— Tu me manqueras, dit Mat en poussant sa maîtresse sous le lit.
Surprise des surprises, il constata qu’il ne mentait pas. Par la Lumière !
Sans traîner, il prit son manteau, ses gants et sa lance et éteignit les lampes en sortant. Dans le labyrinthe de ronces, un homme pouvait être piégé avant d’avoir compris ce qui lui arrivait.
Dans les couloirs toujours déserts, pas un bruit, à part celui de ses pas claudicants. Un profond soulagement – jusqu’à ce que Mat atteigne l’antichambre de la cour des écuries.
La seule lampe allumée projetait toujours des ombres vacillantes sur les inévitables tapisseries, mais Juilin et sa compagne n’étaient pas là, Egeanin et tous les autres brillant aussi par leur absence. Considérant le temps passé par Mat avec Tylin, tous auraient dû l’attendre depuis un bon moment.
Au-delà de la colonnade, un rideau de pluie obstruait la visibilité. Les fugitifs étaient-ils allés dans les écuries ? Après tout, Egeanin semblait encline à changer les plans dès que ça l’arrangeait.
En marmonnant entre ses dents, Mat resserra autour de lui les pans de son manteau et s’apprêta à braver l’averse. Décidément, certains soirs, il en avait plus que par-dessus la tête des femmes.
— Ainsi, tu veux t’en aller ? Je ne peux pas permettre ça, jouet !
Avec un juron, Mat se retourna et se retrouva face à Tuon, l’air sinistre derrière son voile transparent. Ajouté à sa ceinture incrustée de gemmes et à son collier, le diadème orné de pierres de lune et de perles qui retenait l’accessoire vestimentaire représentait une petite fortune.
Un moment bizarre pour remarquer ce genre de choses, s’avisa distraitement Mat.
Pourquoi cette gamine était-elle réveillée ? Par le sang et les cendres ! si elle faisait du grabuge, appelant la Garde ou…
Mat tendit une main vers la Seanchanienne, mais elle ne se laissa pas saisir, arrachant la lance de la main du jeune homme – un choc si violent qu’il en eut le poignet ankylosé. Au lieu de filer, la sale petite peste se mit à le bombarder de coups – de poing, pour l’essentiel, mais sans cracher sur quelques manchettes.
Selon Thom, personne n’était plus vif avec ses mains que Mat Cauthon. Eh bien, là, il dut se contenter de dévier les coups, sans pouvoir contre-attaquer ou au moins immobiliser les bras de la jeune furie.
Moins occupé à éviter que Tuon lui brise le nez – ou autre chose, vu qu’elle tapait rudement fort –, le jeune flambeur eût sans doute trouvé la situation comique. Bien qu’il la dominât de beaucoup, sans pour autant être un géant, c’était elle qui menait la danse, comme si elle ne doutait pas un instant de lui flanquer une rouste. Bizarrement, un sourire étira les lèvres de la tigresse, et dans ses yeux, Mat lut de la jubilation.
Que la Lumière le brûle ! À un moment pareil, pour remarquer la beauté d’une fille, il fallait vraiment être dingue. Autant que pour songer au prix de ses bijoux.
Sans crier gare, Tuon recula, rompant le contact, et remit en place le diadème qui tenait son voile. Sur son visage, plus trace de jubilation… En revanche, quelle concentration !
Sans cesser de regarder son adversaire, Tuon se campa sur ses pieds, saisit sa jupe et la remonta lentement au-dessus de ses genoux.
Pourquoi ne donnait-elle pas l’alerte ? Mat n’aurait su le dire. En revanche, elle se préparait à le bourrer de coups de pied. Sauf qu’il n’avait aucune intention de la laisser faire…
Il bondit… et tout se passa en même temps. Une douleur fulgurante, dans sa hanche, le força à tomber sur un genou. Sa jupe relevée jusqu’à ses propres hanches, Tuon lança sa jambe droite gainée d’un bas blanc et… passa largement au-dessus de sa cible, parce que quelqu’un venait de la soulever du sol.
