— Je m’excuse de tout ce que vous avez supporté d’elle pour m’aider, mais il ne sera plus nécessaire de continuer. Je lui ai demandé de devenir ma conseillère. Plutôt, j’ai chargé Verin de nouer un contact entre nous. Ce soir, je poserai la question à la « légende », et avec un peu de chance, elle partira avec nous demain.
Rand s’attendait à des exclamations et à des soupirs de soulagement. Comme de juste, il en fut pour ses frais.
— Cadsuane est une femme remarquable, dit Alivia en passant une main dans ses cheveux blonds zébrés de blanc. Une enseignante exigeante et très compétente.
— Quand on t’y conduit par le bout du nez, berger, tu finis par trouver la forêt, dit Min en croisant les bras.
De l’approbation filtra du lien. Pas parce qu’il avait décidé de renoncer à traquer les renégats…
— N’oublie pas qu’elle veut des excuses pour ton comportement à Cairhien, continua Min. Pense à elle comme à une tante très respectée, et tu t’en sortiras très bien.
— Cadsuane n’est pas si terrible que ça, dit Nynaeve, le front plissé à l’intention de ses deux compagnes.
Sa main droite se tendit vers sa natte. Pourtant, Alivia et Min n’avaient fait que la regarder…
— Oui, elle n’est pas si terrible ! Avec le temps, nous surmonterons nos… différences. C’est tout ce qu’il faudra, un peu de temps…
Rand échangea un regard avec Lan, qui haussa presque imperceptiblement les épaules avant de boire une gorgée de vin.
Le jeune homme soupira doucement. Nynaeve avait avec Cadsuane des différences que le temps aplanirait, Min la voyait comme une tante sévère et Alivia comme une enseignante intransigeante. S’il connaissait bien Nynaeve, les « différences » finiraient par provoquer un cataclysme. Pour le reste, il n’avait besoin ni d’une tante ni d’une enseignante. Mais il devrait faire avec. De quoi avoir envie de boire aussi une gorgée de vin…
Les rares clients étaient trop loin pour entendre, sauf si on élevait la voix, mais Nynaeve se pencha vers Rand et souffla :
— Cadsuane m’a montré à quoi servent deux de mes ter’angreal. J’aurais parié que tous ses ornements étaient des artefacts… Bien entendu, elle a reconnu les miens dès qu’elle les a touchés.
Souriante, Nynaeve tapota une des trois bagues qu’elle portait à la main droite – celle avec une pierre vert clair.
— J’ai toujours su que cette bague, si je l’active, peut détecter à trois lieues à la ronde quelqu’un qui canalise le saidar, mais elle affirme qu’elle peut aussi localiser le saidin. Selon elle, cet artefact devrait aussi m’indiquer dans quelle direction est la personne qui canalise, mais ça, elle n’a pas pu me le montrer…
Se détournant des flammes, Alivia baissa elle aussi la voix pour intervenir :
— Et tu as été ravie de la voir échouer, j’ai vu ça sur ton visage. Comment peux-tu te réjouir d’ignorer quelque chose ?
— Correction : je me suis réjouie qu’elle se casse les dents sur un problème.
Nynaeve foudroya du regard la Seanchanienne, mais sa mauvaise humeur ne dura pas.
— Rand, le plus important, c’est ma ceinture de rubis. Un « puits », selon elle.
Quand Nynaeve posa la main sur le ter’angreal, Rand sentit quelque chose frôler sa joue et il sursauta. Aux anges, Nynaeve gloussa. Oui, Nynaeve en personne gloussa comme une gamine.
— Un puits ou un tonneau, fit-elle, on s’en fiche, puisqu’il est plein de saidar. Pas un gros tonneau, mais pour le remplir, il me suffit de canaliser le saidar à travers, comme s’il s’agissait d’un angreal. N’est-ce pas merveilleux ?
— Merveilleux, oui, fit Rand sans grand enthousiasme.
