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Le regard de la Seanchanienne croisa brièvement celui de Mat avant de se river de nouveau sur la sul’dam.

— Non, dit-elle, changer mon plan serait une perte de temps. Or, je n’en ai pas à perdre. Der’sul’dam, la Haute Dame Suroth m’a autorisée à utiliser n’importe quelle damane de mon choix.

— Bien entendu, ma dame, répondit la der’sul’dam, troublée. Je soulignais simplement que Tessi n’est pas vraiment formée. Justement, je venais la voir… En ce moment, elle progresse, mais…

Toujours sans oser respirer, Mat recula sur la pointe des pieds. Puis il descendit l’escalier, s’appuyant au mur pour s’alléger le plus possible. En montant, il n’avait entendu aucune marche craquer, mais dans la vie, il y avait les risques et la chance. Un homme avisé prenait les risques strictement nécessaires, et ne poussait jamais trop loin sa chance. La seule recette pour vivre vieux, un des objectifs majeurs du jeune flambeur.

Arrivé en bas des marches, il s’autorisa à respirer et attendit que son cœur veuille bien cesser de battre la chamade. Enfin, accepte au moins de se calmer un peu, parce qu’il risquait de s’affoler encore un moment.

Si Egeanin pensait avoir la situation en main, grand bien lui fasse, mais quand même… Bon, les deux sul’dam, elle devait les tenir d’une main de fer, mais…

Son plan, avait-elle dit ? Encore une qui se prenait pour… Mais sur un point, elle avait raison : il n’y avait pas de temps à perdre.

Mat partit à la course, tituba quand sa hanche se bloqua, heurta un guéridon et tenta de se rattraper à une tapisserie – une scène de campagne – qui se détacha à moitié du mur. Basculant en avant, Mat déstabilisa le guéridon et le gros vase en porcelaine qui trônait dessus tomba, s’écrasa sur le sol et produisit un boucan audible d’un bout du couloir à l’autre.

Après cet incident, le jeune flambeur claudiqua carrément – mais plus vite que n’importe quel autre boiteux dans l’histoire du monde. Si des gens venaient, attirés par le bruit, pas question qu’ils trouvent Mat Cauthon sur le lieu du désastre, voire à deux couloirs de là.

Une fois dans les appartements royaux, il claudiqua à travers le couloir, entra dans la chambre… et s’avisa que toutes les lampes étaient allumées. Dans la cheminée, on avait remis du bois et de belles flammes crépitaient.

Les bras dans le dos pour déboutonner sa robe d’équitation froissée, Tylin leva la tête et plissa les yeux.

— Je ne t’attendais pas ce soir, dit Mat.

Dans tout ce qu’il avait vu mal tourner dans cette affaire, le retour inopiné de Tylin n’avait jamais joué un rôle. Un coup mortel qui le pétrifiait…

— Suroth a appris qu’une armée s’est volatilisée au Murandy…, annonça la reine.

Concentrée sur Mat, qu’elle dévisageait intensément, elle parlait presque distraitement.

— Quelle armée – ou comment une armée peut-elle disparaître – je n’en sais rien… Mais elle a décidé que nous devions rentrer d’urgence. Laissant tous les autres en arrière, nous sommes parties seules sur une bête volante – enfin, avec la femme qui la dirigeait. Une fois sur les quais, nous avons réquisitionné deux chevaux… Au lieu de venir ici, Suroth est allée dans l’auberge, de l’autre côté de l’esplanade, où vivent ses officiers. Je doute qu’elle ait l’intention de dormir ce soir – ni de laisser ses hommes se reposer…

Laissant sa phrase en suspens, Tylin approcha de Mat et passa les doigts sur le devant de sa veste verte.

— L’ennui, quand on a un renard apprivoisé, c’est qu’il se rappelle un jour ou l’autre qu’il est un renard.

Les grands yeux noirs de Tylin se rivèrent dans ceux de Mat. Puis elle le prit à deux mains par les cheveux et l’attira vers elle pour un baiser qui lui coupa le souffle.

— Ça, dit-elle après, elle aussi à court d’oxygène, c’est pour te montrer à quel point tu me manqueras.

