— Tu admets que c’est sûrement un piège, grommela Min, et Lan est aussi de cet avis. Au fin fond du monde, à Seleisin, une chèvre à demi aveugle est trop maligne pour foncer tête baissée dans un traquenard. Tu connais le dicton : « Seul un fou embrasse des frelons ou avale du feu. »
— Quand on sait qu’il existe, un piège n’en est plus vraiment un, répondit distraitement Rand en ajustant l’alignement de deux fils. Parce qu’on peut trouver un moyen de s’y précipiter… sans tomber dedans.
De toutes ses forces, Min lança son couteau, qui frôla la tête de Rand et alla se ficher dans la porte. Se souvenant de son dernier lancer, la jeune femme sursauta. Mais aujourd’hui, elle n’était pas couchée sur Rand, et Cadsuane ne risquait pas d’entrer. Mais que la Lumière brûle ce sale type ! Quand la lame avait taquiné sa joue, l’entrelacs d’émotions, dans la tête de Min, n’avait pas frémi. Un nœud dur comme du roc !
— Même si tu vois seulement Gedwyn et Torval, tu sais bien que les autres seront cachés quelque part. Peut-être avec cinquante tueurs à gages.
— À Far Madding ?
Rand détourna le regard du couteau et s’intéressa de nouveau à son épée glissée au fourreau.
— Min, je doute qu’il y ait deux mercenaires en ville… Crois-moi, je ne compte pas me faire tuer. Si je ne vois pas comment déclencher le piège sans me faire coincer, je ne prendrai aucun risque.
Rand était aussi peu angoissé qu’une pierre. Et encore moins sensé ! Il ne comptait pas se faire tuer ? Mais qui avait une telle intention ?
Se levant, Min ouvrit le tiroir de la table de nuit et en sortit le fouet que maîtresse Keene fournissait dans chaque chambre, même occupée par des étrangers. Long comme le bras de Min, le fouet avait un manche en bois et une lanière à trois queues.
— Une bonne séance avec ça t’ouvrirait peut-être les poumons, histoire que tu aies un peu plus de flair !
Nynaeve, Lan et Alivia choisirent cet instant pour entrer. L’ancienne Sage-Dame et son mari portaient leur manteau. Alors que sa femme avait retiré toute sa quincaillerie, à l’exception de la fameuse ceinture et d’un bracelet, Lan arborait son épée sur la hanche. Pendant qu’il refermait la porte, Nynaeve et Alivia regardèrent avec de grands yeux Min et son fouet levé.
La jeune femme laissa tomber le douteux objet et, d’un pied discret, le poussa sous le lit.
— Nynaeve, je ne comprends pas pourquoi tu laisses Lan faire ça !
Une déclaration qui aurait mérité un ton ferme et déterminé. Hélas, c’était raté. Pourquoi les gens entraient-ils toujours au pire moment possible ?
— Parfois, une sœur doit se fier au jugement de son Champion, répondit Nynaeve en retirant ses gants.
Son visage impassible aurait pu appartenir à une poupée de porcelaine. Aes Sedai jusqu’au bout des ongles !
« Il n’est pas ton Champion, mais ton mari ! aurait voulu dire Min. Au moins, tu peux y aller avec lui… Moi, j’ignore si mon Champion m’épousera un jour, et il a juré de me ligoter si j’essaie de le suivre. »
Non qu’elle ait beaucoup insisté sur ce point. S’il entendait se comporter comme un crétin fini, il y avait pour le sauver mieux à faire que d’essayer d’embrocher un ou deux types.
— Si nous devons le faire, berger, dit Lan, autant profiter de la lumière du jour.
Les yeux bleus du Champion semblaient plus glaciaux que jamais. Captant le regard inquiet que lui lança Nynaeve, Min eut presque de la peine pour elle. Presque…
Rand boucla son ceinturon d’armes par-dessus sa veste puis enfila son manteau, capuchon baissé, et se tourna vers Min. Ses yeux aussi froids que ceux de Lan et ses traits tout autant figés, dans le lien, il n’était plus qu’un rocher constellé de veines d’or en fusion. Tentée de passer la main dans les cheveux teints en noir de son homme, puis de l’embrasser – tant pis pour le public –, Min se retint, croisa les bras et leva le menton pour exprimer clairement sa désapprobation. Elle ne « comptait » pas non plus qu’il meure ici, et il n’était pas question qu’il croie pouvoir la plier à sa volonté en s’entêtant comme un âne bâté.
