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Hélas, il allait devoir abandonner le sien… Si on en venait à la violence, il aurait besoin des deux mains pour manier la lance. La fraction de seconde requise pour lâcher l’arc risquait de lui coûter la vie.

— Tout se passera comme prévu, dit Mat à Vanin.

Bon sang ! voilà qu’il parlait comme Beslan !

— Je n’aurai pas besoin de me battre pour sortir du palais.

Et qu’il était aussi cinglé que le prince ! Aux dés, la chance était une très bonne chose. Pour le reste, s’y fier pouvait conduire tout droit au tombeau.

S’étendant sur le lit, Mat croisa les chevilles et continua à observer ses armes. Dans le salon, l’horloge continua à égrener les heures.

Ce soir, il aurait plus que jamais besoin de sa chance !

Dehors, la lumière baissa si lentement qu’il faillit se lever pour aller voir si le soleil n’était pas coincé dans le ciel. Le crépuscule arriva pourtant, puis la nuit le remplaça. Après que l’horloge eut sonné deux fois, il n’y eut plus aucun bruit, à part ceux de la pluie et du vent. Partout, les ouvriers qui ne s’étaient pas laissé décourager par la pluie devaient ranger leurs outils avant de rentrer chez eux…

Personne ne vint allumer les lampes ou raviver le feu. Aucun domestique ne devait s’attendre à ce qu’il soit là, puisqu’il y avait dormi la veille – le principe du nomadisme systématique. Du coup, les flammes finirent par s’éteindre dans la cheminée.

C’était parti, à présent ! Olver se trouvait en sécurité dans la vieille grange, dont le toit était presque entièrement intact.

L’horloge sonna la première heure de la nuit. Après environ une semaine, elle consentit à sonner la deuxième.

Mat se leva, passa dans le salon, le traversa à l’aveuglette et alla ouvrir une des hautes fenêtres. Poussées par le vent, des gouttes de pluie ne tardèrent pas à tremper sa veste. La lune invisible derrière les nuages, la cité n’était plus qu’une masse informe et obscure. Dans les rues, aucune lampe n’avait résisté à la pluie et au vent. Plutôt propice à une évasion, ça… En même temps, si une patrouille les repérait par ce temps, les gardes auraient du mal à croire à une promenade nocturne…

Tremblant de froid, Mat referma la fenêtre. Prenant place dans un des fauteuils en bambou sculpté, il contempla l’horloge, sur la cheminée. Dans l’obscurité, il ne la voyait pas vraiment, mais il entendait ses « tic-tac ».

Une autre heure pleine sonna. Désormais, il n’y avait plus rien à faire, à part attendre. Très bientôt, Egeanin allait présenter sa sul’dam à Joline. Si elle avait pour de bon trouvé trois de ces femmes prêtes à coopérer…

Ensuite, si Joline ne paniquait pas avec un a’dam autour du cou, Thom, l’Aes Sedai et les autres compagnons de l’auberge le rejoindraient juste avant la porte Dal Eira. Et s’il ne le trouvait pas, Thom avait fait du très bon travail en sculptant son navet, et il était sûr de pouvoir franchir les portes avec son faux ordre. Au moins, au cas où tout le reste s’écroulerait, les fugitifs auraient encore une chance. Si…

« Si, si et encore si ! » Beaucoup trop de « si »… Et il était trop tard pour ça.

Comme quand on tape avec une cuillère sur un verre en cristal, l’horloge émit un « ding » harmonieux. Puis un autre… À cette heure, Juilin devait être en chemin pour rejoindre sa précieuse Thera, et avec un peu de chance, Beslan commençait à lever le coude dans une auberge. Après avoir pris une profonde inspiration, Mat se leva dans l’obscurité et vérifia au toucher la présence de ses couteaux – dans ses manches, sous son manteau, dans le revers de ses bottes et même dans son dos, glissé à l’arrière de son col. Satisfait de son inspection, il sortit des appartements royaux. Désormais, plus moyen de reculer.