Sans crier gare, Tylin gifla Mat – si fort que des points noirs dansèrent devant ses yeux.

— Et ça, c’est pour avoir tenté de filer pendant que j’étais absente.

Tournant le dos au jeune homme, Tylin fit passer sa crinière noire par-dessus son épaule.

— Déboutonne ma robe, joli petit renard. À une heure si tardive, j’ai décidé de ne pas réveiller mes servantes. Mais avec des ongles si longs, manipuler des boutons est impossible. Une dernière nuit ensemble, et demain, en route vers ton destin !

Mat se massa la joue. S’il n’avait pas une dent cassée, il pourrait s’estimer heureux. Mais Tylin lui avait débloqué le cerveau. Si Suroth était à La Vagabonde, elle ne pourrait pas voir ce qui se passait ici. Donc, sa chance ne l’avait pas lâché. Son seul souci, c’était Tylin. Et il n’allait pas prendre de gants.

— Je pars ce soir, dit-il en posant les mains sur les épaules de sa maîtresse. Et j’emmène deux Aes Sedai qui étaient prisonnières au grenier. Accompagne-moi. Thom et Juilin iront chercher Beslan, et…

— T’accompagner ? répéta la reine en se retournant. Caneton, je n’ai aucune envie de devenir ta mignonne, et aucune intention d’embrasser la carrière de réfugiée. Ni de laisser l’Altara à la marionnette que les Seanchaniens choisiront. Je suis la reine, et je n’abandonnerai pas mon royaume. Tu veux libérer des Aes Sedai ? Je te souhaite bonne chance, ainsi qu’à tes protégées, mais ça semble surtout un bon moyen pour que ta tête finisse sur une pique. Et elle est trop jolie pour qu’on la coupe et la recouvre de goudron.

Mat essaya de reprendre Tylin par les épaules, mais elle recula avec un regard perçant qui incita le jeune homme à baisser les bras.

— Tylin, plaida-t-il, j’ai tout fait pour que les gens comprennent que j’allais partir – et que je voulais filer avant ton retour. Tout ça pour que les Seanchaniens sachent que tu n’as rien à voir là-dedans. Mais à présent…

— Je suis revenue, je t’ai surpris, tu m’as ligotée et cachée sous le lit. Demain matin, quand on me découvrira, je serai furieuse contre toi. Outragée, oui !

La reine sourit, mais dans ses yeux, Mat vit quelque chose qui n’était pas loin de l’outrage – malgré son discours sur les renards et sa volonté de le laisser partir vers son destin.

— J’offrirai une prime pour ta capture, et je proposerai à Tuon de t’acheter dès que tu auras été pris, si elle te veut encore. La parfaite colère d’une dame du Haut Sang. Caneton, ils me croiront. J’ai déjà informé Suroth de ma décision de me raser le crâne…

Mat eut un pâle sourire. Il n’avait pas le moindre doute : s’il était pris, elle le vendrait sans hésiter.

« Les femmes sont un labyrinthe de ronces en pleine nuit… »

Un labyrinthe d’où elles-mêmes ignoraient comment sortir, aurait dû ajouter le vieux proverbe.

Tylin insista pour superviser son saucissonnage. Une affaire d’orgueil, semblait-il. Comme si elle lui était tombée dessus par surprise, Mat allait devoir l’attacher avec des bandes découpées dans sa robe. Avec des nœuds très serrés, pour qu’elle ne puisse pas se libérer. D’ailleurs, une fois ligotée, elle se débattit assez pour qu’on puisse croire qu’elle avait vraiment essayé. C’était peut-être le cas, puisqu’elle eut un rictus quand elle dut admettre que c’était impossible.

Les poignets et les chevilles liés dans son dos, une sorte de longe passait autour de son cou et s’enroulait autour d’un des pieds du lit, afin de l’empêcher de ramper jusqu’à la porte puis de sortir dans le couloir.

Bien entendu, pour que ce soit convaincant, il fallait que Tylin ne puisse pas crier. Quand Mat, très doucement, lui glissa un mouchoir dans la bouche, puis en noua un autre dessus pour le maintenir, la reine esquissa un sourire, mais des étincelles crépitaient dans ses yeux. Un labyrinthe de ronces dans la nuit…