Rand n’essaya pas de la prendre dans ses bras. Hochant la tête comme s’il comprenait le message, il prit ses gants posés sur un guéridon.
— Je serai vite de retour, Min… Après, nous irons voir Cadsuane.
Dans la tête de Min, les veines d’or continuèrent à briller longtemps après que Rand fut sorti avec Lan.
Nynaeve s’immobilisa, tenant la porte ouverte.
— Je veillerai sur eux, Min. Alivia, reste avec elle et assure-toi qu’elle ne fera pas de bêtises.
L’image même d’une Aes Sedai digne et calme. Jusqu’à ce que la façade se lézarde.
— Que la Lumière les brûle ! Ils sortent déjà, ces crétins !
L’ancienne Sage-Dame détala sans prendre la peine de fermer la porte.
Alivia vint le faire.
— On joue pour passer le temps, Min ?
Alivia s’assit sur un tabouret, devant la cheminée, et sortit quelque chose de sa poche.
— Un jeu de ficelle, ça te dirait ?
— Non, merci, Alivia, répondit Min, pas vraiment surprise par l’enthousiasme presque enfantin de sa compagne.
Rand se montrait très confiant au sujet d’Alivia et de ce qu’elle ferait dans l’avenir. Plus prudente, Min avait étudié l’ancienne damane, et fait des découvertes stupéfiantes. En surface, Alivia était une femme mûre à la fois stricte et intimidante. Sur Nynaeve, par exemple, elle avait un effet tétanisant – la seule personne au monde à qui elle pouvait dire « s’il te plaît ». Mais Alivia avait été forcée de devenir damane à quatorze ans, et sa passion pour les jeux d’enfant n’était pas sa seule bizarrerie.
Même si seule une auberge pour rois et reines aurait pu s’offrir ça, Min aurait voulu qu’il y ait une horloge dans la chambre. Faisant les cent pas sous l’œil d’Alivia, elle compta mentalement les secondes, tentant d’estimer le temps qu’il faudrait à Rand et aux autres pour ne plus être en vue de l’auberge. Quand un délai raisonnable se fut écoulé, elle alla prendre son manteau.
Alivia se leva, courut se camper devant la porte et croisa les bras – dans ses yeux, Min ne vit plus rien d’enfantin.
— Tu ne les suivras pas, dit-elle fermement malgré son accent traînant. Ça provoquerait des problèmes, et je ne peux pas permettre ça.
N’étaient les yeux bleus et les cheveux blonds, Alivia ressemblait beaucoup à la tante Rana de Min – une femme qui devinait toujours qu’elle venait de faire une bêtise et prenait toutes les mesures requises pour qu’elle ne recommence pas.
— Tu te rappelles nos conversations au sujet des hommes, Alivia ?
Sa compagne s’empourprant, Min rectifia le tir :
— Non, pas celle-là… L’autre, où nous disions qu’ils ne réfléchissent pas toujours avec leur cerveau.
Bien souvent, Min avait entendu des femmes se moquer d’autres femmes parce qu’elles ne connaissaient rien aux hommes. En revanche, avant Alivia, elle n’avait jamais rencontré une seule véritable « ignare ». Avant Alivia…
— Pour se fourrer dans la mouise, Rand n’a pas besoin de moi… Je vais voir Cadsuane, et si tu essaies de m’en empêcher…
Min brandit un poing.
Après une longue réflexion, Alivia souffla :
— Laisse-moi prendre mon manteau, et je viens avec toi.
Dans la rue de la Carpe-Bleue, il n’y avait ni chaises à porteurs ni domestiques en livrée, et les carrosses, comme les calèches, étaient bien trop larges pour cet étroit passage. Des deux côtés, parfois mitoyennes et parfois non, des maisons à deux niveaux au toit d’ardoise s’alignaient comme de braves petits soldats. Les pavés étaient encore humides de pluie et le vent continuait à malmener le manteau de Rand, mais les passants avaient ressorti le bout du nez. Trois Gardes des Rues, l’un avec une perche-grappin sur l’épaule, ralentirent le pas pour examiner l’épée de Rand, puis repartirent, visiblement satisfaits.