— Pour quoi faire ? demanda Rand. Les tenir avec le Pouvoir du « puits » pendant que nous les tuons ? Les tuer toi-même ?
Baissant la tête, la femme de Lan observa mornement les pavés.
Rand dépassa la boutique de Zeram et se campa devant la maison la plus basse. Là, il regarda autour de lui en s’efforçant de n’avoir l’air de rien. Pas de Gardes des Rues en vue… Pourtant, il poussa sans perdre de temps Nynaeve dans l’allée latérale. Avant de suivre Rochaid, quelques jours plus tôt, il n’avait pas vu de gardes non plus…
— Tu es bien silencieuse, fit Lan en emboîtant le pas à sa femme.
Sans se retourner ni ralentir, Nynaeve fit trois pas de plus avant de répondre :
— Je croyais vivre une aventure. Affronter des Suppôts des Ténèbres – des Asha’man renégats ! –, mais vous allez les exécuter froidement. Si c’est possible, vous les abattrez avant qu’ils s’aperçoivent de votre présence, pas vrai ?
Rand jeta un coup d’œil à Lan par-dessus son épaule. Aussi perplexe que son compagnon, le Champion secoua la tête. Bien sûr qu’ils frapperaient sans avertissement, s’ils le pouvaient ! Ce n’était pas un combat héroïque, mais une exécution, comme Nynaeve venait de le dire. En tout cas, Rand espérait qu’il en serait ainsi.
Sillonnée d’ornières – la charrette des éboueurs –, l’allée de derrière était un peu plus large que le passage latéral. De ce côté, aucune maison n’avait de fenêtres. Qui aurait voulu d’une vue imprenable sur une décharge ?
Nynaeve contempla un moment l’arrière de la boutique, puis elle soupira :
— Tuez-les dans leur sommeil, si c’est possible…
Un ton bien serein pour des propos si violents.
Une force invisible souleva Rand et le fit léviter jusqu’au toit. Dès qu’il eut posé les pieds dessus, le harnais immatériel le libéra. L’ardoise étant très glissante, il préféra avancer à quatre pattes.
Quand il eut rejoint Rand, Lan adopta la même méthode et regarda en bas.
— Elle est partie, annonça-t-il.
Se retournant, il désigna quelque chose :
— Notre porte d’entrée !
Une trappe enchâssée dans l’ardoise avec des joints en métal pour empêcher l’eau de s’infiltrer dans le grenier… Quand il l’eut ouverte, Rand se laissa glisser à l’intérieur. Restant un moment suspendu par les mains, il se décida et se laissa tomber souplement sur le sol. À l’exception d’une chaise bancale et d’un gros coffre rempli de poussière, la grande pièce était vide. À l’évidence, Zeram avait cessé d’utiliser le grenier comme remise quand sa femme avait décidé de prendre des locataires.
Sur la pointe des pieds, les deux hommes sondèrent le plancher jusqu’à ce qu’ils découvrent une autre trappe. Étudiant les gonds, Lan annonça qu’ils n’étaient pas huilés mais pas rouillés non plus.
Rand dégaina son épée et hocha la tête. À ce signal, le Champion ouvrit la trappe.
Rand se laissa tomber, s’accrochant au rebord de sa main libre pour ralentir sa chute. Ignorant ce qu’il allait trouver, il se reçut souplement sur la pointe des pieds et découvrit une vaste pièce qui semblait remplir la fonction naguère dévolue au grenier. Plusieurs armoires, des commodes, des coffres empilés, quelques tables avec des chaises renversées posées dessus…
Au milieu de ce débarras gisaient deux cadavres qui semblaient avoir été tirés jusque-là et abandonnés comme des détritus. Les visages noirs et gonflés étaient impossibles à identifier, mais le plus petit mort portait dans les cheveux une barrette d’argent ornée d’une pierre rouge…
Rejoignant Rand, Lan baissa les yeux sur les cadavres et arqua un sourcil. Rien de plus. Pour le surprendre, il fallait bien davantage que ça.
— Fain est ici…, murmura Rand.
Comme si ce nom était un déclencheur, les deux plaies, sur son flanc, pulsèrent douloureusement. La plus vieille comme un disque de glace, l’autre tel un fer de lance chauffé au rouge.
