussi rond que le mari d’une aubergiste. On me verra, tu peux compter sur moi ! Mais ça n’a rien d’héroïque, et je suis en guerre contre les Seanchaniens, que ma mère le soit aussi ou non.

Mat essaya de ne pas soupirer et faillit réussir…

Bien entendu, il n’y avait aucun moyen de dissimuler les trois Bras Rouges qui faisaient sortir les chevaux des écuries. Deux fois dans la matinée, Mat vit une serveuse donner de l’argent à une autre, et à chaque occasion, celle qui se délestait de ses pièces le foudroya du regard quand elle l’aperçut. Même si Vanin et Harnan faisaient mine de vouloir prendre racine dans la caserne qui jouxtait les écuries du palais, tout le monde savait que Mat Cauthon ne tarderait pas à filer. Les paris allaient bon train, et certains étaient déjà payés. Toute l’astuce consistait à empêcher ces gens de deviner à quel point le départ du « caneton » était imminent.

Au fil de la matinée, le vent gagna en puissance. Mat fit seller Pépin et força le pauvre cheval à tourner inlassablement en rond dans la cour des écuries. Bien emmitouflé dans son manteau, le jeune flambeur ne poussa pas sa monture histoire de ne pas la fatiguer. Levant régulièrement les yeux au ciel, il fit la grimace en voyant de gros nuages noirs s’y accumuler. Non, Mat Cauthon n’aimait pas être dehors par un temps pareil. En toute autre circonstance, il serait resté bien au chaud jusqu’à ce que le ciel s’améliore.

Les sul’dam qui promenaient leurs damane dans la cour savaient elles aussi qu’il ficherait bientôt le camp. En général, les servantes ne parlaient pas aux Seanchaniennes, mais en ce monde, ce que savait une femme, toutes les autres le savaient aussi à une lieue à la ronde. Entre ces dames, les ragots se répandaient plus vite qu’un incendie de bois sec.

Une grande sul’dam blonde regarda Mat et secoua la tête. Une autre, petite et rondelette, la peau aussi noire que celle d’une Atha’an Miere, lui rit carrément au nez. Le jouet de Tylin, voilà ce qu’il était.

S’il se fichait des sul’dam, Mat se souciait de Teslyn. Plusieurs jours durant, il ne l’avait pas vue parmi les damane qui prenaient l’air. Aujourd’hui, les sul’dam laissaient leur manteau voler au vent alors que les damane serraient autour de leur torse les pans du leur – à part Teslyn, qui semblait ne pas s’en préoccuper et titubait sur chaque irrégularité des pavés. Et sur son visage lisse d’Aes Sedai, ses yeux exprimaient de l’angoisse. De temps en temps, elle jetait un coup d’œil à la sul’dam brune opulente qui portait le bracelet de son a’dam. À ces moments-là, elle s’humectait les lèvres, perdue et hésitante.

L’estomac de Mat se noua. Où était passée la détermination de l’Aes Sedai ? Si elle craquait déjà sous si peu de pression…

— Tout va bien ? demanda Vanin quand Mat eut mis pied à terre, tendant au gros type les rênes de Pépin.

Des gouttes froides s’étant mises à tomber, les sul’dam, hilares, firent rentrer à la hâte leurs damane. Vanin souleva la jambe gauche de Pépin et feignit d’examiner le sabot – une saine précaution, histoire qu’on ne se demande pas pourquoi deux idiots discutaient sous la pluie.

— Tu m’as l’air plus en forme, Mat.

— Tout va bien, confirma le jeune homme.

Sa jambe et sa hanche lui faisaient mal, mais il s’en apercevait à peine, comme de la pluie. Si Teslyn partait en quenouille maintenant…

— N’oublie pas, Vanin. Si vous entendez crier dans le palais, ce soir, ou si quoi que ce soit d’autre vous paraît anormal, n’attendez pas, Harnan et toi. Filez et allez retrouver Olver, qui sera…

— Je sais où sera ce sacré chenapan, dit Vanin en lâchant la jambe de Pépin. Harnan n’est pas stupide au point de ne pas savoir mettre ses bottes tout seul, et moi, je sais que faire. Toi, charge-toi de ta part du boulot, et assure-toi que ta chance sera au rendez-vous. Allez, Pépin, on y va. Du délicieux fourrage t’attend, et moi, je me régale d’avance d’un ragoût de poisson.

Mat aurait dû se nourrir, il le savait, mais il y avait une pierre dans son estomac qui ne laissait de place pour rien d’autre. Boitillant jusqu’aux appartements de Tylin, il posa son manteau sur un dossier et passa un moment à fixer le mur où sa lance à hampe noire reposait à côté de son arc pour l’instant débandé. Au dernier moment, il prévoyait de venir chercher l’ashandarei. Les membres du Sang seraient tous au lit, à cette heure-là, et les domestiques aussi. Dehors, il ne resterait que les gardes, mais il ne voulait pas être vu avec une arme plus tôt que nécessaire. Même les Seanchaniens qui le traitaient de jouet risqueraient de s’inquiéter. À l’origine, il avait prévu d’emporter aussi son arc, car il était presque impossible de trouver de l’if noir ailleurs qu’à Deux-Rivières. Et quand on y arrivait, l’arc était coupé trop court. Débandé, il devait faire au moins l’équivalent d’une tête de plus que son propriétaire.