De l’autre côté de la rue, non loin de là, se dressait l’immeuble – à trois niveaux, celui-là, plus un grenier – qui abritait la boutique du bottier Zeram.
Un type squelettique et presque dépourvu de menton glissa la pièce de Rand dans sa bourse puis utilisa deux longs bâtons pour prélever sur la grille de son brasero une petite tourte à la viande dorée à point. Le visage ridé, habillé comme un vagabond, le type avait noué ses cheveux en queue-de-cheval avec une lanière de cuir. Posant les yeux sur l’épée de Rand, il sursauta et les détourna vivement.
— Pourquoi m’interrogez-vous sur le bottier ? Ici, je sers le meilleur mouton de la ville. La Première Conseillère en personne ne mange pas mieux.
Quand j’étais enfant, murmura Lews Therin, les tourtes s’appelaient des pâtés en croûte. On les achetait à la campagne, puis…
Faisant passer la tourte d’une main à l’autre – la chaleur se sentait à travers les gants –, Rand réduisit le spectre au silence.
— J’aime savoir quel genre d’homme me fabrique des bottes. Par exemple, se méfie-t-il des étrangers ? S’il n’a pas confiance en son client, un artisan ne donne pas le meilleur de lui-même.
— Oui, maîtresse, dit Sans-Menton à une femme aux cheveux gris boulotte dont un œil disait « flûte » à l’autre.
Après avoir empaqueté quatre tourtes, il les donna à la cliente puis prit les pièces qu’elle lui tendait.
— Ce fut un plaisir, maîtresse, ajouta le type. Que la Lumière brille sur vous.
La femme s’éloigna en silence et le vendeur, avant de se tourner vers Rand, fit une grimace dans son dos.
— Zeram n’est pas du genre méfiant, et s’il l’était, Milsa ferait tout pour qu’il cesse. Milsa, c’est sa femme… Depuis que leur dernier enfant s’est marié, elle loue le dernier niveau. Quand elle trouve quelqu’un qui veut bien être enfermé la nuit. Pour privatiser cet étage, elle a fait aménager un escalier, mais elle n’a pas voulu payer pour une nouvelle porte. Du coup, l’escalier débouche dans la boutique et Milsa n’est pas confiante au point de la laisser ouverte la nuit. Mon bon seigneur, tu comptes manger cette tourte ou attendre la fin des temps ?
Rand mordit dans la tourte, essuya le gras qui coula sur son menton et s’éloigna, gagnant l’auvent de la boutique d’un coutelier.
Tout au long de la rue, des badauds achetaient de la nourriture aux marchands ambulants. Des tourtes, du poisson frit ou des petits pois sautés en cornet. Trois ou quatre hommes, aussi grands que Rand, et deux ou trois femmes – qui dominaient d’une bonne tête la plupart des mâles – pouvaient être des Aiels.
Peut-être à cause de l’injonction du vendeur ambulant – ou simplement parce qu’il n’avait plus rien avalé depuis le petit déjeuner – Rand eut une envie pressante de dévorer la tourte et d’en acheter une autre. Loin d’y céder, il se força à manger lentement.
Les affaires de Zeram semblaient florissantes. La plupart avec à la main une paire de bottes à ressemeler, des hommes entraient régulièrement dans la boutique. Même si Zeram laissait monter les locataires sans trop les regarder, il pourrait sans doute identifier Gedwyn et Torval sur les portraits – et peut-être même deux ou trois autres renégats.
Si ces traîtres louaient le dernier niveau à l’épouse de Zeram, la porte fermée la nuit ne devait pas les entraver beaucoup. Sur la gauche, une étroite allée séparait la maison d’un bâtiment à un seul niveau – un saut dangereux. Sur la droite, en revanche, une maison mitoyenne à deux niveaux, le premier abritant le magasin d’une couturière, permettait de sortir sans peine. Sur les côtés, l’immeuble de Zeram n’avait pas de fenêtres – idem derrière, Rand avait vérifié en explorant l’allée où on jetait les déchets – mais il y avait sûrement une trappe pour monter sur le toit en cas de besoin. De là, passer sur celui de la couturière ne présentait aucune difficulté. Ensuite, il suffisait d’en traverser trois autres pour atteindre une maison à un seul étage et sauter sans peine dans la rue ou dans l’allée « sanitaire ». En pleine nuit, la manœuvre ne présentait aucun risque. Le jour, il suffisait d’opter pour l’allée et de conserver un œil sur d’éventuelles patrouilles de Gardes des Rues. La rue de la Carpe-Bleue étant très sinueuse, le prochain poste de surveillance fixe était hors de vue.
