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De nouveau en présence du colporteur, Rand connut les affres d’une souffrance qui lui parut assez forte pour faire exploser son cœur. Pour simplement tenir debout, il dut mobiliser toute sa volonté. Quant à faire un pas en avant…

Si impossible que ça lui paraisse, il réussit et en fit même un autre.

— Je veux qu’il sache qui le tue ! marmonna Fain.

S’il foudroyait Rand du regard, il parlait tout seul, comme un dément.

— Je veux qu’il le sache ! Et s’il est mort, il cessera de hanter mes rêves… Oui, il sera obligé d’arrêter.

Fain sourit et leva sa main libre.

Leur manteau sur le bras, Torval et Gedwyn déboulèrent de l’escalier.

— Moi, je dis qu’on n’approchera pas de lui avant de savoir où sont les autres, maugréa Gedwyn. Le M’Hael nous tuera si…

D’instinct, Rand exécuta deux figures d’escrime – Fendre le Vent et Déployer l’Éventail – et Fain recula en criant, une joue entaillée, tandis que les deux revenants, une simple illusion, retournaient au néant.

Comme s’il écoutait quelqu’un, l’ancien colporteur inclina la tête. Puis il cria de rage, se détourna et dévala les marches.

Surpris, Rand hésita une fraction de seconde avant de décider de suivre son ennemi. Mais quelqu’un le retint par le bras.

— Berger, la rue grouille de gardes, annonça Lan.

Une tache rouge s’étalait sur le côté gauche de sa veste, mais son épée au fourreau indiquait qu’il avait pris le dessus sur Riatin – un artiste supérieur à un autre dans la danse de la mort.

— Il est temps de remonter sur le toit, si on veut filer.

— Maudite ville ! Un homme ne peut même pas descendre une ruelle avec son épée au poing…

Sur cette saillie, Rand rengaina sa lame.

Lan ne sourit pas. À part pour Nynaeve, il le faisait si rarement…

Des cris retentirent, venant des niveaux inférieurs. Si les gardes arrêtaient Fain, il finirait sans doute au bout d’une corde – le châtiment de tout meurtrier, ici. Un sort bien trop doux pour lui, mais il faudrait faire avec… Comme trop souvent, hélas…

Dans le grenier, Lan sauta, s’accrocha au rebord de la trappe et se hissa sur le toit. Rand hésita, doutant de pouvoir imiter le Champion. En l’absence de Fain, la douleur avait disparu, mais son flanc lui faisait mal comme si on l’avait roué de coups de massue.

Alors qu’il se ramassait sur lui-même pour essayer, Lan passa la tête par le trou et tendit un bras.

— Berger, ils ne monteront peut-être pas tout de suite, mais as-tu vraiment besoin d’être là pour le savoir ?

Rand prit la main du Champion, se laissa hisser jusqu’à ce qu’il puisse s’accrocher au rebord, puis sortit à son tour sur le toit. Rampant, les deux hommes retournèrent à l’arrière du bâtiment. Même si la rue grouillait de gardes, ils avaient encore une chance de s’en sortir, surtout s’ils pouvaient faire signe à Nynaeve de créer une diversion.

Alors que Rand atteignait le sommet du toit en pente, Lan glissa sur l’ardoise humide et les semelles de ses bottes produisirent un grincement aigu. Alerté par ce bruit, Rand se retourna et saisit le poignet de son compagnon – qui continua à glisser, entraîné par son poids.

Aucun des deux hommes ne parvint à trouver une prise – pas même le bord d’une tuile disjointe. Dans un silence de mort, les jambes de Lan basculèrent dans le vide, puis le reste de son corps suivit.

Les doigts gantés de Rand se refermèrent enfin sur quelque chose – quoi, il l’ignorait, et il s’en fichait comme d’une guigne. Sa tête et une de ses épaules dans le vide, il tenait Lan d’une main – avec à la clé une chute de quelque dix pieds s’il ne parvenait pas à le remonter.

— Lâche-moi, dit le Champion, très calme.

Il leva sur Rand un regard plus froid que jamais.

— Allez, lâche-moi !

— Quand le soleil sera vert, mon vieux !

