— Dire que j’ai pensé que tu l’enlevais…, souffla Noal.
Des bruits de pas retentirent dans le couloir. Egeanin, enfin ? Ou une patrouille de Gardes de la Mort ? Des Ogiers, tant qu’à faire…
Mat indiqua à ses compagnons de se cacher dans les ombres. Puis, quasiment sur une jambe, il alla ramasser sa lance noire. Juilin aida Thera à se relever et la poussa sur sa gauche, où elle se recroquevilla de nouveau sur le sol. Le pisteur de voleurs se campa devant elle, son bâton dans les mains. Une arme qui ne payait pas de mine, mais dont il se servait avec une grande efficacité.
Noal tira Tuon au fond de la pièce et la lâcha d’une main pour aller cueillir un des couteaux cachés sous son manteau.
Au milieu de la salle, Mat leva sa lance, prêt à tout. Avec une hanche en capilotade, il ne ferait pas de miracles, mais si les choses devaient tourner au pire, il laisserait un cuisant souvenir à quelques types…
Quand Egeanin apparut, il s’appuya sur son arme, soulagé. Deux sul’dam suivaient la Seanchanienne, Domon sur les talons. Derrière le capitaine, Mat vit enfin Edesina – pas pour la première fois, car il l’avait aperçue dans la cour, un jour où il y faisait tourner Pépin. Une très jolie femme à la longue crinière brune et à la minceur de liane… Malgré l’a’dam qui la reliait à Seta, elle regardait la Seanchanienne avec un calme souverain. Une Aes Sedai enchaînée, certes, mais sûre que ça ne durerait pas. Teslyn, au contraire, était une boule de nerfs. Sans hâte, Renna et Seta firent avancer les deux sœurs, les forçant à venir se poster derrière Egeanin.
— J’ai dû amadouer la der’suldam, annonça la Seanchanienne. Avec leurs élèves, elles sont très protectrices…
Dès qu’elle aperçut Juilin et Thera, elle se rembrunit. Puisqu’elle était d’accord pour aider des damane, Mat n’avait pas cru bon de la prévenir pour la conquête de Juilin. Mais à l’évidence, voir une da’covale ne l’enchantait pas.
— Cette femme a vu Seta et Renna, ce qui change un peu la donne, mais…
Egeanin se tut quand ses yeux tombèrent sur Tuon. Pâle de nature, elle parvint à devenir encore plus blanche.
Au-dessus de son bâillon, la prisonnière la gratifia d’un regard froid de bourreau.
— Par la Lumière ! s’écria Egeanin en tombant à genoux. Espèce de fou ! La mort après d’interminables tortures, voilà le châtiment pour avoir levé la main sur la Fille des Neuf Lunes !
Les deux sul’dam s’agenouillèrent à la vitesse de l’éclair. Prenant chacune une sœur par son collier, elles forcèrent les deux femmes à se prosterner.
Mat grogna comme si Tuon venait de lui flanquer un coup de pied dans le ventre. À dire vrai, l’effet était le même…
La Fille des Neuf Lunes ! Même s’il détestait cette idée, les Aelfinn ne lui avaient pas menti. Il devrait mourir et revivre (si ce n’était pas déjà fait) puis il abandonnerait la moitié de la lumière de l’univers pour sauver le monde – et que le Ténébreux l’emporte s’il avait la moindre idée de ce que ça voulait dire. Enfin, il épouserait…
— C’est ma femme, annonça-t-il d’un ton très calme.
Quelqu’un s’étrangla dans son coin. Domon, aurait juré Mat.
— Quoi ? couina Egeanin en tournant la tête vers le jeune flambeur.
Si vite qu’il faillit recevoir dans la figure sa traîne de cheveux.
— Tu ne peux pas dire ça ! Tu ne dois pas !
Couiner, une Seanchanienne ? C’était vraiment nouveau.
— Pourquoi pas ?
Les Aelfinn donnaient toujours la bonne réponse à une question. Toujours.
— C’est ma femme. Ta fichue Fille des Neuf Lunes est mon épouse.
