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— Je crois qu’il est… tombé, dit-elle soudain. Pour l’instant, il n’est pas conscient, mais il… eh bien, il est blessé. Grièvement, peut-être…

— En restant ici, dit Cadsuane, nous ne lui ferons aucun bien.

Sous sa capuche, elle regardait en permanence à droite et à gauche, faisant osciller les ornements d’or piqués dans ses cheveux.

— Je veux être loin d’ici avant qu’un de ces charmants garçons ait l’idée de demander aux femmes de baisser leur capuche. À cause du fichu gamin, toute Aes Sedai surprise dans la rue de la Carpe-Bleue cet après-midi devra répondre à une kyrielle de questions.

— Lâchez-moi ! cria Nynaeve en se débattant.

Lan… Si Rand était assommé, qu’était-il arrivé à son mari ?

— Je dois retourner les aider !

Les deux femmes affermirent leur prise sur les bras de l’ancienne Sage-Dame. Autour d’elles, tout le monde avait les yeux rivés sur la boutique du bottier.

— Tu trouves que tu n’en as pas déjà assez fait, petite idiote ? lâcha Cadsuane d’un ton glacial. Ne t’ai-je pas parlé du réseau de surveillance de Far Madding ? En canalisant là où nul ne devrait pouvoir le faire, tu as semé la panique parmi les Conseillères. Si les gardes arrêtent le gamin et le Champion, ce sera ta faute.

— Si peu de saidar, je pensais que ça ne se remarquerait pas… C’était un tissage si court…

Cadsuane jeta un regard méprisant à sa jeune collègue.

— Par là, Alivia, dit-elle en tirant Nynaeve dans une ruelle, sur la gauche du poste de surveillance abandonné.

Dans la rue, par petits groupes, des citadins surexcités commentaient les derniers événements. Mimant une scène, un type gesticulait comme s’il maniait une perche-grappin. Éberluée, une femme désignait la plate-forme de surveillance déserte.

— Dis quelque chose, Min ! implora Nynaeve. On ne peut pas les abandonner comme ça.

Vu l’expression fermée d’Alivia – plus dure encore que Cadsuane –, inutile d’en appeler à elle.

— N’espère pas m’avoir dans ton camp, souffla Min, son ton au moins aussi glacial que celui de Cadsuane.

Un instant, elle foudroya l’ancienne Sage-Dame du regard, puis elle riva de nouveau les yeux droit devant elle.

— Je t’ai suppliée de m’aider à empêcher cette folie, mais tu t’es montrée aussi entêtée qu’eux. Et maintenant, tout est entre les mains de Cadsuane.

— Que peut-elle faire ? Dois-je te rappeler que chaque pas nous éloigne un peu plus de Lan et de Rand ?

— Le gamin n’est pas le seul à avoir besoin d’apprendre les bonnes manières, grommela Cadsuane. Il ne m’a pas encore présenté ses excuses, mais il a promis de le faire, selon Verin. Pour l’instant, je peux m’en tenir à ça…

» Ce garçon me donne de l’urticaire ! Il est pire que dix garnements classiques. Ma fille, je vais faire de mon mieux, et ce sera toujours plus efficace que charger les Gardes des Rues, comme tu t’apprêtais à le faire. À partir de maintenant, tu vas m’obéir au doigt et à l’œil. Sinon, je demanderai à Alivia de te caresser les côtes.

La Seanchanienne acquiesça et Min l’imita.

Nynaeve eut un rictus dégoûté. Cette femme était censée lui obéir. Cela dit, une invitée de la Première Conseillère aurait sûrement plus d’influence que Nynaeve al’Meara, même si elle arborait sa bague au serpent. Pour le bien de Lan, elle allait devoir supporter la « légende » de malheur.

Quand elle demanda jusqu’où Cadsuane envisageait d’aller pour libérer les deux hommes, la réponse fut lapidaire :

— J’irai beaucoup plus loin que j’en ai le désir, ma fille. Rien ne dit que ça suffira, mais j’ai promis au garçon, et je suis une femme de parole. J’espère qu’il s’en souvient.

