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Le spectre éclata d’un rire de dément.

Pourquoi suis-je condamné à héberger un fou dans ma tête ? pensa Rand.

Agacé, il réduisit les éructations de Lews Therin à un bourdonnement lointain.

À dire vrai, il avait pensé à accompagner les femmes afin de sentir lui aussi la Source pendant quelques heures. À cette idée, seule Min avait réagi avec enthousiasme. Quant à Nynaeve et Alivia, elles avaient refusé d’avouer pourquoi elles entendaient se « promener » alors qu’une averse menaçait – et avait éclaté depuis. Cela dit, ce n’était pas leur première escapade – pour retrouver la Source, bien entendu, et se gorger un moment de Pouvoir.

Mais lui, il pouvait se passer de canaliser ! Et supporter l’absence de la Source. Oui, il le pouvait ! S’il voulait tuer les hommes qui avaient tenté de l’abattre, il devait en passer par là.

Ce n’est pas la raison ! cria Lews Therin, forçant la barrière mentale de son hôte. Tu as peur ! Si la maladie te submerge pendant que tu tentes d’utiliser le ter’angreal d’accès, tu risques d’en crever ! Ou pire encore, ça peut nous tuer tous !

Du vin coula sur le poignet de Rand puis imbiba la manche de sa veste. Du coup, il relâcha la pression sur son gobelet. Primo, celui-ci n’était pas parfaitement rond dès le début, et secundo, il ne l’avait pas assez écrabouillé pour que ça se remarque.

Il n’avait pas peur, bon sang ! Sur lui, la peur n’aurait jamais d’emprise. Au bout du compte, il était destiné à mourir, et il acceptait son sort.

Ces hommes ont tenté de me tuer, et pour ça, je veux leur peau, pensa-t-il. Si ça demande un peu de temps, la maladie sera peut-être passée après… Que la Lumière te brûle, vieux fou, je suis obligé de vivre jusqu’à l’Ultime Bataille.

Lews Therin rit de nouveau – comme un fou furieux, cette fois.

Au fond de la salle, presque au pied de l’escalier, un autre grand type entra par la porte de derrière. Après avoir secoué son manteau, il abaissa sa capuche et se dirigea vers l’entrée de la Salle des Femmes. Avec sa moue hautaine, son nez pointu et son regard méprisant, il ressemblait à Torval, mais avec vingt ans de plus et une bonne quinzaine de kilos supplémentaires – de graisse, pas de muscles.

Passant la tête dans la Salle des Femmes, il lança avec un accent illianien à couper au couteau :

— Maîtresse Gallger, je pars bien au matin. Très tôt, donc, ne me facturez pas la journée de demain !

Raté ! Torval avait l’accent du Tarabon…

Rand se leva, reprit son manteau et partit sans un regard en arrière.

Sous le ciel toujours plombé, la pluie s’était un peu calmée. Poussée par le vent venu du lac, elle restait pourtant assez vive pour chasser presque tout le monde des rues. Resserrant les pans de son manteau pour protéger les portraits rangés dans la poche de sa veste et garder son torse au sec, Rand releva sa capuche. Glaciales, les gouttes de pluie lui cinglaient le visage comme des grêlons.

Une chaise à porteurs dépassa Rand, les pauvres domestiques trempés jusqu’aux os alors que leurs bottes soulevaient des gerbes d’éclaboussures.

Emmitouflés dans leur manteau, quelques téméraires rasaient les murs. Alors qu’il restait des heures et des heures de jour, Rand passa devant une auberge, Le Cœur de la Plaine, et ne prit pas la peine d’y entrer. Même chose quand il se retrouva devant Les Trois Dames de Maredo.

À cause de la pluie, essaya-t-il de se convaincre. Pas un temps à aller d’auberge en auberge… Mais c’était du flan, en réalité !

Une petite femme boulotte en manteau sombre qui descendait la rue fondit tout droit sur Rand. Quand elle s’arrêta avant de l’avoir percuté puis leva les yeux, il reconnut Verin.

— Tu es donc ici…, dit-elle.

La pluie ruisselait sur son visage, mais elle ne semblait pas s’en apercevoir.