Il suffisait de tirer un peu, pour que Lan puisse s’accrocher au bord du toit, et…

La prise miraculeuse, quoi qu’elle fût, se brisa avec un bruit sec et les deux hommes furent aspirés par le vide.

34

Le secret du colibri

Soucieuse de ne pas surveiller trop ostensiblement l’allée qui flanquait la boutique du fabricant de bougies, Nynaeve reposa l’échantillon de galon vert sur le plateau de la colporteuse. Saisissant les pans de son manteau elle les resserra autour de son torse pour se protéger du vent.

Son manteau était de meilleure qualité que celui de tous les passants, mais assez ordinaire pour qu’ils lui jettent simplement un coup d’œil avant de continuer leur chemin. En revanche, s’ils avaient vu la ceinture… Les femmes porteuses de bijoux ne fréquentaient pas la rue de la Carpe-Bleue et n’achetaient pas les colifichets des colporteurs.

Lassée que sa cliente continue à étudier minutieusement chaque longueur de galon, la marchande ambulante fit la grimace. Mais Nynaeve avait déjà acheté à ses collègues trois rouleaux de galon, deux de ruban et un paquet d’épingles. Ces dernières servaient toujours, mais qu’allait-elle bien pouvoir faire du reste ?

Soudain, il y eut du bruit et du mouvement dans la rue, en direction du poste de surveillance. Puis le son aigu des crécelles retentit, de plus en plus proche, annonçant l’arrivée de Gardes des Rues. Alors que la sentinelle sautait de son perchoir, les passants tournèrent tous la tête vers la source du vacarme, puis s’écartèrent pour laisser passer les défenseurs de l’ordre qui accouraient en faisant tourner leurs crécelles au-dessus de leurs têtes. Ce n’était pas une petite patrouille, mais un flot d’hommes en armure qui se déversait dans la rue de la Carpe-Bleue. Et des renforts arrivaient de toutes les ruelles latérales.

Les badauds aux réflexes trop lents furent écartés sans ménagement, et un pauvre homme se retrouva à terre. Sans ralentir, les gardes le piétinèrent.

Fonçant se plaquer contre la façade d’une maison, la colporteuse renversa une bonne moitié du contenu de son plateau. Tout aussi vive, Nynaeve vint se réfugier à côté d’elle.

Leurs perches-grappins et leurs gourdins brandis comme des piques, les gardes passèrent devant les deux femmes, leur donnant force coups d’épaule. Dans la cohue, la colporteuse perdit son plateau, mais ses cris indignés n’eurent aucun effet sur les défenseurs de l’ordre.

Quand le dernier fut passé, Nynaeve constata qu’elle avait été entraînée d’une bonne dizaine de pas en aval de sa position initiale. Furieuse, la vendeuse ambulante braillait et montrait les poings aux hommes qui s’éloignaient. Tirant sur son manteau tout froissé dans l’aventure, Nynaeve, indignée, aurait bien eu envie de donner une bonne leçon à ces rustres. Vraiment, il était tentant de…

Le souffle coupé, l’ancienne Sage-Dame écarquilla les yeux. Tous les gardes, à savoir près d’une centaine, venaient de s’immobiliser, comme s’ils ne savaient pas comment continuer. Et bien entendu, ils étaient massés devant la boutique du bottier. Lan, par la Lumière ! Et Rand, aussi. Impossible de l’oublier, celui-là. Mais avant tout, Lan, son cœur et sa chair, son…

Nynaeve se força à respirer. Une centaine d’hommes… Dans la ceinture, il restait moins de la moitié du saidar initial, mais ça pouvait suffire. Il fallait que ça suffise, même si elle n’aurait su dire pour quoi faire. Remontant le col de son manteau, la jeune femme avança vers les gardes. Aucun ne regardant dans sa direction, elle allait pouvoir…

Des mains se posèrent sur les bras de Nynaeve, la firent pivoter sur elle-même puis la forcèrent à revenir sur ses pas.

Cadsuane et Alivia la flanquaient et l’entraînaient loin du bottier, des gardes et de son mari. Marchant à côté d’Alivia, Min jetait sans cesse des coups d’œil nerveux par-dessus son épaule.