Dans les couloirs déserts où une lampe sur trois, voire sur quatre, était allumée, le jeune flambeur passa de flaque de pâle lumière en zone de pénombre. Sur les dalles du sol, puis dans l’escalier, ses bottes produisirent ce qui lui sembla un boucan d’enfer. À cette heure, tout le monde devait dormir, mais si quelqu’un le voyait quand même, il ne voulait surtout pas avoir l’air furtif. Les pouces glissés dans sa ceinture, il fut tenté de siffloter. Au fond, tout ça n’était pas plus difficile que de voler une tourte sur le rebord d’une fenêtre… Certes, mais dans son enfance, se souvint-il – ou crut-il se souvenir, à force, il ne savait plus –, en une ou deux occasions, il s’était fait salement punir pour un tel larcin.

Dans la colonnade qui longeait les écuries, Mat releva le col de son manteau. Le vent poussait la pluie entre les colonnes, et elle était rudement froide. Fichue flotte ! Avant même d’être dehors, un honnête homme pouvait s’y noyer ! Avec ce temps, les lampes extérieures étaient toutes éteintes, à part celles qui encadraient les portes ouvertes – deux fragiles îlots de lumière dans les ténèbres. Même en plissant les yeux, Mat ne distingua pas les gardes. Sans nul doute, les Seanchaniens devaient être immobiles, comme s’il faisait un temps de plein été. Quant aux soldats locaux, ils les imitaient sans doute, parce qu’ils n’aimaient pas trop s’exposer.

Après un moment, histoire de ne pas être trempé jusqu’aux os, Mat se réfugia dans l’encadrement de la porte de l’antichambre. Dans la cour, rien ne bougeait. Où étaient ses compagnons ? Par le sang et les cendres ! que fichaient-ils donc ?

Précédés par deux hommes portant chacun une lanterne au bout d’une perche, des cavaliers se présentèrent à l’entrée. Avec la pluie, Mat ne put pas les compter, mais il y en avait bien trop à son goût. Les messagers seanchaniens sortaient-ils avec des porteurs de lanterne comme éclaireurs ? Avec ce temps, c’était possible. Dépité, Mat recula pour entrer dans l’antichambre. Derrière, la chiche lumière d’une lampe suffit à rendre plus obscure encore la fichue cour, mais il continua à plisser les yeux. Et quelques minutes plus tard, il distingua quatre silhouettes qui filaient vers les portes. Si c’étaient des messagers, ils passeraient devant lui sans le remarquer.

— Ton ami, ce Vanin, est un butor, annonça Egeanin en déboulant sous la colonnade, où elle abaissa aussitôt sa capuche.

Dans l’obscurité, impossible de distinguer ses traits. Au son de sa voix, Mat devina sans peine ce qu’il verrait une fois qu’elle serait entrée dans l’antichambre, le forçant à reculer encore.

Sourcils froncés, des étincelles dans les yeux, la Seanchanienne fulminait. Domon la suivait, trempé jusqu’aux os et mal luné, ainsi que deux sul’dam : une blonde au teint clair et une brune aux longs cheveux. Difficile d’en voir plus, puisqu’elles gardaient la tête baissée.

— Tu ne m’as pas dit qu’elle aurait deux hommes avec elle, marmonna Egeanin en retirant ses gants.

Malgré son débit traînant, quand elle était en colère, Egeanin aurait pu en imposer à Nynaeve.

— Ni qu’il y aurait maîtresse Anan… Heureusement, je sais m’adapter. Dès que leur encre est sèche, les plans ont toujours besoin de corrections… Puisqu’on parle de sécher, es-tu déjà sorti aujourd’hui ? J’espère que tu ne t’es pas fait remarquer…

— Comment ça, tu sais t’adapter ? De quelles corrections parles-tu ?

Mat se passa une main dans les cheveux et constata qu’ils étaient trempés.

— J’avais tout planifié !

Pourquoi les deux sul’dam étaient-elles si figées ? Deux statues jumelles incarnant le doute et la méfiance…