— Selon ton aubergiste, tu avais l’intention d’aller à pied jusqu’au marché Avharin, mais elle n’en aurait pas mis sa main au feu. J’ai peur que maîtresse Keene ne s’intéresse pas beaucoup aux allées et venues des hommes. Et me voilà avec des souliers trempés, sans parler de mes bas ! Quand j’étais jeune, j’aimais marcher sous la pluie, mais avec l’âge, ça perd beaucoup de son charme.

— C’est Cadsuane qui t’envoie ? demanda Rand en s’efforçant de ne pas avoir un ton plein d’espoir.

Après le départ d’Alanna, il avait gardé sa chambre d’auberge afin que la « légende » puisse le trouver. Pour réussir à l’intéresser, il lui avait paru préférable de ne pas la forcer à le poursuivre d’auberge en auberge. D’autant plus qu’elle ne l’aurait peut-être pas fait.

— Oh non ! ce n’est pas son genre !

Cette idée parut même stupéfier Verin.

— J’ai pensé que tu voudrais entendre les nouvelles… Cadsuane est sortie avec les filles… (Verin fronça les sourcils.) Encore que ce mot ne convienne pas à Alivia. Une femme mystérieuse… Bien trop vieille pour faire une novice, hélas. Oui, c’est très malheureux. Elle absorbe les connaissances comme une éponge. Je pense qu’elle connaît toutes les façons de détruire quelque chose avec le Pouvoir, mais quasiment rien de plus…

Rand entraîna la sœur sous un auvent qui les protégerait un peu de la pluie, sinon des bourrasques. Cadsuane, partie avec Min et les autres ? Ça ne voulait peut-être rien dire. Naguère, il avait vu des Aes Sedai fascinées par Nynaeve, et selon Min, Alivia était encore plus puissante.

— Quelles nouvelles, Verin ?

La petite Aes Sedai sursauta comme si elle avait déjà oublié de quoi il s’agissait, puis elle sourit.

— Oui, je me souviens ! Les Seanchaniens sont en Illian, mais pas encore dans la capitale – inutile de blêmir, mon garçon. Mais ils ont traversé la frontière et érigé des camps fortifiés sur les côtes et à l’intérieur des terres. En matière d’armée, je suis ignare, et quand je lis un récit historique, je saute toujours les batailles. Mais selon moi, qu’ils soient ou non dans la capitale, elle n’en reste pas moins leur objectif ultime. Tes batailles ne semblent pas avoir fait grand-chose pour les ralentir. C’est pour ça que je les saute dans les livres. À long terme, elles ne changent rien. Tu vas bien, Rand ?

Le jeune homme se força à ouvrir les yeux. Verin le regardait avec son air d’oiseau grassouillet. Tous ces combats, tous ces morts, tant d’hommes tués de ses mains, et ça n’avait rien changé. Rien du tout !

Elle se trompe…, murmura Lews Therin dans la tête de Rand. Les batailles peuvent changer l’histoire…

Une éventualité qui ne semblait pas ravir le spectre.

Le problème, parfois, c’est qu’on ne peut pas savoir comment l’histoire sera changée – avant qu’il soit trop tard, en tout cas.

— Verin, si je vais voir Cadsuane, me parlera-t-elle ? Je veux dire : d’autres choses que de mes mauvaises manières ? Chez moi, c’est tout ce qui semble l’intéresser.

— Mon garçon, j’ai peur qu’elle soit très traditionaliste. Je ne l’ai jamais entendue accuser un homme d’arrogance, mais…

Verin s’interrompit, se tapota pensivement les lèvres, puis s’aperçut enfin que la pluie ruisselait sur son visage.

— Si tu parviens à corriger la mauvaise impression du début, je crois qu’elle t’écoutera. En t’y prenant bien, tu devrais lui faire oublier ses a priori. En général, les sœurs ne sont pas impressionnées par les titres et les couronnes, Rand, et Cadsuane encore moins que les autres. Ce qui compte pour elle, c’est savoir si elle a affaire à un crétin. Montre-lui que tu n’es pas idiot, et elle t’écoutera.

— Dans ce cas, dis-lui que…