Dits sur ce ton, ces propos n’avaient rien de réconfortant…

Rand reprit conscience dans l’obscurité. Tout le corps douloureux, il gisait sur le dos – sur une paillasse, lui sembla-t-il. On lui avait pris ses gants et il n’avait plus ses bottes…

Ses gants ? Donc, on connaissait son identité, ici ?

Lentement, le jeune homme s’assit. Le visage gonflé, les articulations et les muscles raides, on eût dit qu’il avait été roué de coups, mais sans rien avoir de cassé.

Après s’être levé, il avança à tâtons dans le noir, trouva très vite un coin de mur puis découvrit une porte bardée de fer. Bien entendu, impossible de l’ouvrir, et même chose pour le guichet qu’il localisa ensuite. Et aucune lumière ne filtrait de l’encadrement.

Dans la tête de Rand, Lews Therin respirait lourdement.

Le sol glacial sous ses pieds nus, Rand reprit son chemin et trouva presque tout de suite un autre coin. Atteignant le troisième, il heurta un objet inconnu qui émit un bruit métallique. Une main contre le mur, pour ne pas perdre ses repères, il se pencha et constata au toucher qu’il s’agissait d’un seau en bois. Sans le ramasser, il avança et fit le tour complet de sa cellule.

Trois pieds de long pour deux de large… Levant une main, Rand découvrit que le plafond était à environ un pied au-dessus de sa tête.

Piégés, lâcha Lews Therin. Nous sommes coincés, comme quand ces femmes nous ont mis dans un coffre. Il faut sortir ! Il le faut !

Ignorant le spectre, Rand s’éloigna de la porte jusqu’à ce qu’il ait le sentiment d’être au centre de la pièce. Là, il s’assit en tailleur sur le sol. Aussi loin des murs qu’il était possible, il essaya de les imaginer plus éloignés encore, mais il garda le sentiment de pouvoir les toucher juste en tendant le bras, et encore même pas au maximum.

Il tremblait, constata-t-il, comme si c’étaient les convulsions de quelqu’un d’autre qu’il sentait. Les murs et le plafond semblaient vouloir se refermer sur lui, et il devait combattre cette impression. Sinon, il serait aussi fou que Lews Therin longtemps avant qu’on passe le chercher.

Il faudrait bien que quelqu’un vienne, tôt ou tard, pour le livrer aux émissaires d’Elaida. Combien de mois pour qu’un message atteigne Tar Valon et que les envoyés de la Chaire d’Amyrlin arrivent ? S’il y avait des sœurs loyales à Elaida dans les environs, ça pourrait être plus rapide que ça.

La terreur s’ajouta à la claustrophobie quand Rand s’aperçut qu’il désirait que des sœurs soient le plus près possible, histoire qu’elles le sortent de ce trou à rats.

— Je ne céderai pas ! cria-t-il. Je serai aussi fort qu’il le faudra !

Dans ce tombeau, sa voix résonnait comme le tonnerre.

Moiraine était morte parce qu’il n’avait pas été assez dur pour faire ce qui s’imposait. Sur la liste gravée dans sa tête, celle des femmes tuées à cause de lui, son nom était le premier. Moiraine Damodred…

Chaque nom, sur ce monument imaginaire, lui valut une angoisse qui l’aida à oublier la douleur et la présence des murs de pierre si près du bout de ses doigts.

Colavaere Saighan, morte parce qu’il l’avait dépouillée de tout ce qui comptait pour elle. Liah, une Promise de la Lance des Cosaida Chareen, arrachée à la vie par ses propres mains, parce qu’elle l’avait suivi à Shadar Logoth. Jendhilin, une autre Promise – du clan du Pic Froid des Miagoma, celle-là –, abattue parce qu’elle avait revendiqué l’honneur de garder sa porte…

Il devait être dur ! Un par un, il prononça les noms de cette très longue liste, forgeant son âme dans les flammes du chagrin.

Les préparatifs prirent plus longtemps que l’espérait Cadsuane – essentiellement parce qu’elle dut faire comprendre à pas mal de gens qu’un sauvetage héroïque, dans la grande tradition des récits de trouvère, ne serait absolument pas approprié. Du coup, la nuit était tombée quand l’Aes Sedai s’engagea dans les couloirs éclairés par des lampes du Hall des Conseillères.