Donc, Cadsuane allait et venait avec des ter’angreal dans les cheveux, l’un étant sans doute aussi un « puits », sinon, elle n’aurait pas reconnu celui de Nynaeve. Mais dans l’histoire, avait-on jamais découvert deux ter’angreal qui aient la même fonction ? La rencontre à venir s’annonçait déjà pénible, alors savoir que cette femme pouvait canaliser le Pouvoir même ici…
Rand allait demander à Min de l’accompagner quand maîtresse Keene entra dans la salle commune, ses cheveux blancs tellement tirés vers le haut qu’elle en avait la peau du front tendue. Jetant un regard méfiant à Rand et à Lan, elle se mordit la lèvre inférieure, comme si elle cherchait à déterminer ce qu’ils avaient fait de mal.
Rand l’avait vue regarder des clients de la même façon. Des hommes, chaque fois… Si son établissement n’avait pas été si confortable, avec une cuisine délicieuse, cette femme n’aurait pas eu beaucoup de succès…
— Maîtresse Farshaw, ce pli est arrivé ce matin pour votre mari.
Maîtresse Keene tendit à Min une lettre scellée par de la cire rouge.
— Et une femme l’a demandé.
— Verin, dit Rand pour s’épargner un bombardement de questions et se débarrasser de l’aubergiste.
Qui pouvait lui avoir envoyé une lettre ici ? Cadsuane ? Un des Asha’man qui l’accompagnaient ? Une autre sœur ?
Impatient que l’aubergiste se retire, Rand regarda la missive que brandissait Min.
La jeune femme eut un sourire et fit un gros effort pour ne pas tourner les yeux vers lui. La preuve qu’elle riait de lui. D’ailleurs, de l’amusement passa dans le lien.
— Merci, maîtresse Keene. Verin est une amie.
L’aubergiste pointa fièrement le menton.
— Si vous voulez mon avis, maîtresse Farshaw, quand on a un beau mari, il faut se méfier de ses amies.
Alors qu’elle regardait l’aubergiste sortir par l’arche rouge, Min eut du mal à ne pas éclater de rire. Omettant de donner la missive à Rand, elle la décacheta, l’ouvrit et la lut – exactement comme si elle était native de cette ville de fous.
En lisant, elle plissa le front, mais ce fut un frémissement dans le lien qui avertit Rand. Quand Min se tourna vers le feu, il bondit et lui saisit le poignet avant qu’elle ait pu jeter la missive dans les flammes.
— Ne sois pas idiot ! siffla-t-elle, prenant elle aussi le poignet de Rand.
Elle le dévisagea, ses grands yeux sombres mortellement sérieux. Dans le lien, le jeune homme ne capta rien, sinon une puissante détermination.
— Je t’en prie, ne fais pas l’idiot !
— J’ai juré à Verin que je n’en suis pas un !
Min ne trouva pas la remarque drôle.
Lissant la page froissée sur son ventre, Rand baissa les yeux sur une écriture minuscule qu’il ne reconnut pas. Et il n’y avait aucune signature.
« Je sais qui vous êtes, et je ne vous veux aucun mal. Mais j’aimerais vous voir le plus loin possible de Far Madding, parce que le Dragon Réincarné sème la mort et la destruction sur son passage. Bien entendu, je sais aussi pourquoi vous êtes ici. Vous avez tué Rochaid, et Kisman est mort aussi. Torval et Gedwyn se cachent au-dessus de la boutique d’un bottier nommé Zeram, dans la rue de la Carpe-Bleue. Tuez-les, filez et laissez Far Madding en paix. »
Dans la Salle des Femmes, l’horloge sonna une heure pleine. Avant le rendez-vous avec Cadsuane, il restait beaucoup de temps.
33
Rue de la Carpe-Bleue
Assise en tailleur sur le lit – une position pas si confortable que ça avec une jupe d’équitation – Min faisait rouler un de ses couteaux sur le dos de sa main. Un truc qui ne servait absolument à rien, dixit Thom, mais qui se révélait pourtant utile dès qu’il s’agissait d’attirer l’attention des gens.
Au milieu de leur chambre, occupé à examiner son épée – ou plutôt, la façon dont il avait coupé les liens censés lui interdire de la dégainer –, Rand ne s’intéressait pas le moins du monde à la jeune femme. Sur ses avant-bras, les Dragons rouge et or brillaient sinistrement.