Tous les regards se braquèrent sur Mat, sauf celui de Juilin, qui enleva son chapeau et baissa les yeux dessus. Domon secoua la tête, Egeanin en resta bouche bée, Noal ricana et les deux sul’dam regardèrent le jeune homme comme s’il était un fou récemment échappé d’un asile.
Tuon ne broncha pas, ses yeux ne trahissant aucune émotion.
Mat se demanda ce qu’il devait faire. Eh bien, pour commencer, mettre les voiles avant que…
Quand Selucia fit irruption dans l’antichambre, il ne put s’empêcher de grogner. Le palais tout entier allait-il se donner rendez-vous ici ?
Domon tenta d’attraper l’intruse, mais elle lui échappa et fonça droit devant elle. Beaucoup moins régalienne que d’habitude, la belle so’jhin à la somptueuse poitrine se tordit nerveusement les mains.
— Navrée de le dire, gémit-elle, mais ce que tu fais est pire que de la folie furieuse !
S’agenouillant entre les deux sul’dam, elle leur posa la main sur l’épaule, comme si elle quémandait leur protection. Le regard fou, elle continua :
— Quoi que disent les augures, tout peut s’arranger si vous revenez tous en arrière.
— Du calme, Selucia, souffla Mat.
Même si elle ne le regardait pas, il fit un geste apaisant à l’intention de la so’jhin. Dans sa pléthore de souvenirs, il n’y avait rien sur la façon de gérer une femme hystérique. À part prendre la fuite…
— Personne ne va être blessé. Personne, je te le promets. Alors, détends-toi.
Bizarrement, Selucia parut encore plus accablée. Pourtant, elle s’assit sur les talons et croisa les mains. Sa peur envolée, elle redevint majestueuse comme à l’accoutumée.
— Je t’obéirai si tu ne fais pas de mal à ma maîtresse. Sinon, je te tuerai.
Venue d’Egeanin, la menace aurait fait réfléchir Mat. Dans la bouche de cette jolie femme potelée, plus grande que sa maîtresse mais quand même assez petite, elle le laissa de marbre. Les femmes étaient dangereuses, il le savait, mais la domestique d’une gamine, quand même… Au moins, Selucia s’était calmée. Impressionnantes, les variations d’humeur de ces dames…
— Je suppose que tu veux les laisser toutes les deux dans le grenier à foin ? lança Noal.
— Non, répondit Mat en se tournant vers Tuon.
Elle soutint son regard sans frémir.
Une gamine plate comme un garçon, lui qui aimait les belles bien en chair. Héritière du trône seanchanien, alors que les nobles dames lui donnaient la chair de poule. Une chipie qui avait voulu l’acheter et qui, maintenant, devait rêver de lui planter une dague entre les omoplates. Et pourtant, elle serait sa femme. Parce que les Aelfinn ne donnaient jamais de mauvaises réponses.
— On les emmène, ajouta Mat.
Tuon réagit enfin, rayonnant comme si elle venait d’apprendre un secret.
Elle sourit… et Mat frissonna – de la tête aux pieds, par la Lumière !
32
Une part de sagesse
Dans la salle commune de La Roue Dorée, une grande auberge proche du marché Avharin, une multitude de petites tables carrées étaient disposées sous le plafond aux poutres apparentes. Même à midi, une table sur cinq seulement était occupée, en général par un marchand étranger assis face à une femme en tenue austère, les cheveux relevés en chignon ou aplatis sur la nuque. Toutes ces femmes étaient elles aussi des négociantes ou des banquières. À Far Madding, les hommes n’avaient pas accès au commerce et aux métiers de l’argent.
Tous les étrangers, dans cette pièce, étaient des hommes, puisque les dames avaient pour fief la Salle des Femmes.
Dans ce havre de paix où flottaient de délicieuses odeurs de cuisine, seuls les appels des clients aux serveurs, massés au fond de la salle dans l’attente des commandes, troublaient de temps en temps une quiétude feutrée. Car les marchands et les banquières, comme de juste, négociaient à voix assez basse pour qu’on continue à entendre le bruit de la pluie, dehors.
— Tu en es certain ? demanda Rand en reprenant les portraits froissés au serveur qu’il avait fait venir pour l’interroger.