Deux hommes approchant de la boutique de Zeram, Rand lui tourna le dos et fit mine de s’intéresser à la devanture du coutelier, où étaient exposés des paires de ciseaux et des couteaux de cuisine.
Un des hommes était grand – moins qu’un éventuel Aiel, cependant –, aucun des deux ne portait une paire de bottes et le vent, en soulevant leur manteau, dévoila l’épée que chacun arborait au côté. Malmenée par le vent, la capuche du plus petit type se rabattit. D’un geste vif, il la releva, mais trop tard. Même avec les cheveux noués sur la nuque par une barrette ornée d’une grosse pierre rouge, Charl Gedwyn restait reconnaissable entre mille. Et puisque c’était lui, son compagnon devait être Torval. Rand aurait parié sa chemise là-dessus. Aucun des autres renégats n’était aussi grand.
En regardant les deux hommes entrer dans la boutique de Zeram, Rand récupéra quelques miettes de tourte sur ses gants, puis il se mit en quête de Nynaeve et de Lan et les trouva avant d’avoir fait assez de chemin pour ne plus apercevoir le commerce de Zeram.
L’échoppe du fabricant de bougies qui lui avait paru un point possible pour sauter dans la rue se dressait quelques pas derrière lui, une allée la longeant sur un côté. Devant, la rue tournait dans la direction opposée, et à moins de cinquante pas se trouvait un poste de garde fixe, avec un type perché dessus. Un bâtiment de trois étages – une menuiserie – jouxtait la boutique du cirier et empêchait de voir les toits au-delà.
— Six ou sept personnes ont reconnu Torval et Gedwyn sur les portraits, annonça Lan. Négatif pour toutes les autres…
Même si les passants ne leur accordaient pas un regard, le Champion parlait à voix basse. Mais la vue de deux hommes armés sous leur manteau incitait plutôt les gens à accélérer le pas.
— Plus bas dans la rue, dit Nynaeve, un boucher dit avoir ces hommes pour clients. Mais ils n’achètent jamais plus que pour deux.
L’ancienne Sage-Dame regarda Lan comme si sa preuve était bien meilleure.
— Je les ai vus, dit Rand. Ils sont entrés chez le bottier. Nynaeve, peux-tu nous faire léviter jusqu’au toit de la boutique, Lan et moi ? En partant de l’allée de derrière…
Évaluant la maison de Zeram, l’ancienne Sage-Dame tapota sa ceinture.
— Un à la fois, oui… Et en utilisant plus de la moitié de ma réserve. Comme je ne pourrai pas remplir le « puits », ne compte pas que je vous fasse redescendre.
— Monter suffira, dit Rand. Pour descendre, nous irons jusqu’au toit du fabricant de bougies.
Alors que les trois compagnons retournaient vers la boutique de Zeram, Nynaeve émit une cataracte d’objections. Quand l’idée ne venait pas d’elle, c’était toujours ainsi.
— Donc, je vous dépose sur le toit et j’attends, c’est ça ? marmonna-t-elle en regardant à droite et à gauche.
Sous son regard, plusieurs passants jugèrent plus prudent de détaler. Une tigresse et deux hommes armés, voilà qui faisait vraiment beaucoup.
Sortant une main de sous son manteau, Nynaeve exhiba son bracelet incrusté de pierres roses.
— Avec ça, je suis mieux protégée que par une armure. Si une épée me touchait, je la sentirais à peine. Je pensais entrer là-dedans avec vous !