— C’est lui qui a envoyé la lettre !
Avec son épée, Lan désigna la trappe. Pour lui, il était temps de filer, mais Rand secoua la tête. Jusque-là, il avait brûlé d’envie de tuer les renégats de ses mains. À présent que Torval et Gedwyn étaient morts – et sans doute aussi Kisman, vu le cadavre boursouflé dont parlait le marchand à La Roue Dorée – l’identité de leur meurtrier lui était indifférente, l’important étant qu’ils n’arpentent plus ce monde. Et si quelqu’un d’autre que lui en finissait avec Dashiva, eh bien, tant mieux !
Fain, c’était autre chose… Avec ses Trollocs, Fain avait dévasté le territoire de Deux-Rivières, et c’était à lui que Rand devait une seconde blessure qui ne guérirait jamais. Si Fain était à portée de main, pas question de le laisser s’enfuir.
Rand indiqua à Lan de procéder comme dans le grenier. Puis il alla se placer devant la porte de la remise, son épée tenue à deux mains. Quand le Champion ouvrit le battant, il se rua dans une grande chambre éclairée par des lampes. Un lit à colonnes était installé contre le mur du fond et des flammes crépitaient dans une petite cheminée…
Les réflexes de Rand le sauvèrent de justesse. Captant un mouvement à la périphérie de sa vision – avec en plus la sensation que quelque chose frôlait un pan de son manteau –, il pivota sur lui-même (tant pis pour la douleur, dans son flanc) et dévia au dernier moment la trajectoire d’une lame incurvée.
Chaque mouvement lui coûtait un effort surhumain. Ses blessures ne pulsaient plus, elles lui déchiraient les chairs, un mélange de glace et de feu qui menaçait de lui ouvrir le ventre en deux.
Lews Therin hurla à la mort.
Fou de douleur, Rand tenta en vain d’analyser la situation.
— Je t’ai dit qu’il est à moi ! cria le type au visage émacié qui venait d’éviter un coup d’épée porté d’instinct par le jeune homme.
Avec sa grimace grotesque, son énorme nez et ses oreilles en chou-fleur, le personnage ressemblait à un épouvantail créé pour effrayer les enfants. Mais ses petits yeux lançaient des éclairs meurtriers et il faisait penser à une belette ivre de sang. Une belette enragée, prête à massacrer un léopard, s’il le fallait.
Et avec cette lame, ce monstre pouvait tuer une horde entière de léopards.
— À moi ! cria de nouveau Padan Fain alors que Lan entrait à son tour dans la chambre. Tue l’autre type, le moche !
Quand Lan se détourna de Fain, Rand comprit qu’il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce. Un grand type au teint blafard qui vint presque avec enthousiasme se camper face à Lan.
Malgré ses yeux hagards, Toram Riatin se lança dans le duel avec la grâce du maître escrimeur qu’il était. En artiste de la lame, Lan l’affronta avec autant de fluidité et de férocité.
Stupéfait de voir l’homme qui avait revendiqué le trône du Cairhien à Far Madding – et dans une veste élimée –, Rand ne quitta cependant pas des yeux Padan Fain. Une éternité plus tôt, semblait-il, Moiraine avait parlé de l’ancien colporteur comme d’un Suppôt des Ténèbres… et bien pire que ça.
Ignorant le duel qui continuait derrière lui et les gémissements de Lews Therin, Rand avança, son flanc déchiqueté de l’intérieur le faisant tituber comme un ivrogne. Très vif sur ses jambes, Fain tentait de passer sous sa garde pour utiliser la maudite lame avec laquelle il avait à jamais blessé le flanc de son adversaire. De la pointe de l’épée, celui-ci le tenait de son mieux à distance.
Sans crier gare, le maudit colporteur pivota sur lui-même et courut vers le fond de la pièce.
Dès que Fain fut sorti, la douleur redevint tolérable, puis repassa au stade de l’élancement. Prudemment, Rand franchit la porte et découvrit que le colporteur ne cherchait pas à fuir. En haut de l’escalier qui menait au niveau inférieur, il attendait, sa lame incurvée à la main. Sur la poignée, le gros rubis reflétait la lueur des lampes posées sur des guéridons, aux quatre coins d’une pièce sans fenêtres.