Surpris de voir Noal, les bras autour de la taille de Tuon – elle-même stupéfiée par la tournure des événements –, Mat se ressaisit très vite. Alors que la jeune fille ouvrait la bouche pour crier, il se redressa, bondit en avant, arracha le diadème et entreprit de fourrer le voile au fond de la gorge de la furie. Bien entendu, elle ne se montra pas coopérative, contrairement à Tylin, et il dut lui ouvrir de force la bouche puis faire en sorte qu’elle ne lui enfonce pas ses dents dans les doigts. Avec dans les yeux une rage qu’elle n’avait jamais exprimée pendant le combat, Tuon eut un rugissement de gorge et se débattit contre l’étreinte de Noal. Plus vif qu’on aurait pu le croire, le vieil homme réussit à maintenir sa prise sans encaisser trop de coups de pied et de coude. Si décati qu’il soit, il se débrouillait rudement bien.
— Tu as souvent ce type de problème avec les femmes ? demanda-t-il en souriant.
Un baluchon à l’épaule, l’étrange bonhomme portait son manteau.
— Tout le temps, oui…, répondit Mat.
Gémissant quand un genou percuta sa hanche fragile, il réussit à dénouer le foulard qui protégeait son cou et l’enroula autour de la bouche de Tuon – au prix d’un pouce cruellement mordu, mais bon, on n’avait rien sans rien.
Et maintenant, qu’allait-il faire d’elle ?
— J’ignorais ce que tu mijotais exactement, dit Noal, mais comme tu vois, j’avais aussi prévu de filer ce soir.
Alors que Tuon continuait à gigoter, il la maintenait sans effort et presque sans y penser.
— Je me suis dit que l’air, ici, ne serait bientôt plus très sain pour un invité à toi.
— Sage décision, admit Mat.
Bon sang ! il aurait dû penser à prévenir Noal !
S’agenouillant, le jeune flambeur évita les coups de pied de Tuon et profita de la première occasion pour lui saisir les jambes. Faisant jaillir un couteau de sa manche, il découpa le bas de sa jupe et s’en servit pour lui lier les chevilles. Finalement, s’entraîner avec Tylin un peu plus tôt avait été une chance, parce qu’il n’avait pas l’habitude de ligoter les dames. Après avoir découpé une autre bande de tissu, il ramassa le diadème et se releva en grognant – puis en gémissant, quand Tuon le frappa à la hanche avec ses deux jambes.
Lorsqu’il lui remit son diadème autour du front, la Seanchanienne le foudroya du regard. Même immobilisée, elle n’avait toujours pas peur. À sa place, il n’en aurait pas mené large…
Juilin arriva enfin. En manteau, son épée courte sur une hanche, son brise-lames cranté sur l’autre, il brandissait son bâton en bambou. Dans une robe blanche de da’covale, une mince jeune femme brune s’accrochait à son bras droit. Fort jolie malgré la moue boudeuse de sa bouche en cœur, elle avait bien cinq ans de plus qu’aurait parié Mat et semblait pourtant très intimidée. Dès qu’elle vit Tuon, elle couina puis lâcha Juilin comme s’il était plus brûlant qu’un four. Accablée, elle s’assit sur le sol, près de la porte, la tête posée sur les genoux.
— Il a fallu que je convainque de nouveau Thera, soupira Juilin pour expliquer son retard.
Ensuite, il se concentra sur le fardeau que maintenait toujours Noal. Poussant en arrière son ridicule chapeau conique rouge, il se gratta le front.
— Que va-t-on faire d’elle ? demanda-t-il simplement.
— On la laissera dans les écuries, répondit Mat.
À condition que Vanin ait persuadé les garçons d’écurie de le laisser s’occuper des éventuelles arrivées nocturnes avec l’aide d’Harnan. Jusque-là, cette précaution avait paru secondaire. À présent, beaucoup de choses en dépendaient.
— Dans le grenier à foin, précisa Mat. Ils ne la trouveront pas avant le matin, quand ils voudront y prélever du fourrage.
Noal reposa les pieds de Tuon sur le sol et la maintint par les avant-bras. La tête bien droite, la petite tigresse avait renoncé à se débattre. Même avec un bâillon, elle restait hautaine et fière. Si elle refusait de lutter, ce n’était pas une capitulation, mais un choix.